‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 14 sur 215 · LE PERE BERTHIER · texte numérisé non relu

LE PERE BERTHIER

Linguet, on le devine, ne fut pas un des moins agités dans cette année de crise.

II fallait être d'un parti, choisir entre les philosophes, les jésuites ou le Parlement. Linguet, que son tempérament, sa hardiesse intellectuelle, paraissaient destiner aux témérités de l'avant-garde dans le parti de l'avenir, se prononça pour le passé, pour la réaction, pour les jésuites.

Cette erreur initiale, qui a pesé sur sa vie, et peutêtre faussé son talent et son œuvre, lui fut dictée par son milieu, par Fréron, par le père Berthier, qui paraît avoir exercé sur lui, dans les années de début, une réelle influence '.

C'est ce jésuite sans doute qui inspira à Linguet l'idée malencontreuse d'écrire en 1762 quelques brochures en faveur de la Compagnie, et surtout une épître, en vers fort ridicules, sur le même sujet.

Cette épître exhalait la plainte d'un jésuite expulsé. L'infortunée victime des décrets parlementaires s'expliquait d'abord sur le régicide :

Vous nous croyez une troupe insolente Faite pour attenter aux jours sacrés des rois....

Et le poète de protester, bien entendu, contre une si cruelle accusation ! Il faisait remarquer que, si le dernier des Valois avait été assassiné par un moine, ce moine n'était pas un jésuite, mais un dominicain!

1. Ce père Berthier était un jésuite fort érudit, mais encore plus remuant. Il s'occupait moins de sa Réfutation du Contrat social que d'intrigues complexes et savantes dans l'entourage du Dauphin et du Roi. Il eut l'art de survivre à sa Compagnie. On le nomma garde de la Bibliothèque royale, et bientôt adjoint à l'éducation du duc de Berry.

L'argument n'était pas heureux, car le chemin n'est pas long de Henri III à Henri IV, et de Clément à Jean Châtel.

Ensuite, dans quelques strophes véritablement comiques, le jésuite expulsé s'interrogeait avec angoisse sur la carrière qu'il pourrait bien entreprendre :

Viens donc, vil intérêt, viens gouverner ma vie, Viens tendre dans mon cœur tes ressorts tout-puissants! A quels autels faut-il que ma main sacrifie? Voyons à qui je dois présenter mon encens.

Irai-je, de mon être oubliant la noblesse. D'un riche dédaigneux courtiser la bassesse? Le fatiguer, l'enivrer de fumée....

Perdre pour un repas toute ma renommée? Faudra-t-il, apprenant au sein des Facultés

A rédiger une ordonnance,

Vendre chèrement l'espérance

Aux malades épouvantés!

Ministre de la mort, tyran de la nature, Assassiner par art, guérir par conjecture.

Faudra-t-il à Thémis consacrant mes talents, Du dédale des loix sans en trouver l'issue

Parcourir la roule inconnue;

Et, novice après quarante ans,

Avec une éloquence aisée.

Débiter quelque phrase usée.

Devant des sénateurs dormants?...

c( Quoique ces vers, dit Devérité \ dussent flatter « l'ex-jésuite Berthier, il trompa cependant M. Lince guet dans ses espérances, et ne lui abandonna pas (( son privilège au Journal de Trévoux ^ »

Page 1