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donnerai une éducation gratuite, des professeurs choisis parmi les plus illustres, des cours supérieurs, des concours publics et, finalement, un diplôme avec lequel, pour peu que tu continues, ta carrière est faite. Ce n'est pas tout : chaque année j'ouvrirai un Salon où tu pourras sans frais exposer tes œuvres devant les amateurs, les critiques et deux ou trois cent mille visiteurs. J'inventerai pour toi des récompenses exceptionnelles, des médailles, des prix, des mentions, des bourses de voyage. Seul, tu bénéficieras de mes achats et de mes commandes officielles. Seul, tu auras place au Luxembourg et au Louvre. Et plus tard, quand ta réputation sera faite, parvenu à ton apogée, tu trouveras à rinstitut la consécration suprême de ton talent et de ta renommée. »
Mais je suppose que le jeune homme veuille se faire orfèvre, émailleur, verrier, ferronnier, ciseleur, ébéniste ou décorateur : « Passe ton chemin, lui dira TÉtat, je n'ai rien pour toi, ni Écoles supérieures, ni professeurs d'élite, ni diplômes officiels. Mes médailles et mes commandes ne sont pas pour toi. Si tu te présentes au Salon, on t'en fermera les portes. Quant au Luxembourg, au Louvre et à l'Institut, n'y songé pas; ils ne sont pas faits pour tes pareils. »
— c( Qu'est-ce à dire? pensera le jeune homme. L'Etat tend les bras aux uns et les ferme pour les autres. Il se charge d'instruire, de faire connaître et de récompenser magnifiquement ceux-ci, et ne s'occupe pas de ceux-là. Il y a donc deux catégories d'arts, les arts privilégiés et les
arts non privilégiés, les Beaux-Arts et les autres. S'il
en est ainsi, et c'est l'Etat lui-même qui le proclame, je serais bien naïf d'aller à l'encontre d'une opinion professée par un personnage aussi compétent. Donc, arrière l'orfè-
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vrerie, l'émaillerie et le reste, arts inférieurs, sans prestige, sans avenir, sans patronage officiel, sans récompenses supérieures! Ils soulèvent des préventions et ne sont pas faits pour un fils de famille qui a reçu une certaine éducation et veut faire figure dans le monde. »
Et le jeune homme aura raison. Aujourd'hui, en plein xix^ siècle, l'art se partage encore en deux castes, arts libéraux ou beaux-arts d'un côté, arts serviles ou, comme on les appelle poliment, arts industriels de l'autre. On a bouleversé l'ancien monde, culbuté les trônes, enterré la tradition, brisé le vieux moule et jeté sa poussière aux quatre vents; on a balayé le passé pour faire la place nette au présent, et la vieille formule scolastique du Moyen-Age survit encore à toutes les ruines. Cent ans après la Révolution, l'Exposition universelle de 1889 vient de consacrer une fois de plus à la face de l'univers ce déplorable dualisme. Nous avons vu deux palais s'élever, le palais des Beaux- Arts et le palais des Arts libéraux, tous les deux réservés aux arts privilégiés et à leurs dépendances. Quant aux autres, les plébéiens, ils étaient relégués parmi le vulgaire, dans leurs classes respectives.
Ainsi Boulle, Palissy, Pénicaud font de l'art servile, et le premier barbouilleur venu, un peintre d'enseignes, un mouleur d'imagerie font de l'art libéral ! Ainsi quand Raphaël composait l'École d'Athènes et des cartons pour les tapissiers; Cellini, le Persée et des salières; Jean Cousin, l'Amiral Chabot et des patrons de broderies; Donatello, des statues et des- marteaux de porte; Le Brun, des peintures et des bassins d'argent; quand Clouet peignait des coffres et des portraits; quand Houdon modelait le Voltaire et des candélabres de cheminée ; Cafheri, des bureaux et des bustes, ces grands artistes pratiquaient
un art diflférent suivant les circonstances, tantôt libéral et tantôt servile ou industriel !
Étrange aberration, qui serait puérile et prêterait à rire, si elle n'avait pas les conséquences les plus funestes.
Le dédoublement de l'art est la plaie du siècle ; il a disséminé les efforts et affaibli les deux parties. Oubliant les sages traditions des vieux maîtres qui prenaient soin de se mêler à l'industrie pour l'inspirer, la tenir en main et agir par elle sur le goût public, les peintres se sont cantonnés dans les nuages, sans jamais descendre sur terre pour se retremper aux sources vives, pour s'allier à l'industrie, s'assouplir et rajeunir avec elle. Ils ont fait et refait des tableaux, travaillant pour le petit nombre qui seul peut les payer, et condamnés à piétiner sur euxmêmes sans pouvoir élargir ni leur cadre, ni leur clientèle.
