EXTRAIT DES PROCES— VERBAUX DE L'ACADEMIE DE PEINTURE
« Du samedi 3 octobre 1767.
« En ouvrant la séance le secrétaire a notifié la mort de M. Jean- Baptiste Massé, peintre, conseiller de l'Académie, décédé à Paris le 26 septembre précèdent, âgé de 79 ans 9 mois. Il avoit fait remettre avant son décès entre les mains du secrétaire l'exemplaire de la Galerie de Versailles dont il a fait présent à l'Académie. » (Archives nationales, Oiiq26-S.)
petits talens, doivent faire une grande distinction entre les petits talens et les talens en petit. Ces derniers sont quelquefois de grands talens appliqués à de petits objets : tels étoient ceux de M. Massé. La légèreté, la finesse et la beauté de son coloris sont au plus haut degré de Part et le plus précieux fini met le sceau à leur perfection. Sa science dans le coloris a brillé particulièrement dans plusieurs têtes de personnes pâles; on y voit la nature la plus ingrate toujours rendue avec grâce et la difficulté complètement surmontée. C'est là surtout qu'on admire cette variété de tons, de passages doux, presque sans couleur, peints et fondus avec un art infini (1).
Il saisissoit bien la ressemblance seulement par les formes principales et par ce qui .caractérise en
(1) Le jugement de Mariette [Abecedario) sur Massé est loin de ressembler à celui de Cochin : « On ne disputera jamais à Massé d'avoir eu un pinceau soigné, ni même de n'avoir pas été assez correct dans son dessein. Mais tout ce qu'il fait est froid et manque de verve.... Son travail est peiné, c'est celui d'un homme qui ne connoît point assez la grande manière, qui ne la sent point et qui n'osant prendre un plus haut vol se renferme dans le cercle étroit de la propreté. Et c'est bien là à quoi il faut s'attacher quand on veut plaire à la multitude et surtout aux gens du monde. » La Biographie-Didot, dans l'article consacré à notre artiste, reproduit en partie cette appréciation de Mariette, mais elle la dénature par une singulière faute d'impression, car au lieu de son travail est peiné comme porte Y Abecedario, elle a mis son travail est pincé, ce qui donne un sens tout à fait différent.
général Pair de la personne. Il supprimoit les détails et paraissoit, en quelque sorte, avoir de la peinture du portrait ridée que nous avons de la peinture de l'histoire ; il cherchoit à rectifier la nature età l'embellir. Voilà sans doute aussi pourquoi ses ouvrages ne présentent point ce caractère de vérité qui frappe dans ceux de Rembrandt (i) et de quelques autres peintres, imitateurs exacts de la nature. Il substituoit à cette précision d'autres beautés non moins estimables, en joignant à des formes simplifiées et ennoblies les grâces d'un dessin coulant qui, joint avec sa couleur, rendent ses tableaux extrêmement séduisans. Pour ne rien dissimuler, j'ajoute qu'il étoit un peu maniéré dans le caractère de son dessin. Toutes ses têtes, quoique d'après différentes natures, se ressembioient à plusieurs égards. C'étoit l'inévitable effet de ce goût d'embellissement dont il s'étoit imposé la loi et qu'il portoit peut-être trop loin. Cela pouvoit aussi provenir de ce que, pour ne pas fatiguer les personnes quïl peignoit, il prenoit peu de séances et faisoit souvent ses portraits presque en entier sans
(i) Paul Rembrandt, né à Leyde, en 1606, mort à Amsterdam, en
autre modèle qu'un dessin fait d'après nature avec assez de vitesse. Mais comme sa manière étoit remplie de grâces, les dames qu'il faisoit toujours belles étoient sans doute bien éloignées de lui reprocher des défauts d'exactitude ; et les hommes, sans paroître aussi susceptibles de cette faiblesse, lui savoient, pour leur compte, très bon gré de l'heureuse habitude où il étoit de tout embellir.
