‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 110 sur 215 · Aiguilloniana, p · texte numérisé non relu

Aiguilloniana, p

UN CONSEIL d'avocats. 209

Un autre aurait joui de cette grande affaire, y trouvant un marchepied commode, peu curieux d'en tenir tous les fils dans sa main, simplement usant d'elle pour arriver à tout : Linguet ignorait ces habiletés; il travaillait en forcené, dans sa cellule de la rue Saint-Sé vérin, et prétendait être le maître du procès, imposer ses vues à d'Aiguillon.

Il voulut d'abord que le duc se débarrassât du Conseil officiel dont nous avons déjà parlé :

« Vous vous êtes formé un Conseil nombreux », écrivait-il le 7 mars 1770, ce et je suis loin de vous (( en blâmer. La quantité de noms vous est ici néces- (( saire. Il faut à un homme comme vous beaucoup (( d'avocats, comme, les jours de cérémonie, il vous «fallait à Rennes beaucoup de gardes.... Ce n'est « donc pas de la multitude de vos avocats que je (( me plains; au contraire, vu le choix qu'on a fait « des premiers, il faut absolument en augmenter le « nombre.

(( Je l'ai dit à M. d'Abrieu et je vous le répète : « un des principaux griefs que l'on vous objecte, « celui peut-être qui a donné plus de partisans à vos (( ennemis, celui qui est sans contredit le plus grave (( aux yeux des Parlements, c'est d'avoir protégé les (( Jésuites. Or, on voit dans votre conseil tous les « défenseurs des Jésuites. Pouvez- vous croire que les (( avocats de la Société soient bien propres à vous (( justifier du reproche d'en avoir été l'ami?

(( Ce n'est pas que MM. Cellier, Thévenot, Des- « saule, etc., ayent été criminels en défendant les (( Jésuites, il s'en faut bien. Mais enfin cet emploi « qu'ils ont fait de leurs talents les rend dans la cir- (( constance actuelle moins capables de vous servir.

(( Je ne veux pas dire qu'il faille les réformer, mais (( joignez-leur d'autres noms qui se soient trouvés en « opposition avec les Jésuites; les plus connus seront (( les meilleurs.

« En un mot, Monsieur le Duc, il vous faut des « Jansénistes, et les plus fanatiques seront à vos « ordres dès que vous paraîtrez vouloir les consulter.

(( Ce Conseil si nombreux, si nécessaire, que vous « formez à si grands frais, il ne faut pas vous attendre (( qu'il soit d'aucune utilité réelle. Il faut qu'il s'as- (c semble avec éclat, mais rarement. Il faut qu'on y (( parle beaucoup, comme dans tous les conseils; (( qu'on se retire sans y avoir rien décidé, comme « dans tous les conseils ; que le vrai travail soit fait « par un homme seul, comme dans tous les conseils, (( examiné, adopté par un comité particulier, très peu « nombreux ; sauf à le produire définitivement en céré- « monie dans la grande cohue, où il recevra, à travers c( beaucoup de bavardages, sa dernière sanction. »

Ces réflexions, jolies et justes, nous font visiter les dessous complexes et savamment machinés de ces grands procès d'autrefois, dont l'histoire, en général, n'a conservé que le décor.

A regarder ces majestueux ballets parlementaires, qui déroulaient il y a si peu d'années leur savante, puérile et ruineuse ordonnance, on voit combien d'efforts il a fallu déjà, et il faudra encore, pour parvenir à un outil moderne de justice, simple, précis, rapide, approprié à son but.

Linguet prétendait être, à lui seul, cet outil. Comme toujours, au lieu de s'insinuer, il s'imposait à force ouverte, avec l'intempérance de ses sarcasmes et de ses fureurs.

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