COYPEL, GRAVÉ PAR J. B. MASSÉ
c'étoit, dans le fond, son talent pour la peinture qui le faisoit recevoir, on eut soin d'inscrire sur le registre qu'il avoit donné des preuves de capacité dans les deux talents. Par cet arrangement, l'Académie a été privée de deux morceaux de miniature qu'elle pouvoit avoir de cet habile artiste. Ces morceaux, véritablement de son genre, auroient conservé parmi nous l'idée de ses rares talents. Ils seroient même d'autant plus intéressans aujourd'hui que ses ouvrages étant dispersés et renfermés comme des bijoux, il est rare d'en rencontrer. Par une suite de cette estime que l'Académie eut toujours pour lui et qui n'a fait qu'augmenter, dans l'assemblée du 2 juillet 1740,
plié l'Académie de le vouloir dispenser de l'autre portrait. La Compagnie ayant égard à sa demande, néanmoins ayant pris les voix par les fèves, il a été résolu que l'on se contenteroit du seul portrait qu'il a présenté, en payant à l'Académie la somme de 200 livres. Après quoy elle l'a reçeu pour peintre et graveur, ayant donné des preuves de sa capacité dans ces différens talens. Il a presté serment entre les mains de M. Coypel, premier peintre du Roy et de Son Altesse royale monseigneur le duc d'Orléans, et directeur de l'Académie. Et à l'égard du portrait de M. de Boulogne, il sera ordonné au premier graveur qui se présentera.
« Le sieur Massé a fait apporter la planche du portrait de M. Coypel et un cent d'épreuves qui ont été distribuées à MM. les académiciens. » (Arch. nationales, 611926-4.)
Cette planche est aujourd'hui à la Chalcographie du Louvre, et porte dans le catalogue le n<> 1879.
M. Massé fut élu conseiller (1), place qu'il a très dignement remplie. Ses avis étoient toujours dictés par cet esprit de conciliation qui lui étoit naturel, comme ils étoient proposés avec le ton de décence et la politesse qui faisoit le fond de son caractère.
M. Massé fut appelé à la cour et il y eut les succès les plus flatteurs pour sa gloire. Il peignit plusieurs fois Leurs Majestés qui l'honorèrent de bontés particulières, et il fut chargé de tous les portraits dont le Roi faisoit des présens (2).
M. le duc d'Antin lui avoit fait espérer un logement aux galeries du Louvre; je crois que c'étoit celui de M. Châtillon. Lorsqu'il vint à vaquer, l'ambassadeur de Suède demanda ce logement pour M. Mathieu, suédois (3), peintre en émail, qui ne
(1) En remplacement d'André Bouys, peintre de portraits et graveur en manière noire, né à Hyères, en Provence, vers 1657, mort à Paris le 18 mai 1740. Il avait été reçu à l'Académie de peinture le 27 novembre 1687.
(2) Dans la liste des objets volés en 1791 chez Mme du Barry, à Louveciennes, figurent : << Un portrait de Louis XV peint par Massé, entouré d'une bordure d'or à feuilles de laurier; ledit portrait de 5 à 6 pouces de haut et un autre portrait de Louis XV peint par le même, plus petit, dans un médaillon d'or. » (Curiosités historiques, etc., par M. Le Roi.)
(3) Jean-Adam Matthieu, né à Stralsund (Poméranie), mort à Paris
pouvoit en aucune manière soutenir la comparaison avec M. Massé; mais comme les circonstances exigeoient alors qu'on eût de grands ménagemens pour la Suède, on ne voulut pas refuser au ministre et la protection remporta sur le mérite reconnu. Depuis, M. Massé ayant fait des dépenses assez considérables dans le logement qu'il occupoit place Dauphine, il n'en sollicita plus d'autre au Louvre, si ce n'est à la mort de M. Coypel, comme je le dirai dans la suite.
L'habitude où, par ses fréquens voyages à Versailles il étoit d'en parcourir les appartemens et d'y voir les grands ouvrages de Le Brun, lui fit naître l'idée de graver la belle Galerie où les principales actions du règne glorieux de Louis XIV sont représentées en allégories. L'étendue d'une pareille entreprise ne l'effraya point. Il avoit pour ami M. Godefroy, joaillier fort riche, qui saisissoit avec ardeur les projets qui présentoient quelque chose de noble et de
le 8 juin iy53. Moins de deux mois auparavant, Louis XV lui avait accordé le titre de peintre-orfèvre du Roi en émail. (Archives nationales, 0»ioÔ4.)
grand; il sut rengager à s'associer avec lui (1).