Les ajustemens de ses portraits étoient peints avec plus de facilité que de vérité, parce que la plupart étoient faits de génie. C'étoit la mode de son tems : car il est des modes même dans les arts. Tous les ajustemens alors étoient fictifs et de pur caprice , comme on peut le voir dans les tableaux des plus habiles peintres, ses contemporains, dans ceux de MM. Largillière (i), Rigaud (2), Belle (3) et Natoire (4). Pour les hommes,
(1) Nicolas de Largillière, né en octobre i656, mort le 20 mars 1746, reçu membre de l'Académie royale de peinture et sculpture le 3o mars 1686.
(2) Hyacinthe Rigaud, né le 18 juillet i65g, mort le 29 décembre 1743, reçu membre de l'Académie royale de peinture et sculpture en 1700.
(3) Alexis-Simon Belle, né en 1674, mort en 1734. Il était membre de l'Académie royale de peinture et sculpture, contrôleur des ventes du clergé et contrôleur de la volaille.
(4) Charles-Joseph Natoire, né vers 1700, mort en 1777, à Castel-
c'étoit presque toujours une draperie de velours jetée sur une veste; les femmes étoient ornées d'une robe ceinte, comme les habits de théâtre, et de quelques draperies d'étoffes légères agencées artistement pardessus. Or, en supposant qu'il en résultât quelque effet pittoresque, on y perdoit la vérité de l'imitation et le costume des habillemens.
M. Massé étoit de grande et belle taille et d'une figure agréable (1). Quoique d'un tempérament délicat, il avait presque toujours joui d'une assez bonne santé par la modération qu'il avoit apportée dans l'usage de tous les plaisirs. Il y cherchoit sur toutes choses le sentiment et la délicatesse. On pouvoit lui appliquer l'éloge que Plutarque fait de Paul-Emile lorsqu'il le loue comme d'une vertu, de ce qu'il savoit ordonner un repas avec goût. M. Massé avoit toute sa vie sacrifié aux grâces ; elles n'abandonnèrent point sa vieillesse qui ne fut pas moins aimable, à plusieurs égards, que celle d'Anacréon.
Econome et réglé dans sa conduite, il tenoit ses
Gandolfo, près Rome, reçu membre de l'Académie royale de peinture et sculpture en 1734.
(1) Il existe dans la collection des portraits en médaillon gravés par
affaires dans le plus grand ordre, ce qui ne Pempêchoit pas d'être généreux quand il le falloit et de produire efficacement dans les occasions les sentimens d'humanité dont il étoit rempli. Il soutenoit la dignité de son art, mais sans orgueil et moins pour lui-même que par l'estime qu'il faisoit de ceux qui Texerçoient avec distinction. Une personne de considération lui faisoit entendre, un jour, qu'il se faisoit payer bien cher. M. Massé, à la dernière séance, la pria d'accepter son dîner sous prétexte qu'il auroit encore besoin de quelques momens après. Il lui fit servir un repas sans superfîuités apparentes, mais composé de ce qu'il y avoit de plus rare et de plus cher pour la saison.
Le caractère de M. Massé étoit doux et conciliant. Il avoit été lié d'une amitié intime avec les plus célèbres artistes de son tems (i) et il avoit
Saint-Aubin un profil de Jean-Baptiste Massé, peintre du Roy, dessiné par Charles-Nicolas Cochin le fils, l'auteur de cet Eloge.
