ÉLOGE
DE J. B. MASSÉ
ÉLOGE DE JEAN-BAPTISTE MASSÉ LU EN MDCCLXXI PAR CHARLES -NICOLAS COCHIN A l' ACADEMIE ROYALE DE PEINTURE ET DE SCULPTURE (i)
La mémoire de l'habile artiste dont je vais parler est précieuse à plusieurs titres. De rares talents
(i) Œuvres diverses de M. Cochin, secrétaire de V Académie royale de peinture et sculpture ou Recueil de quelques pièces concernant les arts : à Paris, chez Antoine Joubert frères, rue Dauphine, à l'Image Notre-Dame, MDCCLXXI, tome troisième, p. 283.
Charles-Nicolas Cochin, graveur et garde des dessins du cabinet du Roi, fils de Charles-Nicolas Cochin et de Louise-Madeleine Hortemels, né en 171 5, mort en 1790, reçu membre de l'Académie royale de peinture et sculpture le 27 novembre 175 1.
réunis aux qualités les plus estimables et à toutes les vertus sociales, voilà le fond du tableau que j'elitreprends débaucher. Il seroit à désirer, sans doute pour l'honneur de M. Massé, pour celui de Part et pour la satisfaction de ceux qui s'intéressent à l\un et à l'autre, qu'une plume plus exercée que la mienne se fût chargée de son éloge historique. Le Nécrologe de 1768 contient une prétendue vie de M. Massé qui n'est qu'un tissu d'anecdotes, la plupart ridicules ou fausses. On y parle d'une passion de cet artiste pour la fille d'un* de ses amis, dont ni la famille, ni ceux qui devroient en être le mieux instruits n'ont jamais rien aperçu (1). C'est unè~ suite de la précipitation des auteurs chargés d'écrire à jour nommé ces sortes de vie, sans se donner le temps de ramasser des mémoires
(1) Voici ce que dit le Nécrologe de 1768 à ce sujet : « A l'âge de soixante ans, M. Massé eut envie de se marier. Il s'enflamma pour une belle et très jeune personne qui, sous les traits de l'ingénuité, caractère qui plaisoit fort à M. Massé, annonçoit les mœurs les plus douces et la candeur la plus pure. « Donnez-moi votre fille quand elle sera en âge, dit-il un jour au père de cette demoiselle; elle a l'âme simple; je l'éleverai à ma fantaisie, elle fera mon bonheur et je ferai le sien. » Le parti étoit fort avantageux pour cette jeune personne, qui étoit sans fortune; mais, lorsque l'âge fut venu, le père, effrayé des années de M. Massé, craignit de lui donner sa fille. Ce refus, auquel il tut très sensible, le détourna pour jamais du mariage. »
sûrs. Pour moi, j'exposerai simplement ce qu'une longue liaison et l'amitié particulière dont m'honoroit M. Massé m'ont mis à portée de connaître de sa personne, de sa fortune, de ses habitudes, de ses travaux, etc.
Jean-Baptiste Massé, né à Paris, le 3i décembre 1687 (1), était fils d'un marchand joaillier (2) et le troisième de quatre frères. Ceux-ci suivirent le commerce et ils Pont fait avec distinction, le premier à Paris, le second en Hollande et le dernier en Angleterre.
Celui dont je parle eut dans sa jeunesse une si forte inclination, un goût si marqué pour le dessin et la peinture que dans le cours de ses humanités il remplissoit toutes les marges de ses livres classiques de petits dessins et qu'après avoir fini ses études il désira se livrer entièrement à celle des arts. Son père, qui avoit d'autres vues sur lui, n'y
(1) Le Nécrologe des hommes célèbres marque le 29 décembre. (Note de Cochin.)
(2) Il se nommait Jacob Massé. Il avait épousé Suzanne Lancement, fille de Pierre Lancement, noble homme du comté de Dunois, sieur de Pinprenant, commissaire provincial de l'artillerie de France. Jacob Massé décéda à Paris le 2 mai 1726. Sa femme était morte dans la même ville plusieurs années auparavant, le 12 juillet 1716.
consentit qu'avec peine (i). Il étoit en état de lui laisser un commencement de fortune assez considérable et la peinture en général ne lui paraissoit pas un moyen de l'augmenter bien rapidement. Cependant l'ardeur du jeune homme s'enflammoit encore par la résistance; il cherchoit à lever tous les obstacles. La peinture en émail tient en quelque sorte au bijou; ce fut le moyen que saisit le jeune Massé pour se rapprocher des intentions de son père, sans renoncer à son goût. Son père, au moins, connaissoit mieux les avantages de ce talent ; il pouvoit lui paraître plus propre à lui procurer l'état d'aisance qu'il cherchoit à lui ménager. A force d'importunités, il parvint à se faire placer chez M. Châtillon, peintre en émail, alors assez célèbre (2).
