‹ Un architecte français: au commencement du XVIIe siècle: Salomon De BrosseChapitre 75 sur 92 · FONTAINE DE MÉDICIS, AU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

FONTAINE DE MÉDICIS, AU LUXEMBOURG

Etat primitif, d'après une gravure de Marot

Nous avons relevé les analogies entre le palais du Luxembourg et le palais Pitti; or, j'ai remarqué aussi à Florence quelque chose d'analogue à la Fontaine du Luxembourg : dans le jardin, à l’est du Pitti (comme à l’est du Luxembourg), et tournée ici comme là du côté du palais, se trouve une grotte avec statue (par J. Bologne), co-

auillages incrustés dans des rocailles, et écusson des Médicis en haut.

Voici enfin la description du monument analogue élevé en face du château de Wideville et que nous sommes fort tenté, pour les raisons ci-dessus énoncées, d'attribuer à S. de Brosse, comme le chateau lui-même, avec ou sans la collaboration de Jacques Sarrazin : « La grotte de Wideville peut passer pour un vrai modèle du genre. ce charmant édicule est un bâtiment presque carré dont trois côtés sont privés de toute décoration. La façade à la fois gracieuse et puissante, est composée de quatre colonnes d'ordre toscan, coupées de distance en distance par des tambours rustiques chargés de mousses sculptées. Au sommet un attique d’un moindre développement, terminé par un fronton cintré, contient dans un immense cartouche un W (1). »

(1) SAUVAGEOT, Palais et châteaux de France du xv*° au xvri* stêcle.

PROJET POUR DEUX PORTES Réduction d’un dessin de Brosse

(Collection de M. le baron do Bethmann)

L'histoire de la fontaine Médicis est, à certains égards, un résumé de l’histoire de l’œuvre entière de Brosse, souvent difficile à reconnaitre du premier coup sous les remaniements ultérieurs, et d'autant plus admirable qu’on l’étudie plus en détail.

Une forte éducation théorique et surtout pratique, un profond respect pour les principes de l'antiquité classique, joint à une grande connaissance des maîtres de la Renaissance ; une certaine influence de l’Italie, mais surtout un compréhension parfaite des exigences du

goût français, une extrême habileté à approprier les types grecs et italiens aux besoins d’un climat moins chaud et plus humide, une synthèse merveilleuse des principales qualités du génie national, à cette époque intermédiaire entre la grâce un peu fantaisiste du xvI° siècle et la majesté un peu froide du xvri : tels sont les traits caractéristiques de Salomon de Brosse.

Ses compositions ne sont pas des créations d’une nouveauté absolue, des œuvres dont il soit impossible de retrouver nulle part Îles antécédents ; mais en général « l’imitation très lointaine n'a pas nui à l'originalité de l’œuvre nouvelle, assurément supérieure à son modèle (1). » S'il ne fut pas un génie transcendant, un chef d'école de premier ordre, il fut pourtant un artiste de très grand talent, un innovateur fort ingénieux, et en tant qu'adaptateur 1l est hors de pair.

Le Luxembourg rappelle le palais Pitti, mais avec plus de grandeur et d'harmonie ; le portail de Saint-Gervais réunit certains traits du château d’Anet et de l’église du Gesu, mais pour former un ensemble plus élégant et plus imposant aussi ; les dispositions intérieures du temple de Charenton font penser à celles des anciennes basiliques, mais en résolvant plus heureusement ce difficile problème de rassembler commodément dans le plus petit espace le plus grand nombre possible d'auditeurs.

Enfin le plan des châteaux grands et petits construits par $S. de Prosse concilie habilement les dispositions spéciales imposées par la qualité des hôtes à loger, et le soin donné à l'aspect d'ensemble : le tout est harmonieux et bien franccis. Double trait du caractère personnel de l'artiste, qui se retrouve d’un bout à l’autre de son œuvre, du palais de justice comme au Luxembourg, dans l’église catholique de Saint-Gervais comme dans le temple protestant de Charenton ; à l4 simplicité un peu austère du huguenot il unit partout la grâce fine et souple du Français. Tous ces édifices ont été manifestement construits pour notre pays par un homme de notre pays, je dirai même du cœur de notre pays : par un Français de l’Ile de France. Prenant

(1) M. de CnHaAMPrAUx, appréciation du Luxembourg comparé au palais Pitti, cc, cit, p.476.

son bien partout où il le trouve, il lui donne, pour le transplanter à Paris et aux environs, je ne sais quel tour qui ne se retrouve nulle part ailleurs.

Un critique allemand, le baron de Geymüller, souscrit au jugement des contemporains de S. de Brosse qui étudièrent avec une admiration enthousiaste le plan du temple de Charenton « comme la première tentative pour appliquer sur une si grande échelle, les principes de construction antiques à l'aménagement intérieur d’un édifice destiné au culte chrétien » ; ce plan devint le modèle classique imité dans un très grand nombre de temples des xvrr® et xvrrr siècles (1). D'autre part nous avons vu que le portail de Saint-Gervais avait été imité par ies Jésuites et par une quantité d’autres architectes de Paris et d’ailleurs. Quant aux résidences royales, à part Versailles qui devait absorber jusqu’à la fin les ressources de la monarchie (autour du petit chàteau dû à S. de Brosse), il n’a plus été construit en France un seul palais aussi imposant que le Luxembourg.

Dans les « grands bâtiments » construits par notre architecte :il faut reconnaître encore de nos jours comme le faisait Sauval « beaucoup d'art et de majesté (2). » Partout où S. de Brosse a exercé son talent, il a excellé. On ne saurait donc exagérer l'importance de son action directe ni surtout celle de son influence indirecte sur l’art français dans toute la première moitié du xvri* siècle. C’est à S. de Brosse, en très grande partie, qu’on doit ce qu’il y a eu dans cette période « de plus libre, de plus vivant, de plus humain » que dans la suivante (3).

Cette modeste étude n’a pas la prétention de l’avoir démontré d’une façon définitive : elle servira du moins de pierre d'attente pour quelaue monument futur, plus complètement digne d’un si grand ouvrier et de si belles œuvres.

(1) Der Kirchenbau des protestantismus von der Reformation bis zur Gegenwart, Berlin, 1803. Cf. O. GERLAND : «Paul du Ry, etc., eine Künstlerfamilie der Barockzeit, Stuttgart, Neff, 1805, p. II : « Tous les architectes postérieurs « à S. de Brosse ont essayé (comme ïl l'avait fait le premier au xvrr* siècle) « d'adapter les temples aux nécessités du culte protestant. »

(2) SAuvAL, Antiquités de Paris, t. I, p. 453.

(3) Lemonnier, L'Art français, p. 412.

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