‹ Un artiste oubliéChapitre 1 sur 11 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

C'est dans les archives du Châtelet de Paris que j'ai eu l'heureuse chance de découvrir le testament de Jean-Baptiste Massé, l'un des miniaturistes les plus en renom du xviii0 siècle. Cet artiste qui fut à la fois peintre, graveur et dessinateur est presque oublié aujourd'hui et il m'a semblé intéressant de faire connaître un document qui donne sur sa vie et même sur ses ouvrages de précieux renseignements.

Ce sont en quelque sorte ses propres mémoires que Massé a composés en écrivant ce testament où à chaque ligne se rencontrent, exprimés dans un style qui serait excellent s'il n'était un peu maniéré, les plus nobles sentiments.

Toutefois cette autobiographie, quelque curieuse quelle soit par elle-même, eût semblé incomplète si elle n'avait été précédée d'un travail d'ensemble dans lequel l'homme et l'artiste seraient racontés? examinés, critiqués. Ces appréciations, indispensables en effet pour bien faire connaître au lecteur le personnage présenté devant lui, on les trouvera dans Y Eloge de Massé, prononcé en 1771 (1), par Charles-Nicolas Cochin, dans une des séances de l'Académie royale de peinture et de sculpture dont il était le secrétaire et l'historiographe. UÉloge de Massé que Cochin écrivit d'une plume habile et exercée a été imprimé dans ses Œuvres diverses, et pourtant il est tellement peu connu de nos jours qu'il pourrait presque passer pour inédit, car il paraît avoir été ignoré même des personnes les plus familiarisées avec l'histoire de l'art. (2)

Je considère donc comme une bonne fortune de

(1) Massé mourut le 26 septembre 1767, à l'âge de soixante-dix-neuf ans et neuf mois.

(2) Je n'en donnerai pour preuve que ce passage extrait delà Notice des Dessins du Musée du Louvre, par M. Reiset, page 288 : « Cochin s'occupait sans doute activement des affaires de l'Académie, mais il paraît avoir un peu négligé ses devoirs d'historiographe, car nous ne connaissons de lui qu'un éloge consacré à l'un des Parrocel. Il aurait pu et dû en faire bien d'autres. »

pouvoir placer, comme une sorte de préface, en tête du testament de Massé ce remarquable Eloge, œuvre d'un contemporain autorisé et compétent.

Voltaire qui appréciait fort les artistes distingués, a parlé à deux reprises de Massé. Dans la scène VI de Y Indiscret, comédie en un acte, représentée en 1725, au Théâtre-Français, l'un des personnages s'exprime ainsi :

Regarde ce portrait, mon cher ami Clitandre ; Ça, dis moi si tu vis jamais de tes deux yeux Rien de plus agréable et de plus gracieux,

C'est Massé qui Ta peint; c'est tout dire

Vingt-trois ans plus tard, en 1748, dans YEpitre au duc de Richelieu à qui le Sénat de Gênes avoit érigé une statue, il disait encore:

Les traits du Richelieu coquet, De cette aimable créature, Se trouveront en miniature Dans mille boîtes à portrait Où Massé mit votre figure. Ces deux citations attestent d'une façon péremptoire la renommée dont jouissait notre artiste. Il peignit Louis XV, la reine Marie Leczinska et les plus grands personnages de son époque. Bien que

les prix de ses ouvrages fussent assez élevés, il était accablé de commandes et, comme Ton disait alors, la ville et la cour se donnaient rendez-vous dans son bel appartement de la place Dauphine.

Que sont devenues les œuvres de celui qui fut « le plus grand peintre en miniature qu'il y ait eu dans ces derniers temps, » ainsi que le désignait Cochin en 1 77 1 ? Le même auteur constatait déjà leur rareté à cette époque, aujourd'hui elles sont à peu près introuvables. Dispersées par les hasards des successions, elles ornent sans doute quelques collections particulières ou plus probablement sont tombées dans les mains de gens qui en ignorent la valeur.

L'exposition des objets d'art, ouverte en 1878 à Paris, au Palais du Trocadéro, comptait au nombre des curiosités offertes aux regards du public, deux miniatures de Massé. L'une, un portrait du peintre Natoire, appartient à un amateur distingué, M. Edmond Taigny, auteur d'un intéressant travail sur Isabey ; l'autre qui représente la comtesse de Verrue, est la propriété d'un archéologue bien connu, M. le baron Jérôme Pichon. Malheureusementhe ces deux miniatures, il n'y a que la pre-

mière qui soit absolument authentique, la seconde est seulement attribuée à Massé (i).

Quoique maniant le pinceau avec une grande habileté, notre artiste ne prit part à aucune des expositions de peinture qui eurent lieu de son temps. Les livrets des anciens salons réimprimés avec autant de soins que d'intelligente opportunité, par M. Jules Guiffrey, mentionnent en 1737, 1738, 1740 et 1745 plusieurs ouvrages d'un peintre nommé Masse. On pourrait, au premier abord, supposer qu'il s'agit de notre personnage; il n'en est rien. L'artiste indiqué dans les livrets n'est pas Jean-Baptiste Massé, mais bien Samuel Masse, né à Tours vers 1671, mort à Paris en 1753 et qui fut reçu, en 1705, membre de l'Aca-

