‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 132 sur 215 · LE « TRIPOT » DU MINISTRE · texte numérisé non relu

LE « TRIPOT » DU MINISTRE

plus amer encore que les premiers refus qu'il avait essuyés.

Le duc était-il bien coupable? On ne voit guère un Linguet diplomate, souple, insinuant, secret! Avec le caractère que nous lui connaissons, n'eût-il pas bouleversé le tripot et incendié l'Europe?

Et pourtant il sut faire au méprisant ministre une réponse bien curieuse, dont les événements devaient montrer la valeur.

On sait que le partage de la Pologne fut consommé en 1772 au détriment du droit, des intérêts les plus sérieux de la France en Europe, et à la honte ineffaçable du duc d'Aiguillon. Cette grave question était déjà pendante en 1771 au moment où le duc entrait au ministère.

Linguet l'avait étudiée. Il expliqua ses vues dans un mémoire, qu'il envoya à d'Aiguillon deux jours après le refus que ce dernier lui avait opposé.

Le mémoire fut accueilli aussi froidement que l'avait été son auteur. Or cet écrit, court et nerveux, que Linguet a publié plus tard dans ses Amiales ', présentait des vues justes et vraiment prophétiques sur la nécessité d'une intervention de la France, sur les dangers que feraient courir à « la balance de « l'Europe l'invasion aisée et certaine et la con- « quête de Pologne par ses voisins puissants ».

« Mes pressentiments, dit Linguet avec amertume, « ne produisirent aucun effet sur le duc d'Aiguillon, (( ils ne le tirèrent, ni d'une sécurité funeste pour « la France, ni d'une ignorance honteuse pour un « Ministre de ce qui ne tarda pas à se tramer contre

i. Annales politiques, t. I, p. 113.

(( la Pologne. Tout cela, ainsi que mon projet, était « hors de la routine de son tripot K »

Cependant, la France entière croyait Linguet dans la plus haute faveur auprès de son client. (( Si tous « les particuliers, dit-il, qui sont supposés avoir du {( crédit, sont aussi cruellement harcelés que je l'ai (( été dans la courte durée de cette méprise, ils sont « bien à plaindre et le Ministère bien exposé. Quel « monde que les grands, leurs confidens et ceux qui « les implorent! Ces derniers sont encore les plus (( excusables; mais j'ai bien acquis le droit de les « mépriser tous ! »

Les poètes du Parlement défunt, leurs chansons et leurs épigrammes trouvaient par dérision Linguet fort désigné pour un poste de grande robe. L'un d'eux disait :

Chez Du Barry près de la Garde Robe Hier au soir notre Gouvernement Délibérait pour savoir dans la Robe Qui l'on prendrait pour faire un Parlement. D'abord, Linguet, c'est l'honneur du métier, Il faut qu'il soit président à mortier 2.

Linguet se montrait plus modeste!

D'abord il sollicitait, mais en vain, le Privilège des Gazettes étrangères concédé jadis par le duc de Ghoiseul à Palissot, et qui était au moment d'expirer.

Ensuite, il changeait ses batteries, et voulait être secrétaire des Pairs, office vague, nul comme attributions, mais bien pourvu, et qui donnait droit à un vaste logement dans le palais du Louvre.

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