‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 133 sur 215 · LA (( GAZETTE DE FRANCE · texte numérisé non relu

LA (( GAZETTE DE FRANCE

Hélas! il était évincé au profit d'un de ses adversaires, de l'inévitable Suard qui s'était en temps utile adressé à l'intrigant abbé Georgel '.

Ensuite il convoitait la Gazette de France. Nouvel échec! il voyait ce fructueux privilège concédé au grotesque Marin, avocat au Parlement, censeur royal, auteur d'une histoire de Saladin, et bien moins connu par cet écrit que par le ridicule dont l'a couvert Beaumarchais. Ce Marin, tremblant de peur d'être déchiré par Linguet, lui écrivait, aussitôt nommé :

« Et comment vous portez-vous? Vous savez qu'un « personnage à qui nous sommes attachés l'un et « l'autre vient de me donner la Gazette : je voudrais (( bien y placer votre nom à la queue ou à la tête, pour c( quelque charge bien honorable et bien lucrative. »

Malgré toutes ces déceptions, Linguet ne perdait pas l'espoir. Le Duc semblait encore s'inquiéter de sa fortune et l'encourager par son attitude bienveillante à de nouvelles demandes. Linguet était reçu au Ministère, on l'invitait à dîner.

Ces menues faveurs entretenaient ses illusions ; il guettait toutes les occasions, et sans cesse rebuté, exaspéré et opiniâtre, il devenait menaçant et bientôt haïssable. En suivant sa folle campagne, on fait le tour des postes innombrables, des emplois, des sinécures fantaisistes qu'un ministre dirigeant pouvait, sous la monarchie, distribuer à ses clients, à ses amis, à ses créatures.

Odyssée lamentable et risible! et dont les épisodes

1. La lettre de Suard à Georgel pour demander ce poste nous a été communiquée par M. le conseiller Horleloup. Elle fait partie de sa collection d'autographes.

vieux de plus de cent ans marquent la plaie vive et profonde dont notre temps n'est pas guéri.

Cette folie des places, cette fureur de vivre ou de végéter par l'État, est un mal que l'institution monarchique a créé, propagé et accru dans des proportions inouïes depuis Louis XIV jusqu'à la Révolution. Notre république l'a-t-elle guéri?

Le pouvait-elle, et n'a-t-il point passé dans le sang, dans les moelles de la nation?

Ce mal était, au xviif siècle, plus excusable qu'il ne l'est aujourd'hui.

A cette époque, la fonction, l'attache au pouvoir royal était nécessaire à l'individu, moins pour son gain, pour la satisfaction de son ambition, que pour sa protection et sa sauvegarde.

Il fallait à tout prix qu'il devînt un privilégié pour résister à la masse étouffante des autres privilégiés, à l'arbitraire des juges et aux caprices des commis.

Non classé, non placé, sans lien avec la Cour, avec les ministères, comment un écrivain aurait-il tenu la campagne? La sinécure, en apparence vaine, lui tenait lieu de forteresse, lui donnait accès près des grands, lui offrait, en cas d'alerte, quelque répit, un sûr retranchement.

D'ailleurs la sollicitation, la mendicité la plus répugnante, n'était-elle pas, du haut en bas de l'échelle, le moyen normal et licite de se défendre et de parvenir? En devenant les domestiques du roi, les grands étaient devenus les centres d'une foule de domesticités particulières. Toute la nation tendait la main et le chapeau, et faisait la chaîne, du fin fond des provinces jusqu'à la chambre du roi.

On sollicitait outrageusement, pour être nommé

LE POSTE d' « ENVOYÉ DE L'ÉVÊQUE DE SPIRE )). 249

ambassadeur, cardinal ou premier ministre; pour avoir ses dettes payées, pour être couciié sur la feuille des bénéfices, pour obtenir une lettre de cachet contre une femme coquette ou contre un créancier gênant.

Tl fallait, pour publier un livre, solliciter tout un monde d'employés, de bureaucrates, de courtisans, de censeurs royaux; on sollicitait les juges officiellement avec ses amis et ses proches.

Faut-il donc s'étonner que Linguet ait si souvent et si brutalement sollicité son client ministre, lorsque, huit ans plus tard, on voit Voltaire, dans sa gloire, mendier humblement, sans l'obtenir du reste, la suprême faveur d'être admis à Versailles, de contempler le roi ?

Parmi les postes que Linguet ambitionna, il en est un, de nom étrange, qu'on est surpris de rencontrer en cette affaire, le poste d'envoyé de l'Évêque de Spire.

Cet emploi d'opéra-comique était fort sérieux quant au revenu. Il rapportait 12 000 livres.

Voici en quoi il consistait : plusieurs petits princes allemands entretenaient à Paris des chargés d'affaires qu'ils payaient grassement pour solliciter en leur nom, pour être leurs agents dans les bureaux et à la Cour. Ils laissaient ces chargés d'affaires à la nomination du ministère français.

Or l'envoyé de l'évêque de Spire venait de mourir, et d'Aiguillon, suivant la coutume, allait lui en désigner un autre, lorsque Linguet posa sa candidature.

Nouvel opprobre! on lui préféra l'abbé de Voisenon !

(( Voisenon, s'écriait l'avocat, Voisenon, ce faiseur d'opéras-comiques! »

Il oubliait, le maladroit, que Voisenon était un

homme en place, gentil, inoffensif, joyeux flatteur de tous les ministères, académicien, cela va sans dire, et même à ce moment directeur de l'Académie.

Enfin, après tant de déboires, Linguet réussit à se faire nommer « secrétaire du conseil des finances de « Monseigneur le comte de Provence ». Satisfaction minime et éphémère! A peine était-il désigné, que M. le duc de la Vrillière, ministre de la maison du roi, lui écrivait ce billet :

ce Monsieur, je vous donne avis avec plaisir que « le Roi vous a accordé l'une des charges de secré- « taire du Conseil des Finances de Monseigneur le « Comte de Provence. Sa Majesté en a fixé la finance à « la somme de 4 000 livres; je vous préviens que vous « ferez chose agréable au Roi en remettant incessam- « ment cette somme entre les mains de M. de la « Ferté, trésorier général de la Maison du Prince, ({ qui est autorisé à vous en donner quittance. Signé : « le Duc ue la Vrillière '. »

Linguet bondit devant cette exigence.

Quatre mille livres à verser au trésorier du comte de Provence! C'étaient donc là les honoraires; c'était la pluie d'or annoncée!

Cette fois, le duc d'Aiguillon se montra bon prince; son avocat fut dispensé gracieusement de « la ce finance ».

Mais, aussitôt après cette algarade, Linguet n'eut rien de plus pressé que de s'enquérir de son nouveau

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