LE JEU DE MADAME
dépenser. Et ces 50000 livres n'ont guère été ménagées par la marquise, qui a toujours puisé largement pour ses voitures, sa table, ses gens, et son jeu!
« Quant au jeu, dit Linguet, qu'elle cite une seule {( époque où le défaut d'argent l'ait mise hors d'état « d'y paraître, même à la Cour, et dans les parties « où la décence devient si ruineuse. Non seulement ce elle jouait sur sa pension, mais elle demandait {( pour cet article des suppléments à son mari. Voici (( ce qu'elle lui écrivait en 1770 :
« Je ne puis que me louer des bontés de Madame; « mais comme elle m'a ordonné de rester ici pour « suppléer à la disette de la semaine, dont toutes les (( dames hors une sont malades, j'y suis absolument . (( sans un sol. Il n'y a pas un chat à la Cour pour (( faire sa partie, quand le roi est absent. Il l'a tou- (( jours été depuis mon arrivée; vingt malheureux « louis que j'ai apportés, et qui étaient tout mon (( avoir, n'ont pas tenu longtemps contre le guignon « qui ourdit les mailles de mon existence, et la « dépense de l'auberge, avec le train que j'y ai, ne (( sera pas médiocre. Ainsi, Monsieur, je vous serai (( obligé de donner l'ordre que l'on m'envoie de « l'argent. Je ne puis partir d'ici, sans en avoir pour « y payer ma nourriture et mon gîte. Vous trouverez « aisément des occasions sûres le dimanche. C'est un (( jour où tous les courtisans viennent en foule ici. »
Sur-le-champ, le marquis de Gouy lui envoya de l'argent « par son cuisinier ».
Le grief d'avarice étant ainsi réduit à néant, il faut passer à un autre article : le marquis a-t-il fait souffrir son épouse de ses mépris et de son insensibilité?
Ici les plaintes s'accumulent. Mme de Gouy est sans cesse contrecarrée, dans les petites choses comnie dans les grandes. Veut-elle que son fils prenne « deux leçons de flûte par jour », le marquis de mettre le holà! S'agit-il de marier sa fille, le marquis se montre « atroce » ! 11 ne consulte la marquise sur rien, et lui apprend en termes grossiers, lorsque tout est décidé, « qu'il vient de conclure le c( mariage, qu'il en a signé les conditions sur une « feuille de papier d'office, et que le comte d'E.... « viendra boire le vin du marché avec sa future (( belle-mère en venant dîner avec elle ».
Eh bien ! réplique Linguet, tous ces reproches de la marquise sur les mépris, sur la prétendue insensibilité de M. de Gouy à son égard sont si peu exacts, si mal fondés, que dans une circonstance décisive, alors que la marquise était dans l'affliction, c'est au marquis qu'elle a écrit, qu'elle a ouvert son cœur!
Voici cette confidence d'ane âme blessée à une qui la comprend. Elle est datée de 1769 * :
(( Il me suffit, Monsieur, que vous m'ayez paru « désirer de mes nouvelles pour que je vous écrive ({ un mot ce soir, malgré la douleur où je suis encore (( de la perte de mon pauvre Zizi. J'aimais mon chien « et il m'aimait; cela devait sans doute décider son « sort et lui en assurer un malheureux.
(( Mais fallait-il que je fusse destinée à le rouer (( moi-même? C'est avoir tué son ami qu'avoir tué « son chien qu'on chérit; et bien loin que les grands
1. Plaidoyer pour le marquis de Gouy (p. 207, t. VI des Mémoires et Plaidoyers).