Encore s'ils étaient restés maîtres chez eux, dans leur monopole ! Mais voici qu'une foule de jeunes gens du monde, pris de la démangeaison de peindre, ont envahi tout à coup les ateliers, encombrant de leur médiocrité la carrière et les Salons ; cela coûte si peu d'être un méchant peintre, et l'Exposition est si tentante avec son étalage public et son livret imprimé !
Dix mille tableaux par an, tant reçus que refusés, cent mille tous les dix ans ! Dans ce débordement de toiles peintes, comment attirer l'attention ? Le talent ne suffit plus, il est submergé. Quelques-uns, parmi les meilleurs, ont perdu la tête et, que voulez-vous ? ils ont tiré des pétards et des coups de pistolet pour appeler au secours.
Heureusement, les sculpteurs ont tenu bon ; savezvous pourquoi ? parce que leur art n'est pas aussi commode que l'autre, il exige tout un attirail. Épargnés par
rinvasion, ils sont restés le petit nombre qui se tient et se sent les coudes.
Quant à Tindustrie, hélas ! épouse divorcée de l'art qui seul la féconde et Tanoblit, nous l'avons vue naguère errant à l'aventure, sans pilote et sans boussole, cherchant sa voie dans les ténèbres sans pouvoir la trouver, jusqu'au jour où elle a fini par se jeter dans les bras du premier venu. Sans doute les yeux se sont ouverts ; on a fait des efforts, des progrès. A Paris, en province, on a réorganisé l'enseignement, fondé des écoles nouvelles, remanié les anciennes ; bref, on a enrayé le mal. On ne l'a pas guéri.
« Je ne connais pas, disait de Laborde il y a quarante ans, je ne connais pas de fléau plus malfaisant que cette malheureuse et fausse opinion qui consiste à trouver deux arts, quand le bon Dieu n'en a employé qu'un seul dans toute la création, quand les nations les plus heureusement douées n'en ont eu qu'un. » Et depuis lors, l'Union centrale s'est fondée pour soutenir et propager le dogme de l'unité de l'art; les docteurs de tous les pays l'ont proclamé dans deux congrès célèbres, à Bruxelles et à Paris. On a organisé des expositions^ écrit des volumes, multiplié les conférences ; partout on a prêché la grande croisade du bon sens contre la plus dangereuse des hérésies. Et tous tant que nous sommes, nous avons bataillé les uns avec la plume, les autres avec la parole^ pour terrasser l'hydre à deux têtes.
Faut-il donc se remettre -en campagne pour démontrer cette vérité rebattue depuis l'antiquité, que l'art est un ; que la matière, la forme et la destination sont indifférentes ; que le même art s'exprime aussi bien sur la toile, la pierre, le bronze, le fer ou le bois; que l'artiste seul
fait l'objet d'art et le fait comme bon lui semble ? Cathédrale grandiose, élégant dressoir, assiette de Sèvres ou d'émail, candélabre servant à l'éclairage, statue inutile et superbe qui décore la galerie, sont des manifestations multiples d'un même art, infini dans ses expressions, un dans son essence.
L'art est un, comme la sève qui produit le bois, l'écorce, la feuille et les fleurs. Il est un, comme la source qui fait la goutte d'eau étincelant au soleil, le ruisseau qui court dans la prairie, la chute intelligente qui met l'usine en mouvement, et le torrent fameux qui étonne le monde de sa majestueuse inutilité.
Si l'art est un^ s'il n'y a qu'un dieu, il ne doit y avoir qu'un temple.
La Société du Champ de Mars l'a compris ; elle ouvre la porte à l'art dit industriel. La première enceinte est entamée et les occupants ne sont pas gens à lâcher la place ; soyez sûr qu'ils reviendront en nombre l'année prochaine et que la Bastille ne tiendra guère. C'est la Révolution qui commence.
Mais allons plus avant : Du moment que le polythéisme de l'art disparaît, que tous les artistes, ceux du ciseau, du burin, du pinceau, de la gouge, de l'aiguille et du marteau, adorent le même dieu et desservent la même église ; du moment que la foi est une, le culte doit être un. D'où la conséquence qu'il faut unifier aussi l'enseignement.
La tâche est-elle impossible ? Un homme qui connaissait de longue main notre tempérament et les aptitudes de
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notre génie Ta essayé jadis ; il a réussi et, grâce à lui, la France a donné, pendant plus d'un siècle, le ton à l'Europe entière.
Le 6 juin 1662, Colbert achetait au nom du roi l'hôtel des Gobelins pour y installer, non seulement une manufacture de tapisseries, mais la Manufacture Royale des Meubles de la Couronne.