(1) Il est parlé plus loin de la miniature de Natoire. Nous nous bornerons donc à extraire de la Notice des objets d'art exposés au Trocadéro, rédigée par M. Henri Jouin, ce qui est relatif au portrait de la comtesse de Verrue : « N° 702. Jeanne-Baptiste d'Albert de Luynes, comtesse de Verrue (1670-1736), vécut dans l'intimité du duc de Savoie, Victor-Amédée II ; elle avait réuni entre autres collections une riche bibliothèque dont le catalogue a été publié en 1737. Miniature sur ivoire de forme ovale; hauteur om,07, largeur om,o54. Attribué à Jean-Baptiste Massé. En buste, tête nue, de face; robe bleue, ouverte sur la poitrine; écharpe sur l'épaule droite. Provient de la collection Boucher, à Laigle (Orne). A M. le baron J. Pichon, à Paris ». M. Paul Mantz, dans la Galette des Beaux- Arts (tome XX, p. 21), constate que les miniatures signées par Massé sont très rares.

démie royale de peinture et sculpture. J'inclinerais également à penser que ce n'est pas à Jean- Baptiste Massé mais au même Samuel Masse, qu'il faut attribuer un tableau intitulé Junon et Eole, exposé en 1727 au Louvre dans la galerie d'Apollon, lors du concours sans programme organisé par le duc d'Antin, concours auquel prit part un nombre limité de peintres et dont le prix de 5, 000 livres fut partagé entre Le Moyne et de Troy. (1)

J'ai dit que Massé s'était adonné aussi à la gravure. On trouvera plus bas le détail de quelques-unes des planches qu'on lui doit. Au reste, M. Robert Dumesnil a dressé, avec tout le soin possible, un catalogue de son œuvre en ce genre et je ne puis que renvoyer le lecteur à ce consciencieux travail. (2)

Cependant ce n'est ni la peinture, ni la gravure qui occupèrent la plus grande partie de la vie de

[1) François Boucher, par M. Paul Mantz; Paris, Quantin, 1880. — Toutefois, ce n'est qu'une conjecture que j'entends émettre ici. Il me semble qu'en 1727, Massé, tout occupé, comme on va le voir, de son grand travail de la Galerie de Versailles, avait autre chose à faire qu'à prendre part à un concours de peinture.

(2) Le Peintre graveur français, tome VI, p. 346 et suiv.

Massé. L'œuvre à laquelle il attachait le plus d'importance, eu égard du moins au temps qu'il lui consacra, est la reproduction des peintures de Charles Le Brun, qui décorent la grande Galerie et les salons de la Paix et de la Guerre du château de Versailles. Massé en exécuta lui-même ou en corrigea tous les dessins et les fit ensuite graver par les meilleurs artistes de l'époque. « Il conçut, dit Mariette, (i) le dessein en 1723, de faire graver les peintures de Le Brun dans la Galerie de Versailles. Il y étoit engagé parle duc de Mortemart qui s'étoit fait curieux, et qui, parent du duc d'Antin, lui procura toutes les facilités nécessaires pour l'exécution de ce grand ouvrage. On lui permit de faire dresser des échafaux dans la galerie et Massé ne plaignit ni soins ni dépenses pour faire un bel ouvrage. Il assistoit les dessinateurs, les dirigeoit, dessinoit lui-même, les traitoit comme auroit pu faire un roi et presque toujours se voyoit mal récompensé de ses attentions. Les dessins terminés, il fit choix des meilleurs graveurs qui lui firent éprouver de nouveaux de-

(1) Abecedario de Mariette, publié par MM. de Chennevières et de Montaiglon.

goûts et qui le plus souvent étoient eux-mêmes rebutés par les travaux sans fin, que leur préparoient les peintres à qui Massé se confioit du soin de conduire l'ouvrage et de donner aux planches une certaine intelligence. Le Moyne surtout, peu fait pour cela, leur faisoit défaire aujourd'hui ce qu'il leur avoit fait faire la veille. »

Plus de trente années furent absorbées par ce labeur sans relâche auquel s'intéressait Louis XV et dont les dépenses furent payées en grande partie par un riche joaillier, ami de Massé. Enfin, malgré mille difficultés sans cesse renaissantes, l'ouvrage parut en 1753. A Versailles, il obtint le plus grand succès, mais à Paris, on le trouva froid et peu intéressant. La Grande Galerie de Versailles dont il est bien souvent question dans VÉloge et dans le testament de Massé, formait un volume in-folio contenant les gravures (1), accompagné d'un petit livret explicatif où se trou-

(1) Voici les noms rangés alphabétiquement des artistes qui signèrent les planches : Aubert, Audran, Aveline, Beauvais, Gars, Cochin fils. Desplaces, Dufios, Dupin aîné et jeune, Laurent, Lepicié, Michel Liotard, Preisler, Ravenet, Sornique, Soubeiran, Surugue père, Tardieu père et fils, Thomassin et Wille. Les planches des gravures de la Grande Galerie de Versailles sont aujourd'hui conservées à la Chalcographie du Louvre.

vaient le décail des tableaux reproduits, l'indication du sujet et une préface intéressante de Massé. L'ouvrage était intitulé: La Grande Galerie de Versailles et les deux Salons qui V accompagnent, peints par Charles Le Brun, premier peintre de Louis XIV \ dessinés par Jean-Baptiste Massé, peintre et conseiller de V Académie royale de peinture et sculpture et gravés sous ses yeux par les meilleurs maîtres du tems. Il se vendait chez la veuve Amaulry, libraire, au Palais de Justice.

Je crois intéressant de reproduire ici la préface que Massé a mise en tête de son ouvrage :

Page 1