Le jeune élève fit de rapides progrès dans la
(1) C'est le célèbre Jean Jouvenet, mort en 171 7, qui a donné à Massé ses premières leçons de dessin.
(2) « Du vendredy trentiesme avril 1734, Louis de Châtillon, peintre du Roy pour l'émail et dessinateur de l'Académie royale des sciences, âgé de quatre-vingt-quinze ans ou environ, décédé mercredi dernier (28 avril), à neuf heures du soir, en son appartement, aux galeries du Louvre, a été inhumé (à Saint-Germain-l'Auxerrois), en présence de messire Philippe Lambert, président à la cour des Monnoyes, de Philippe Coypel, écuyer, valet de chambre ordinaire du Roy, tous deux
peinture et la gravure (i) parce que son maître pratiquoit également ces deux arts. Lorsque M. Massé se vit en état de pouvoir se produire dans le monde, il exerça les deux talents ; ils se succédoient l'un à Pautre et tou-jours avec succès. Il a gravé plusieurs planches et entre autres un des sujets de la galerie du Luxembourg (2); mais celui des deux arts où il réussit le mieux et qu^il suivit plus particulièrement, ce fut la peinture en émail. On a de lui, dans ce genre, des portraits et des
neveux dudit défunt, de Charles Coypel, etc. » (Jal, Dictionnaire de biographie et d'histoire, p. 373.)
On trouvera dans le tome I des Comptes des Bdtimens du Roi, publiés par M. Jules Guiffrey, colonnes 928, 993, 1087, 1206 et 1345 le détail de différents ouvrages que cet artiste exécuta pour Louis XIV.
(1) On sait, par X Abecedario de Mariette, que Massé travailla à quelques-unes des planches gravées par Louis de Chàtillon pour l'Académie des sciences, et que l'un des frontispices des Mémoires de cette académie est tout entier de sa main.
(2) La planche de cette gravure existe encore à la Chalcographie du Louvre et représente Marie de Méiicis en Minerve, d'après Rubens. Cet ouvrage fut exécuté par Massé en 1708.
Il existe un recueil intitulé : La Galerie du palais du Luxembourg, peinte par Rubens, dessinée par le sieur Nattier et gravée par les plus illustres graveurs du teins, dédiée au Roy. Paris, iyi o.
Cet ouvrage, auquel avaient travaillé J.-B. Massé, G. Edelinck, Jean et Benoît Audran, L. de Chàtillon, Gaspard Duchange, A. Loir, A. Trouvain, B. Picart, C. Simonneau, C. Vermeulen, fut d'abord publié par planches isolées, puis en volume. Le succès de l'entreprise nécessita bientôt un second tirage.
petits sujets très précieux. Cependant la lenteur du travail et les accidents auxquels il est exposé par les opérations du feu lui firent abandonner rémail pour se livrer à la miniature. Ce genre de peinture moins long et d'un succès toujours assuré lorsqu'il est soutenu de vrais talents lui procuroit des avantages moins pénibles et plus certains : il s'y dévoua donc sans partage et laissa bien loin derrière lui tous ceux qui couroient alors la même carrière.
M. Massé avoit le talent particulier de rendre les femmes agréables et en même temps assez ressemblantes pour être reconnues au premier coup d'œil : ce qui lui donnoit la plus grande vogue. Aussi se trouvant surchargé, il occupoit plusieurs autres peintres en miniature dont il ne faisoit que retoucher le travail. C'est par cette raison qu'il se trouve quelques dessus de boîtes de sujets galants peu dignes de ses autres ouvrages ; la plupart sont de ses élèves, il ne faisoit que les retoucher; mais c'est dans les portraits qui sont très nombreux que l'on est presque toujours sûr de retrouver vraiment ses talents.
Il aimott tous les plaisirs de la société, mais s'ils
lui déroboient quelquefois un temps précieux, il le réparoit en peignant à la lumière de la bougie. Il s'en étoit fait une telle habitude qu'il jugeoit très sainement de l'effet que les tons qu'il employoit dévoient faire au jour naturel et qu'il ne s'y trompoit jamais. Il prétendoit même y trouver un avantage en ce que les ombres fortes que produit la lumière artificielle lui donnoit des formes plus décidées pour saisir les principaux traits de la ressemblance. Lorsque M. Massé s'attacha entièrement à la peinture, il jouissoit déjà d'une fortune assez considérable pour le terns, telle qu'à peine les peintres les plus laborieux et les plus employés pouvoient l'obtenir alors à la fin de leur vie. Un honnête patrimoine joint à 18 ou 20 mille francs que son talent pouvoit lui produire le mettoient dans un état d'aisance dont il faisoit un très noble usage. Il s'habilloit magnifiquement et du meilleur goût; il étoit même quelquefois d'une propreté si délicate et si recherchée qu'elle lui attiroit les plaisanteries de ses amis. C/étoit une suite naturelle des liaisons que lui donnoient son aisance et ses accès à la cour.
