HISTOIRE DU SIÈCLE D' ALEXANDRE
Après cette équipée, sans profit et sans gloire, pour la Société de Jésus, Linguet publia, en juin 1762, une Histoire du siècle d' Alexandre *. La Correspondance de Grimm et les Mémoires secrets saluèrent en passant ce volume :
(( M. Linguet, jeune historien, dirent les Mémoires « secrets, donne au public un ouvrage qui n'a pas « assez mûri dans le silence du cabinet : c'est VHisa. toire du siècle d'Alexandre. On se doute bien que « l'histoire du siècle de Louis XIV lui a servi de (( modèle, et c'est un malheur. Au reste, comme une (( histoire, quoique médiocre, n'est pas à dédaigner, (( on lit celle-ci avec quelque plaisir, et elle est assez « bien écrite. »
Le compliment était mince, mais à peu près courtois. Grimm se montra désobligeant :
« On a voulu, dit la Correspondance, faire une c( réputation à une Histoire du siècle d'Alexandre, de (( Linguet. Je ne trouve dans cet ouvrage que beau- « coup de prétention à l'esprit philosophique, et un « fort mauvais style. »
Le style de VHistoire du siècle d'Alexandre n'est pas bon, à coup sûr. Il est lourd, il s'attarde en des phrases démesurées, au lieu d'offrir la verve, le tour spirituel et passionné, le ton indépendant et tout moderne qui marqueront plus tard les écrits de Linguet. Néanmoins ce livre de début est curieux à plus d'un titre.
ment rédigé avant 1762, tomba platement après l'expulsion des jésuites et le départ du père Berthier. L'assertion de Devérité ne tranche nullement la question de savoir si Linguet fut réellement candidat à ce privilège, et si c'est en vue de l'obtenir qu'il écrivit des vers et des brochures favorables à la Compagnie. 1. Histoire du siècle d'Alexandre. Amsterdam, 1762.
D'abord il s'y trouve quelques pages uniques dans l'œuvre de Linguet, quelques pages pleines de modestie, de respect pour les autorités constituées!
« J'entre dans la carrière des lettres, dit l'auteur, (( et j'ai à peine vingt-cinq ans. Je ne fais cet aveu « que pour montrer aux gens sensés que je suis « encore dans l'âge de recevoir des avis et d'en pro- « fiter. Je ne me dissimule pas les dangers qui entou- « rent le parti que j'ose embrasser. Je sais que la « littérature, avilie par les excès révoltants de plu- « sieurs de ceux qui la cultivent, a cessé d'être un (( art estimable aux yeux de bien des gens. Je ne con- « damne personne. Je suis aussi éloigné de la satyre « que de l'adulation ; mais j'ose prendre avec le public « un engagement solennel de ne jamais souiller ma « plume par des personnalités ; de ne me permettre « dans l'histoire rien qui puisse blesser la vérité ou « l'affaiblir, et d'avoir en même temps le respect le « plus profond, le plus sincère, pour la religion, le « gouvernement et les mœurs. »
En parcourant cette préface, l'excellent roi Stanislas, auquel le livre était dédié, dut penser que l'auteur, qu'il avait entrevu à sa cour, était un bon jeune homme de lettres, destiné à suivre timidement le grand chemin de la littérature officielle, de l'académique littérature à dédicaces et à pensions.
Mais les premières pages de V Histoire du siècle d'Alexandre contrastent singulièrement avec les douceurs de l'avant-propos !
« Si tous les hommes étaient sages, dit Linguet, « peut-être sauraient-ils mieux apprécier les louanges (( qu'on donne aux conquérants. Ils n'y verraient que « le langage de la faiblesse qui cherche à désarmer la