(i) Entre autres avec Cochin, auteur de Y Eloge réimprimé ici et avec le peintre Charles-Joseph Natoire, dont Massé a fait le portrait en miniature, possédé aujourd'hui par M. Edmond Taigny et qui a figuré en 1878 à l'exposition du palais du Trocadéro. Cet ouvrage est ainsi décrit dans le Catalogue de cette exposition, rédigé par M. Henri Jouin : « Miniature de forme ovale, haut., om,o85, larg., o'n,o65, par Jean-Baptiste Massé, à mi-corps, debout; tête tournée vers l'épaule
su se maintenir avec tous parmi les fréquentes divisions que la jalousie de talent excitoit entre eux. Il chérissoit généralement tous les hommes d'un mérite distingué ; il auroit désiré pouvoir
droite; perruque poudrée; habit de velours cramoisi garni de fourrures ; la main droite sur la hanche, il indique de la main gauche un châssis posé sur un chevalet ; derrière lui, un buste. » Nous avons parlé plus haut d'une correspondance échangée entre Natoire et Antoine Duchesne, publiée dans la première série des Archives de l'art français (tome II, p. 246). Nous avons dit que dans cette correspondance il était fréquemment question de Massé. Nous allons reproduire in extenso une lettre qui en fait partie et qui est adressée par Duchesne à notre artiste « Antoine Duchesne à M. Macè en conséquence de la lettre de M. Natoire du 2g avril ij5 5, de Rome. Versailles, 20 mai 1755. J'aprens de Rome, monsieur, que vous avez eu un rhumatisme qui vous a empêché d'écrire à M. Natoire et que vous avez remis les intérêts de notre ami entre les mains de M. Coustou le Romain. M. Natoire m'a écrit tout cela de Rome le 29 avril dernier. J'ai reçu sa letre avant hier 18 du courant : il me rappelle qu'il fut question en ij5i de son extrait baptistaire et d'un témoignage de catholicité pour l'histoire du cordon (la décoration de l'ordre de Saint- Michel que sollicitait Natoire). Je retrouve dans ses lettres une qu'il m'écrivit de Marseille le 6 octobre iy5i où il me mande: « Je vous envoie mon extrait baptistaire pour en faire l'usage que vous croyés être nécessaire. Quand vous irez entendre la messe aux Capucins de la rue Saint-Honoré, le père Marcel vous donnera, monsieur, de quoi prouver ma catholicité. » Je retrouve aussi l'extrait baptistaire que j'ai l'honneur de vous envoyer cy-joint. A l'égard du père Marcel, je ne l'ai pas vu dans le tems, ni depuis, je ne sais plus pourquoi. M. Coustou, qui est à Paris sur les lieux voudra bien s'informer au couvent s'il est encore vivant et demeurant à Paris. J'écris aussi aujourd'hui à M. Natoire en conséquence. Je n'irai point à Paris que je n'aille m'informer de vos nouvelles. J'espère vous y trouver quitte de votre rhumatisme ; je le désire beaucoup et j'ai l'honneur d'être avec le plus sincère attachement, monsieur, votre, etc. »
leur inspirer ces sentimens d'estime et cet esprit d'union qui devroit les porter à se rendre hautement les uns aux autres la justice qu'ils ne sauroient refuser intérieurement au mérite. C'est par cette façon de penser et de se conduire avec tout le monde qu'il avoit su se concilier ses liaisons avec M. Le Moine, depuis premier peintre du roi et avec M. Detroy le fils (1). Ces deux grands peintres, jaloux l'un de l'autre et véritablement dignes émules, ne s'épargnoient point les traits de satire. M. Massé leur rendoit toujours avec quelque embellissement les marques d'estime qui leur échappoient, quoique assez rarement, l'un pour l'autre et il adoucissoit les traits d'amertume que d'autres n'étoient que trop soigneux
(1) Jean-François de Troy, né en 1679, mort en 1752, à Rome, où il était directeur de l'Académie de France. On attribue sa mort au chagrin qu'il éprouva de se voir brusquement remplacé dans ce poste par Natoire. Mariette dans VAbecedario (tome II, p. io5) raconte que, lors du voyage de M. de Marigny à Rome, ce dernier se serait montré fort empressé auprès d'une dame que de Troy aimait, que le peintre supporta impatiemment les assiduités de son puissant rival et tint à ce sujet des propos qui amenèrent sa disgrâce.
De Troy avait été reçu membre de l'Académie royale de peinture et sculpture le 28 juillet 1708. Il est l'auteur de ce beau portrait de la duchesse de Phalaris, qui a figuré en 1878 à l'exposition du Trocadéro.
de leur rapporter, quelquefois même en les envenimant.