Toute la cour applaudit à ce beau projet et tout sembloit lui en assurer le succès. Il n'est pas douteux en effet, que si les ouvrages de gravure pouvoient être exécutés avec la promptitude qui seroit nécessaire pour profiter du premier feu des ama-
(1) Massé entreprit ce beau travail en 1723, ainsi que le constate le document ci-après :
1723 — Ier décembre.
BREVET QUI PERMET AU SIEUR MASSÉ DE GRAVER LES TABLEAUX DE LA GALLERIE DE VERSAILLES
« Aujourd'hui premier décembre mil sept cent vingt trois, le Roy étant à Versailles, voulant gratifier et traitter favorablement le sieur Massé, peintre et graveur de son Académie royale, Sa Majesté luy a permis et permet de graver les tableaux de la gallerie et des deux salions du château de Versailles représentans la Guerre et la Paix, peints par feu Lebrun, et ce sur la proportion et grandeur de l'estampe déjà gravée de la Franche-Comté, sçavoir, douze planches des grands tableaux, deux bandes des bouts, douze ovales entre les grands tableaux, six camayeux et dix tableaux des grands salions, et du tout vendre et faire débiter les estampes sans y pouvoir être troublé.
« Mande et ordonne Sa Majesté au sieur duc Dantin, pair de France, surintendant de ses bàtimens, arts et manufactures, de faire jouir ledit sieur Massé du contenu au présent brevet que, pour assurance de Sa volonté, Sa Majesté a signé de sa main et fait contresigner par moy Conseiller Secrétaire d'Etat et de ses commandemens et finances. Signé : Louis, et plus bas, Phélypeaux.
« Et à costé est écrit : ,
« Veu par nous duc et pair de France, surintendant et ordonnateur général des batimens et jardins du Roy, arts, académies et manufactures royales, le présent brevet pour jouir de l'effet d'iceluy par ledit sieur Massé suivant l'intention de Sa Majesté. A Versailles, 10 février 1724. Signé : le duc Dantin. »
(Archives nationales, 0»io63, f° 225.)
teurs, cette entreprise n'eût été Tune des plus avantageuses que Ton pût faire en ce genre et richement récompensée; mais la lenteur de l'exécution en rit connaître les difficultés. Les dessins furent plusieurs années à faire. M. Massé, qui n'y épargnoit rien, employa les plus célèbres artistes qu'il y eut alors et entre autres M. Nattier (i).
Cependant il fut obligé d'achever ses dessins luimême, parce que ces artistes n'étoient pas accoutumés à finir assez leurs ouvrages au crayon, pour que leurs dessins pussent être exécutés en gravure de même grandeur. Ensuite la difficulté du travail pour les graveurs même, a fait extrêmement prolonger l'ouvrage; ils le suspendoient toutes les fois qu'il s'en présentoit quelque autre plus facile ou plus lucratif.
Comme les dessins étoient précieux, M. Massé ne les confioit que sous une glace, dont il exigeoit qu'ils restassent couverts, précaution très nécessaire, sans doute, pour les conserver: mais il
(i) Jean-Marc Nattier, né en i685, mort le 7 novembre 1766, reçu membre de l'Académie royale de peinture et sculpture le 29 octobre 1718.
falloit que les estampes présentassent le même sens que les tableaux ; il étoit donc indispensable, en gravant, de regarder les dessins dans un miroir : or ces deux glaces interposées, empêchoient le graveur devoir nettement l'original, ce qui nuisoit à l'exactitude que M. Massé demandoit.
D'autres obstacles retardèrent encore l'exécution de ce grand ouvrage et découragèrent les graveurs. M. Massé qui, par trop de modestie, ne se fioit pas à lui-même autant qu'il auroit pu le faire, s'adressa pour conduire ses gravures à plusieurs des meilleurs peintres de son tems.
La retouche des épreuves, toute aisée qu'elle paroît, parce qu'avec du blanc et du noir on produit tous les effets qu'on désire, a pourtant ses difficultés, surtout pour se concilier avec l'ouvrage déjà établi. Car si l'on n'a pas cette attention, le graveur dérouté, n'a souvent d'autre ressource que d'effacer une partie de son travail pour le refaire, et presque toujours le second ouvrage se ressent de la fatigue éprouvée par l'artiste.