Il voyoit d'ailleurs la compagnie la plus agréable
et la plus distinguée (i) et il en avait pris le ton de la plus grande politesse. Les artistes qui sont ordinairement, surtout entre eux, plus unis et plus simples, y trouvoient quelque affectation ; mais elle n'étoit en lui que l'effet d'une habitude délicate et sensible , perfectionnée par l'usage du monde. Cétoit peut-être aussi Feffet naturel du désir de plaire au beau sexe dont il paraissoit occupé. En effet, il étoit très galant et la délicatesse, les agréments, joints à l'honnêteté qu'il apportoit dans le commerce des femmes, faisoit qu'il en étoit chéri. M. Massé étoit trop distingué dans son genre pour que Ton ne s'aperçût pas qu'il manquoit à l'Aca-
(i) « M. Massé recevoitchez lui tout ce que la ville et la cour avoient de plus distingué », lisons-nous dans les Mémoires inédits sur la Vie et les Ouvrages des membres de l'Académie de peinture (II, 3jo). Il était lié en outre avec les principaux artistes de son temps, ainsi qu'on le verra dans son testament que nous publions plus loin. Le comte de Caylus, l'archéologue bien connu, entretenait également avec lui des relations suivies. On sait que ce savant fut enterré dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois et que, suivant sa volonté, on plaça sur sa tombe un magnifique sarcophage antique de granit rouge en forme d'urne, actuellement au musée du Louvre, ce qui inspira à Diderot l'épitaphe suivante :
Ci-gît un antiquaire acariâtre et brusque;
Ah! qu'il est bien logé dans cette cruche étrusque!
Il existe de ce mausolée trois gravures, dont l'une par Chenu, d'après Massé, est dédiée au comte de Maurepas, parent de M. de Caylus. (Clément de Ris : Les Amateurs d'autrefois.)
démie. Elle désiroit donc de l'acquérir : mais un vieux préjugé qui régnoit encore lui donnait quelque répugnance d'admettre dans son sein le talent de la miniature. Il sembloit que cette compagnie n'étoit point alors regardée comme le point de réunion où dévoient tendre tous ceux qui excelloient dans les arts du dessin, mais simplement comme un corps d'artistes destinés à renseignement public. Maintenant il paroît qu'on veut y admettre plusieurs talents imitateurs de la nature, susceptibles d'art, dégoût et de sentiment dans l'exécution lorsqu'ils sont dans un degré éminent. M. Massé ayant présenté de ses ouvrages, il fut agréé avec applaudissemens, le 3o juin 17 14 (1) : mais pour concilier cette distinction, qu'il devoit particulièrement à l'estime générale qu'il s'étoit acquise avec l'opinion que l'on avoit de son genre, on exigea
(i) EXTRAIT DES PROCÈS- VERBAUX DE L'ACADÉMIE DE PEINTURE ET SCULPTURE
« Du samedi 3o juin 1714.
« Le sieur Jean-Baptiste Massé, de Paris, graveur, ayant fait voir à l'Académie plusieurs ouvrages, la Compagnie ayant pris les suffrages parles fèves, l'a agréé. II recevra de M. Van Clève, directeur, l'ordre pour son morceau de réception. » (Archives nationales 011926-4.)
qu'il donneroit pour sa réception deux planches gravées (i). M. Massé, comme on Ta dit, avoit en effet appris la gravure par amusement et parce que son goût le portoit à tout ce qui demandoit du soin et le plus grand fini. En conséquence il grava, peut-être avec quelque secours, le portrait de M. Coypel, et la planche étant fort chargée d'ouvrage, il fut dispensé d'en graver une seconde et reçu le 3o juillet 171 7 (2). Cependant, comme
(1) Celles des portraits d'Antoine Coypel, premier peintre du Roi, et du duc d'Orléans, régent, mort en 1722, et de Bon Boulogne, peintre ordinaire du Roi, mort le 18 mai 1717; ainsi que le prouve l'extrait suivant des registres de l'Académie de peinture.
a Du samedi 3o janvier 17 17.
« Le sieur Massé à qui il étoit ordonné par l'Académie d'apporter l'ouvrage sur lequel il travaille pour sa réception en l'état qu'il est, la Compagnie, ayant égard aux affaires qui luy sont survenues, luy a accordé quatre mois pour finir le portrait de M. Antoine Coypel, directeur, de cette année, et une année pour terminer celuy de M. Boulogne l'aîné, qui lui ont été ordonnés. » (Archives nationales, O11926-4.)