Qui ne voyoit dans M. Massé que l'écorce ou les dehors de l'homme pouvoit le trouver trop recherché et trop occupé de ces petits soins qui sont du moins frivoles. Cependant il avoit l'âme grande et forte; il étoit plein de réflexions et même de philosophie, mais d'une philosophie aimable qui le rendoit infiniment cher à ses amis et du commerce le plus sûr dans la société qu'il aimoit. C'étoit un philosophe pratique qui, en exigeant pour luimême une vertu sévère, savoit tolérer les faiblesses d'autrui. Ses conseils sur la conduite qu'il falloit tenir dans les occasions délicates étoient toujours sensés, solides et fondés sur la probité la plus exacte. Il étoit d'une politesse extrême et jamais il ne lui échappoit rien de désobligeant pour qui que ce fût. Il avoit le rare secret de dire tout ce qu'il pensoit des ouvrages de l'art sans blesser l'amour-propre de l'artiste. Et avant que d'en venir à l'utile critique qu'il croyoit devoir à la confiance qu'on lui marquoit, il épuisoit tous les éloges que pouvoit mériter l'ouvrage.
Les deux sentimens dont son âme étoit le plus
profondément pénétrée étaient ceux de l'amitié et de la reconnaissance. Le testament (1) par lequel il a laissé à tous ses amis quelques marques de son souvenir est rempli des expressions les plus obligeantes et des témoignages les plus flatteurs de son attachement pour eux. Il n'avoit garde d'y oublier M. le marquis de Marigny qu'il avoit toujours regardé comme son bienfaiteur et celui des arts. Il étoit né si reconnoissant, il aimoit tellement à se remplir de ridée de ceux auxquels il étoit attaché par ce beau sentiment qu'il avait fait faire une bonne copie du portrait de M. de Marigny, peint par M. Tocqué (2), qui est à l'Académie et l'avoit mise en face de son lit pour l'avoir plus fréquemment devant les yeux; il Ta léguée à M. Soufflot (3). C'est dans ce même esprit qu'il a fait un legs particulier à ses parents établis en Hollande, en reconnoissance des attentions et des soins qu'ils
(1) Nous publions plus loin ce document remarquable.
(2) Louis Tocqué, né en 1696, mort au Louvre le 10 février 1772 Il était le gendre du peintre Jean-Marc Nattier, et avait été reçu membre de l'Académie royale de peinture et sculpture le 3o janvier 1734.
(3) Jacques-Germain Soufflot, né vers 1714, mort en 1780, reçu associé libre de l'Académie royale de peinture et sculpture le 8 novembre 1760, membre de l'Académie d'architecture.
s'étoient donnés pour procurer' à M. le marquis de Marigny tous les amusemens qui pouvoient lui être offerts dans ce pays pendant le séjour qu'il y faisoit. Il a laissé à M. Godefroy de Villetanneuse, fils aîné de feu son ami et possesseur des planches de la Galerie de Versailles, celle de son portrait gravé par le célèbre M. Ville (i) diaprés l'excellent tableau de M. Tocqué. Cette belle estampe sera désormais jointe à la collection.
Qu'il me soit permis de manifester ma reconnaissance en ajoutant ici le don que son amitié Ta porté à me faire par son testament. Il m'a laissé un bel exemplaire relié de la Galerie de Versailles et
(i) On verra plus loin dans le testament de Massé en quels termes élogieux il est parlé de ce superbe portrait. Wille le grava en 1 7 5 5 et au bas de la gravure, on lit les vers suivants composés par Piron : Du célèbre Le Brun sous ses riches lambris Versailles renfermoit les chefs-d'œuvre sans prix Qui de Louis-le-Grand nous ont tracé l'histoire. Secondé du burin, Massé durant trente ans Par des travaux d'un genre à triompher des tems De la France et du peintre étend partout la gloire. La planche de Wille est conservée à la Chalcographie du Louvre. Jean-Georges Wille, né à Konigsberg, au Landgraviat deDarmstadt, le 5 novembre 1 7 1 5, mourut à Paris le 4 avril 1808. Louis XV lui accorda en 1748 des lettres de naturalité et il fut reçu membre de l'Académie de peinture et sculpture le 24 juillet 1 761 . M. Georges Duplessis a publié en 18D7 les Mémoires et le Journal de ce célèbre graveur qui fut l'ami de Massé.
trois ouvrages de sa main, deux en émail et un en miniature.
Enfin regretté de ses amis et de tous ceux qui Font connu, ce que cet estimable artiste a laissé de plus précieux, c'est l'exemple de ses vertus.