C'étoit principalement à M. Le Moine (1), que
(1) François Le Moyne, premier peintre du Roi, né en 1688, mort
M. Massé avoit donné sa confiance pour la conduite de ses estampes. La gravure avoit été commencée sur des dessins où l'effet de la lumière indiqué par les originaux de Le Brun, avoit été scrupuleusement suivi. M. Le Moine, plus coloriste, avait de toutes autres idées de l'effet. Il aimoit à étendre les reflets, et à tenir les ombres tendres dans les chairs et sur les devans ; mais * la gravure avoit été préparée pour des ombres vigoureuses, M. Le Moine, avec un goût de dessin extrêmement agréable, y répandoit, par le moyen du blanc, des douceurs qui faisoient un effet charmant et que M. Massé désiroit qu'il fût donné à ses planches. Or, le graveur obligé d'effacer et de refaire son ouvrage étoit désolé. Il n'est presque aucune de ces planches qui n'ait coûté le double du tems qui auroit suffi pour ces changemens. Aussi fut-on obligé d'accorder des dédommagemens aux graveurs, souvent même de faire achever les planches par d'autres, parce que les 'premiers étoient rebutés ; en sorte que l'on employa vingt-sept années à
volontairement le 4 juin 1737, reçu membre de l'Académie royale de peinture et sculpture le 3o juillet 17 18.
ce travail avant de pouvoir le mettre au jour (/i).
Les plus belles années de la vie de M. Massé furent consacrées à cette pénible entreprise. Aussi loin d'être utile à sa fortune, elle en a empêché l'augmentation en interrompant l'exercice d'un talent agréable et lucratif qui suffisoit pour l'enrichir, celui de la miniature. D'un autre côté, M. Godefroyqui faisoitles fonds nécessaires ayant supporté la perte des intérêts de ses premières avances pendant près de trente ans, on voit
(i) L'ouvrage obtint le plus grand succès à la cour. Le duc de Luynes, dans ses Mémoires, écrit, à la date du 25 septembre 1753, ces mots : « Versailles. On a exposé aujourd'hui, dans la grande Galerie, les estampes, gravées par ordre du Roi, des peintures de cette Galerie. L'auteur de cet ouvrage est Massé. L'exécution en est admirable. On a rassemblé ces estampes dans un grand livre in-folio que M. de Vandières a fait présenter par l'auteur au Roi, à la Reine et à la famille royale. Il me paraît décidé que le Roi ne donnera pas de ces livres. » Luynes, Mémoires, XIII, 67.
On trouve dans la première série des Archives de VArt français (II, 246) une correspondance intéressante échangée entre Natoire, alors à Rome, et Antoine Duchesne, prévôt des bâtiments, à Versailles. Il est souvent question entre les deux amis de Massé, auquel Natoire avait laissé une somme de 1,800 livres, destinée à payer les frais qu'entraînerait pour lui la décoration de Saint-Michel, qu'il sollicitait. A la date du 6 février 1754, Natoire, faisant allusion à l'ouvrage de Massé sur la grande Galerie de Versailles, s'exprime en ces termes : « M. Massé m'a fait un détail de la réception de son ouvrage à la Cour. Il paroit qu'il aura du aitre flaté. Hélas, je souhaite que la ville corresponde au grand soin et les peines qu'il cet donné pour cette grande entreprise. »
que s'ils ont eu la gloire d'achever une des plus belles et des plus grandes entreprises qui aient été faites en gravure, elle a dû leur coûter bien cher.
J'eus le bonheur en 1748, tems où l'ouvrage étoit à sa fin, de rendre à M. Massé un petit service qui resserra les nœuds de l'amitié dont il m'avoit honoré presque au sortir de mon enfance. Il avoit jugé nécessaire d'ajouter à la suite de ses gravures une planche contenant le plan géométral de la Galerie pour donner, comme en racourci, l'ensemble de tous les sujets et une idée du local. M. Laurent, graveur d'un talent distingué et dessinateur exact, fut chargé de cet ouvrage (1). Il fit des préparations très longues et peut-être même excessives
( 1) VAbecedario de Mariette contient d'intéressants détails sur cet artiste. « Il nous est venu de Marseille un graveur nommé Laurent qui donne de grandes espérances. J'ai vu de ses eaux-fortes, où la pointe est conduite avec esprit et avec intelligence. Il faisoit dans cette ville le commerce d'estampes. Il s'essaya et reconnut qu'il pouvoit en faire lui-même. Il vint dans cette intention à Paris et se mit chez Fessard pour y prendre les premières leçons de la gravure. Il n'y demeura pas longtems, et, de retour chez lui, il continua, plus pour son amusement que pour en faire sa profession, à s'exercer à graver. Vangelisti, qui passa dans ce tems-là à Marseille, se lia d'amitié avec lui et lui persuada si bien de venir à Paris, où il trouveroit plus d'occasions de se perfectionner, qu'il s'y est déterminé et depuis qu'il y est, il a dû s'apercevoir de l'utilité de ce conseil. » (Tome III, 82.)
pour placer avec plus de justesse tous les sujets dans leurs cadres. Toute cette précision, lui coûta beaucoup plus de tems qu'il ne l'avoit présumé, de sortQ qu'il ne se trouvoit plus suffisamment payé de son travail par le prix dont il étoit convenu. Il est vrai que M. Massé ne lui avoit demandé qu'un trait ressenti; mais il avoit entendu par là un trait soutenu de petites ombres pour indiquer l'effet du tableau et M. Laurent ne comptoit faire qu'un trait simple à peu près comme ceux d'un dessin de broderie.
