PREMIÈRE PARTIE La figure et la destinée d'Emmanuel Ghabrier
« .... Sublime et familier, tendre et brutal... » Alfred Brunbau.
Imaginons, en effet, ce que fut l'entrée de Chabrier dans la mêlée intellectuelle de Paris. Evoquons notre personnage au lendemain des premières représentations de Gwendoltne à Bruxelles, dans les cercles de délicats où il fut, alors surtout, reçu et fêté. On est en 1886, c'est-àdire en plein renouveau artistique : car, après 1870, comme après les guerres du premier Empire, il semble que la France, épuisée en gestes héroïques, se soit dédommagée par les belles imaginations. Et notre époque, si dénuée de mérites à tant d'égards, peut du moins s'honorer d'avoir vu fleurir les plus ardentes, les plus curieuses recherches esthétiques : l'école parnassienne, le naturalisme en littérature, l'impressionnisme en peinture, les mouvements wagnérien et franckiste en musique, le symbolisme même et l'art décadent, compteront sans doute parmi les plus rares expressions de la sensibilité française. Or, au milieu des cénacles, où la science et le raffinement tendent à être trop prisés aux dépens de l'émotion sincère, voici qu'éclatent l'art passionné, la musique véhémente de Chabrier. Voici surgir Chabrier lui-même, en un de ces salons mélomanes qui ont fourni aux Grands Concerts leur public le plus assidu, et par suite, joué leur rôle dans l'évolution musicale : chez la princesse de Polignac, par exemple, ou chez la comtesse de Narbonne-Lara, chez les Meurice ou les Mondes.... Parmi la brillante société aux propos précieux, l'artiste auvergnat, court et bedonnant, tombe comme une
la UN ARTISTE AUVERGNAT
balle bien lancée. Certes, il a laissé au vestiaire son vaste chapeau et sa houppelande couleur moutarde ; mais il n'en reste pas moins typique avec la carrure de ses épaules, ses yeux saillants dans sa face massive, son large front, ses allures à la fois lourdes et adroites, qui font pepser à un médecin de campagne. Il se mêle aux conversations, les anime de son exubérance, les bouscule de ses réflexions narquoises proférées avec Taccent du terroir. Puis il se met au piano — c'est trop peu dire... Il se jette sur l'instrument familier, le fait frémir de quelques arpèges ; — et le miracle sonore commence. D'abord Chabrier joue Espana: ne fautil pas qu'il joue Espana? C'est sa carte de visite. Mais, la rhapsodie terminée dans un vertige dé notes, voici venir d'autres magies. Et ce sont, sous les doigts de Chabrier, des fragments de GwendoUne ou des ébauches de Briséïs, Et c'estj dans l'âme du public haletant, un tourbillon de mirages disparates : sensations de joie, de tendresse, d'inquiétantes voluptés ou de tristesses savoureuses.... On dirait que, dans le salon clos, une fenêtre s'est ouverte sur d'étrangers horizons, et qu'un soulBe est entré, porteur de parfums troublants. C'est le souffle vivifiant venu des montagnes d'Auvergne; c'est l'inspiration d'Emmanuel Chabrier.