Le but de l'institution, clairement défini dans le préambule- de redit de 1667, consistait à « rechercher les peintres de la plus grande réputation, des tapissiers, des sculpteurs, orphèvres, ébénistes et autres ouvriers plus habiles en toutes sortes d'arts et métiers, les loger, donner des appointements à chacun d'eux, et leur accorder divers privilèges et avantages. » Une « Académie de dessin d'après l'antique et le modèle vivant, dirigée par trois membres de l'Académie », était jointe à la Manufacture.
Soixante enfants devaient y être entretenus sous les ordres du « maître-peintre chargé de leur éducation et instruction, pour être ensuite distribués par le directeur et par lui mis en apprentissage chez les maîtres de chacun des arts et métiers, selon qu'il les jugerait propres et capables. Après six ans d'apprentissage et quatre ans de service, lesdits enfants passeraient maîtres de leur communauté. »
Dès l'origine, la Manufacture comptait des peintres comme Van der Meulen, Baptiste Monnoyer et Fontenay; des sculpteurs comme Tuby et Coysevox; des ciseleurs comme Caffieri; des mosaïstes venus de Florence, comme les Megliorini; des ébénistes comme Domenico Cucci ; des brodeurs comme Balland et Fayette; des graveurs comme Audran et Sébastien Leclerc ; des orfèvres comme les de Villers et Alexis Loir; des serruriers, des décorateurs, des
horlogers, des fondeurs, des tapissiers parmi les plus habiles et les plus renommés.
(( C'est de la Manufacture royale des Gobelins que sont sortis, disait Savary en 1724, tant d'excellents ouvrages en tous genres, qui servent d'ornement à Versailles et à Marly, ces maisons royales qui feront toujours Tadmiration des étrangers, et qui seront un des plus beaux monuments de la magnificence du puissant roi pour qui elles ont été bâties, meublées et embellies. C'est aussi dans cet hôtel que se sont instruits et perfectionnés tant d'habiles ouvriers qui, depuis son établissement, se sont répandus dans le royaume et surtout dans la capitale, où ils ont poussé les beaux-arts au point de ne plus guère faire envier ni regretter par les Français les admirables ouvrages des Grecs et des Romains. »
Il fallut la guerre, les embarras sans cesse croissants du Trésor royal, une succession d'administrateurs incapables, pour désorganiser ce noble établissement. La Révolution lui porta le coup de grâce : elle ferma l'Académie de dessin, licencia les derniers ouvriers, et ne conserva qu'un petit nombre de tapissiers.
La Manufacturé des meubles de la Couronne avait vécu ; mais l'idée première était bonne en soi, franchement nationale et faite à notre mesure; elle ne pouvait manquer d'être reprise tôt ou tard.
Le 26 nivôse an VIII (16 Janvier 1800), un homme que Ton ne s'attend guère à rencontrer ici, François Talma, le grand tragédien, proposait au gouvernement d'établir une École nationale des arts mécaniques dans l'emplacement des Gobelins. La Révolution avait ruiné les ouvriers
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parisiens, surtout ceux qui s'occupaient des arts mécaniques, c'est-à-dire industriels^ et le Directoire cherchait les moyens de leur donner du travail. C'est alors que Talma forma le projet de son école; il en prépara l'organisation technique avec le peintre-architecte Charles Moreau et le sculpteur Régnier, et présenta sa demande au ministre '.
Le pétitionnaire explique que « l'utile établissement qu'il propose n'est que l'exécution ou plutôt la perfection de celui que Colbert avait fondé à THôtel des Gobehns », Il a pour objet : « i° de procurer aux artistes et ouvriers célèbres qui sont sans travaux les moyens de faire subsister leur famille ; 2° d'employer ces mêmes artistes et ouvriers à l'enseignement des Jeunes élèves, et de les mettre en état de porter dans leurs départements respectifs, après cinq années d'apprentissage, les talents qu'ils auront acquis dans l'École nationale ; 3" d'élever ainsi au plus haut degré de perfection tous les objets de luxe et d'utilité destinés à l'ameublement et à la décoration des bâtiments. »
« Ceux qui se livrent aux arts libéraux, dit-il encore, sont soutenus, encouragés, récompensés par l'État; pourquoi n'accorderait-on pas à ceux qui s'attachent aux arts mécaniques une protection particulière, des secours, des encouragements ? Si les premiers font la gloire de la patrie, ceux-ci en font la richesse et la prospérité. »
L'École serait placée dans les bâtiments inoccupés des Gobelins, et ce qui reste de" la Manufacture de tapisseries viendrait se fondre dans le nouvel établissement. On y enseignerait « généralement tout ce qui concourt à la décoration et à l'ameublement des appartements ».