L'ouvrage fut longtems entre les mains de M. Laurent et dans cet intervalle il fut attaqué d'une maladie de poitrine. Comme il dépérissoit de jour en jour, il fut enfin hors d'état de continuer un travail que la grandeur du cuivre et la petitesse des objets rendoient très pénible. M. Laurent estimoit alors,- que les quatre cinquièmes de l'ouvrage étoient faits, au lieu que selon M. Massé, il n'étoit pas même à la moitié. Cette position étoit fort embarrassante pour deux hommes également honnêtes et l'un et l'autre ennemi de toute contestation. D'autre part, la situation de M. Laurent étoit si triste à tous égards qu'il y auroit eu
une sorte d'inhumanité à lui contester ce qu'il croyoit lui être dû.
M. Massé, dans ces circonstances, s'adressa à moi ; un peu de facilité, beaucoup d'habitude et quelque hardiesse à franchir les difficultés, me mirent bientôt en état de le tirer d'affaires. M. Laurent fut payé comme il le souhaitoit et le reste de la somme destinée à la dépense de l'ou- > vrage suffit pour faire exécuter ce que M. Massé désiroit. Je complétai ce trait ; je retravaillai les parties déjà tracées et j'ombrai le tout. Comme je partis alors pour l'Italie, la planche fut retouchée par M. Ingram (i), graveur très habile, qui dans ce tems-là travailloit avec moi (2). Aussitôt que parut la Galerie de Versailles, elle eut le succès
(1) « Jean Ingram, graveur et dessinateur de l'Académie royale des sciences, ne me paroît pas dans ce poste à sa place. Il pouvoit prétendre à quelque chose de mieux. Il eut continué à graver des morceaux de composition car il a une assez belle pointe, mais il a préféré un état sûr et tranquille et y fait bien ce qu'il y fait. Il est né à Londres. » (Mariette, Abecedario, tome II.)
(2) Cette planche est signée Laurent et Cochin fils. Elle est intitulée : Galerie de Versailles en général dans le livret explicatif publié par Massé, et Développement de la décoration intérieure et des peintures du plafond de la Galerie de Versailles dans le Catalogue de la Chalcographie du Louvre, C'est la première planche de l'œuvre de Massé.
qu'on en devoit attendre et s'attira l'admiration du public ; mais le produit de la distribution ne fut pas proportionné aux avances. M. Charles Coypel, premier peintre du roi (i), fit connaître M. Massé à M. de Tournehem (2), alors directeur général des bâtiments du roi ; il lui fit valoir tous les sacrifices que cet artiste avoit faits en négligeant sa fortune pour avoir l'honneur d'achever cette intéressante entreprise. Il lui proposa de venir à son secours en faisant pour le roi l'acquisition des dessins originaux de la Galerie. M. de Tournehem qui aimoit à encourager les arts, se porta volontiers à faire ce bien et les dessins furent achetés la somme de 5o,ooo livres (3).
(1) Charles-Antoine Coypel, écuyer, premier peintre du Roi et du duc d'Orléans, régent, directeur et recteur de l'Académie royale de peinture, où il avait été reçu le 3i août 17 15 et le 29 novembre 1720, garde des dessins du cabinet de Louis XV et censeur royal, né en 1694, mort à Paris aux galeries du Louvre le 14 juin 1752.
(2) Charles-François-Paul Le Normant de Tournehem, oncle de M. Le Normant d'Etiolles, mari de Madame de Pompadour, d'abord fermier général, puis nommé en 1745 contrôleur général des Bâtiments du Roi, décédé en son château d'Etiolles le 19 novembre 175 1, à l'âge de soixante-sept ans.
(3) Ces dessins sont aujourd'hui conservés au Musée du Louvre. On trouve dans les registres des Comptes des Bâtiments du Roi la
preuve de ce qu'avance ici Cochin. Cette somme fut soldée à Massé par à-comptes de 1750 à 1756. Nous nous bornerons à reproduire les termes du premier payement qui lui fut fait le 3 octobre 1750 : « Au
Peu de tems après, c^est-à-dire à la mort de M. Coypel en 1752, feus une nouvelle occasion de connoître encore la véritable amitié que M . Massé avoit pour moi. Quelques amis l'excitèrent à demander pour lui le logement que cette mort laissoit vacant aux galeries du Louvre. Il étoit plus grand que les autres et c'étoit par conséquent le seul qui pût convenir à M. Massé. Il en fit effectivement la demande à M. le marquis de Vandières, depuis M. le marquis de Marigny (1), mais d'une
sieur Massé, peintre, 10,000 francs àcomptes sur les 54 dessins qu'il a faits à l'encre de la Chine, montéz dans des cadres doréz avec glaces, représentant tous les sujets de la grande Gallerie du château de Versailles et des deux salions qui la terminent que le Roy a acquis de luy avec nombre d'exemplaires du recueil de cet œuvre. » (Archives nationales, 02250, 2252, 2256, 2258.)
Plus tard, Louis XV acheta encore à Massé dix-sept exemplaires de son ouvrage moyennant 9,687 livres. « 22 avril 1754; au sieur Massé, peintre, 4687 livres pour faire avec les 5ooo à lui ordonnés à compte sur l'exercice de 1753, le 9 mars dernier, le parfait payement de 9687 livres à quoy montent 17 exemplaires de différens sujets de peinture de la Gallerie du château de Versailles et des deux salons qui la terminent qu'il a fournis pour le service du Roy et les dépenses qu'il a faites tant pour la reliure de i5 desdits exemplaires, sacs ou housses pour iceux et d'autant de livrets qui en contiennent l'explication que pour les bordures dorées et montures des deux autres. » (Archives nationales, 0»2253.)
(1) Abel-François Poisson, marquis de Vandières, puis de Marigny et de Ménars, directeur général des Bâtiments du Roi après la mort de M. Tournehem, en 175 1, né vers 1725, mort le 10 mai 1781 en son hôtel, place Vendôme.
manière si obligeante pour moi, que je n'ose rapporter le fait sans y joindre une sorte d'excuse sur ce qui m'est personnel. M. Massé me fit part de Tidée qu'on lui suggéroit et qu'il balançoit à suivre dans la seule crainte de me nuire, parce qu'il y avoit bien de l'apparance qu'on pourroit jeter les yeux sur moi pour me gratifier de ce logement. J'avais sans doute des espérances, mais nulle certitude encore d'obtenir cette distinction. Je désirois donc sincèrement que si le logement ne m'étoit point destiné, il pût au moins tomber à un homme qui le méritoit autant que lui et que j'en verrois en possession sans aucun regret. En conséquence, je le pressai de ne pas tarder à faire connoître les vues qu'il pouvoit avoir sur ce logement.
M. Massé qui ne pouvoit plus reculer sans se manquer à lui-même, dit à M. le Directeur général que la destination de ce logement pouvant me regarder plus que personne, il n'en faisoit la demande qu'en supposant que quelque autre motif l'eût déterminé à différer le bienfait qu'il me destinoit, également satisfait d'ailleurs si je l'obtenois dès à présent comme s'il en étoit gratifié lui-même.
Il le pensoit sincèrement; car il témoigna la plus grande satisfaction lors qu'il apprit que le choix étoit tombé sur moi.
M. Massé avoit entièrement renoncé à la miniature plus de vingt ans avant sa mort, parce qu'il avait eu mal aux yeux. Il avoit demandé lui- même à la Cour à n'être plus chargé des portraits du Roi et on lui accorda pour retraite une pension de 800 livres. Cest à cette maladie des yeux qu'il faut rapporter une anecdote que je tiens de M. Massé même. Il y avoit alors un très célèbre oculiste, je crois que c'étoit M. Gendron, qui étoit entièrement retiré et qui ne voulait plus faire aucun usage de ses connaissances; on ne pouvoit rien obtenir de lui ni par argent, ni par protection. Cet oculiste étoit curieux, même connoisseur et il aimoit les belles choses. M, Massé s'introduisit chez lui sous prétexte de lui faire voir quelques morceaux dignes de sa curiosité. L'oculiste admirant et louant ces ouvrages avec l'enthousiasme de l'amateur, M. Massé saisit ce moment pour lui dire que l'artiste capable de produire ces ouvrages qui lui plaisoient tant, étoit près de perdre la vue s'il lui rçfusoit
son secours; et s1étant nommé ils devinrent amis (i).
M. le marquis de Marigny qui honoroit M. Massé
(i) Ce que dit ici Cochin des bizarreries du célèbre oculiste Gendron est confirmé de point en point par le duc de Luynes dans ses Mémoires. « Du jeudi 10 septembre 1750, Dampierre. J'ai appris hier que le fameux Gendron mourut il y a deux ou trois jours à Auteuil; il avoit 88 ans. Il étoit oculiste et avoit acquis une grande réputation dans cet état. Quelques gens prétendent qu'il radotoit depuis plusieurs années ; ce qui est certain, c'est qu'il n'ordonnoit presque jamais que de l'eau tiède pour les yeux. Il avoit acheté à Auteuil la maison du fameux Boileau-Despréaux. Gendron passoit sa vie dans cette maison; non seulement on ne pouvoit obtenir qu'il sortît pour quelque cause que ce fût, mais il étoit même assez difficile de parvenir à le voir; il falloit être de ses amis pour obtenir cette grâce ou avoir de fortes recommandations auprès de lui. » (Luynes, Mémoires, X, 328.)
Claude des Hayes-Gendron, docteur de la Faculté de médecine de Montpellier, médecin du duc d'Orléans, frère de Louis XIV et du Régent, était le neveu d'un abbé de Mézières, inventeur d'un remède pour les cancers, qu'il prétendait guérir au moyen de sachets faits avec des pierres calcinées, éteintes dans le vinaigre. Ce personnage fit connaître à Gendron les propriétés calmantes de la belladone. Claude des Hayes-Gendron fut surtout célèbre comme oculiste, mais il n'a rien publié sur cette branche de son art. Le poète Grécourt, allant un jour le voir à Auteuil, lui adressa cet impromptu : C'est ici le vrai Parnasse Des vrais enfans d'Apollon.
Sous le nom de Boileau ces lieux virent Horace, Esculape y paraît sous celui de Gendron. Ces vers ont été souvent attribués à Voltaire, mais ce dernier, dans une note du poème intitulé : Dialogue de Pégase et du Vieillard, les a désavoués et restitués à Grécourt, leur auteur.
Gendron mourut à Auteuil, le 3 septembre ij5o, à l'âge de quatrevingt-sept ans.
Son neveu, Louis-Florent des Hayes-Gendron, fut un oculiste dis-
d'une estime particulière lui avoit fait obtenir une nouvelle pension de 1200 livres (1). Depuis encore en 1759), pour récompenser ses longs services et le dédommager des sacrifices qu'il avoit faits, il lui fit donner la place de garde des plans et tableaux du cabinet de la surintendance de Versailles (2). Peu fus instruit par une lettre de M. le Directeur
tingué; il a publié, peut-être d'après les manuscrits de son oncle, des Lettres sur les Maladies des Yeux et un Traité des Maladies des Yeux.
Je dois ces indications à l'obligeance de mon savant ami M. le docteur Le Paulmier, qui met en ce moment la dernière main à un très curieux ouvrage sur quelques-uns des médecins les plus célèbres du xvin0 siècle. Cet important travail se composera en partie de documents inédits découverts par lui aux Archives nationales.
(1) On trouve dans les archives du ministère de la maison du Roy une note rédigée dans les bureaux de M. de Marigny et qui est relative à cette pension de 1200 livres, elle est ainsi conçue : « Demande au Roy d'une pension de 1,200 livres en faveur de M. Massé. Motifs : il a entrepris, il y a 33 ans, de graver la grande gallerie de Versailles avec les deux salons qui la terminent. Il y a été obligé pour cela d'abandonner son talent -qui luy rapportait beaucoup par an. Il a été obligé de faire des fonds considérables ppur cette entreprise. Il y a beaucoup perdu. Son livre fait honneur aux arts et au siècle, etc. » (Archives nationales, Ou 914.)
(2) « 3i décembre 1759. Bon du Roy par lequel Sa Majesté confirme la grâce qu'elle a bien voulu faire au sieur Massé, peintre de l'Académie royalle de peinture et de sculpture en lui accordant la place de garde des Tableaux du Roy et des plans et desseins de ses maisons royales, vacante par la mort du sieur Portail. » Archives nationales, 011064.)
général et j'allai fort à propos chez M. Massé. Il n'avoit point demandé cette place et étoit pénétré des bontés de M. de Marigny; mais il craignoit d'être obligé d'aller demeurer à Versailles: septuagénaire et accoutumé à vivre avec un petit nombre d'amis auxquels il étoit fort attaché, il n'enyisageoit pas sans effroi cette privation. Je le rassurai sur ses craintes ; je m'avançai jusqu'à lui dire qu'il n'y avoit pas d'apparence que M. de Marigny, qui n'ignoroit ni son âge ni ses habitudes, exigeât de lui de quitter Paris; qu'il ne s'agiroit que de trouver quelque ami digne de confiance, qui voulût bien se charger de remplir les devoirs de cette place, qu'elle ne seroit pour lui, de cette manière, qu'une augmentation de fortune et une marque de distinction de la part du supérieur. Je lui fis observer que je craignois qu'il ne fît une peine sensible à un protecteur prévenant, dont l'unique but avoit été de l'obliger, si dans le premier moment des bienfaits il lui faisoit quelque objection.
Cette représentation entroit bien dans la façon de penser de M. Massé, car personne n'étoit plus reconnoissant de tout ce qu'on faisoit pour lui. Il
le témoigna vivement à M. Perrier, premier commis des Bâtiments, qui vint pendant que j'y étois lui remettre la lettre de M. le Directeur général. Peu de tems après, M. Massé, avec L'agrément du supérieur, engagea M. Jeaurat, son ami, à s'établir à Versailles en lui cédant partie de ses appointemens , à quoi M. le Directeur général ajouta quelque augmentation avec la certitude de la survivance (i).
Les sentimens de bienfaisance et d'humanité qui faisoient le fond du caractère de notre artiste lui inspirèrent, en 1764, un acte de générosité qui rendra sa mémoire toujours chère à l'Académie. M. Massé, après m'avoir fait part de ses vues, m'écrivit une lettre pour être mise sous les yeux de cette Compagnie. Il y montroit tout le désir
Ci) oc 27 mars 1760. Bon du Roy par lequel Sa Majesté accorde au sieur Massé, garde des tableaux du Roy pour survivancierle sieur Jaurat, en faveur duquel ledit sieur Massé abandonne par année 1200 livres de ses appointemens pour ledit sieur Jaurat faire les fonctions de ladite place dès à présent, vu le grand âge et les infirmités dudit sieur Massé ; mais lesdites 1200 livres n'étant pas suffisantes pour que ledit sieur Jaurat puisse fournir à sa dépense dans ce poste, M. le Directeur général a proposé à Sa Majesté de vouloir bien ajouter à cette survivance en faveur dudit sieur Jaurat 400 livres d'appointemens par an, qui à la mort dudit sieur Massé seront supprimés. Ce que Sa Majesté a approuvé. » (Archives nationales, 0* 1064.)
qu'il conservoit depuis longtemps de faire agréer à l'Académie un exemplaire de sa Galerie de Versailles. Dans la même lettre, après quelques réflexions sur « l'état brillant où cette compagnie d'artistes est maintenant sous la protection immédiate du roi et sous l'administration de M. le marquis de Marigny, dont la bienfaisance éclairée va au-devant de tout ce qui peut contribuer à l'honneur des arts et à l'avantage des artistes; il ajoutoit qu'on ne peut se dissimuler que les talens ne sont pas toujours favorisés de la fortune, et que l'on a vu plus d'une fois des artistes, même distingués, d'une conduite irréprochable, laisser des veuves et des enfans dans l'indigence et réduits à la triste nécessité d'avoir recours aux quêtes annuelles qui se font parmi nous. » Il proposoit donc de faire un fonds destiné à prévenir cette humiliation et si le projet paroissoit praticable à l'Académie, il offroit d'y contribuer le premier d'une somme de deux mille livres. Enfin, il prioit l'Académie de vouloir bien accepter son portrait en buste, modelé par le célèbre M. Le Moine. L'Académie reçut avec la plus vive reconnoissance des témoignages d'attachement si précieux et des offres si généreuses.
La somme a été placée suivant son intention (1).
Le but de M. Massé n'étoit pas seulement de satisfaire son cœur qui fut toujours excellent et de suivre les mouveméfts de la bienfaisance ; il vouloit donner un exemple qui ne fût pas infructueux et avoir des imitateurs : il eut bientôt cette conso-
(i) EXTRAIT DES PROCÈS-VERBAUX DE L'ACADEMIE DE PEINTURE ET SCULPTURE :
« Du samedi 26 mai 1764.
« Le secrétaire a fait lecture d'une lettre en date du 23 may, a lui adressée par M. Massé, conseiller et qu'il a cru devoir communiquer à l'Académie. Gettelettre contient les trois articles suivans: i->M. Massé manifeste le désir qu'il conserve depuis longtems de prier l'Académie d'accepter un exemplaire relié de l'ouvrage de la Galerie de Versailles; 20 après quelques réflexions sur l'état brillant où se trouve maintenant l'Académie sous la protection du Roy et sous la direction de M. le marquis de Marigny dont la bienveillance éclairée vole au devant de tout ce qui peut tendre à la 'gloire et au bien-être de l'Académie, à quoy se joignent les encouragemens donnés aux élèves par les fondations faites par M. le comte de Caylus en leur faveur; malgré tant d'avantages il ne peut se dissimuler que les talens ne sont pas toujours accompagnés des biens de la fortune, que l'on a vu quelquefois des artistes distingués, sans qu'on pût reprocher rien à leur conduite, laisser des veuves et des enfans dénués de tout secours et réduits à la triste nécessité d'implorer celui des quêtes annuelles parmi nous. C'est pourquoy il lui paroissoit qu'il seroit avantageux qu'il y eût un fonds destiné à prévenir cette humiliation. Si ce projet paroît à l'Académie pouvoir s'exécuter, il commencera à y contribuer d'une somme de 2,000 livres pour être constituée à cet effet ; 3° il prie l'Académie d'accepter son portrait en buste exécuté par M. Lemoyne.
« L'Académie a reçu avec la plus vive reconnoissance les témoignages que lui donne M. Massé de son attachement et les offres géné-
lation. M. de Julienne, amateur honoraire (i) qui était son ami, fut le premier à suivre son exemple. Dans le don qu'il fit à l'Académie d'une somme de 1 5,ooo livres pour distribuer des jetons dans les principales assemblées, il stipula que les jetons restant par l'absence des membres ne seroient pas partagés entre les présens , mais qu'ils seroient réservés pour en ajouter la valeur au revenu fondé par M. Massé en faveur des veuves et des enfans des artistes académiciens.
M. Massé, dans les dernières années de sa vie, se faisoit un amusement d'enseigner le dessin et la peinture aux deux filles de M. Pierre Massé, son neveu, qui lui étoient fort attachées et qui lui faisoient compagnie avec une assiduité touchante. Il
reuses dont la destination fait l'éloge de son cœur et elle a chargé M. le Trésorier et le Secrétaire d'aller lui en faire ses remerciemens.
«Du samedi 2 juin 1764.
« M. Chardin, trésorier, a déclaré que M. Massé, conseiller, a remis entre ses mains la somme de 2,000 livres, ainsi qu'il a été annoncé à l'assemblée précédente ; la compagnie lui renouvelle ses remerciemens. » (Archives nationales, 1926-8).
(1) Jean de Jullienne, né en 1686, mort en 1766, entrepreneur de la manufacture royale des draps d'écaiiate et de teinture des Gobelins, conseiller honoraire amateur de l'Académie royale de peinture et de sculpture en 1740.
se remit lui-même à dessiner et fit quelques dessins qui se ressentent peut-être un peu de sa vieillesse, mais dans lesquels on retrouve encore des grâces, du savoir et la plus agréable propreté de crayon.
M. Massé se vit dépérir peu à peu. Il vit la mort s'approcher à pas lents sans en être effrayé. On remarquoit en lui cette fermeté, ce courage qu'ont d'ordinaire les gens de bien qui n'ont rien à se reprocher et que soutient leur espérance. Dans cet état d'affoiblissement, la présence de ses amis sembloit lui rendre et ses forces et sa gaieté ( 1 ) . Un jour, je tâchois de ranimer sa confiance en lui faisant espérer du tems, ce que je n'espérois plus
(1) L'Académie de peinture, pendant la dernière maladie de Massé, fit prendre officiellement des nouvelles de sa santé, ainsi que l'indique le passage suivant extrait de ses procès-verbaux :
« Du samedi 4 juillet 1767.
« L'Académie, informée que M. Massé, conseiller, continue d'être malade, a prié M. Lemoyne, adjoint à recteur, M. Roëttiers, conseiller et le secrétaire de lui faire visite de sa part....
1 Du vendredi 24 juillet 1767.
« MM. Lemoyne et Belle, qui avoient été chargés par la compagnie de faire visite de sa part à M. Massé, conseiller, ont rendu compte du meilleur état de sa santé et des sentimens de sa reconnoissance. » (Archives nationales, O'io^ô-S.)
moi-même; il me répondit par ce vers du singulier sonnet d'Oronte, dans le Misanthrope : Mais, belle Iris, on désespère Alors qu'on espère toujours ! (i) Malgré les douleurs que lui faisoient éprouver une maigreur extrême et tous les momens de sa destruction, il conserva sa présence d'esprit jusqu'à celui de sa mort, qui fut le 26 septembre 1767. Il étoitâgé de soixante-dix-neuf ans neuf mois (2).
M. Massé a été certainement le plus grand peintre en miniature qu'il y ait eu dans ces derniers tems. C'étoit un de ces artistes rares qui paroissent faits pour servir de modèle aux autres et qu'on n'ose presque se flatter de pouvoir jamais égaler. Ceux qui trouveroient cet éloge exagéré pour un artiste qui n'a pratiqué que ce quelques-uns appellent de
(1) Cochin estropie un peu le texte de Molière qui est:
Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours.