‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 144 sur 215 · LE CHIEN « ZIZI · texte numérisé non relu

LE CHIEN « ZIZI

(( chagrins que j'ai eus dans ma vie aient émoussé ma (( sensibilité, tel est le fatalisme acharné à me pource suivre, qu'ils n'ont fait que l'aiguiser. Aussi n'ai-je (( cessé de répandre un torrent de larmes, depuis (( l'instant funeste où j'ai été l'auteur et le témoin de (( ce qui les fait couler, sans que je croie devoir en (( rougir.... J'aimais mon chien, mon chien m'aimait. ({ Voilà la boussole des âmes sensibles. J'ai la tête « si entreprise et tant de cuisson aux yeux que je ne « vois goutte. Je vais me mettre au lit. »

On devine la joie malicieuse qu'éprouva Linguet à détailler cette curieuse élégie! En la publiant plus tard, il a eu soin de noter que les points de suspension (ceux que nous avons aussi respectés) sont dans le texte de la lettre. « On n'y a rien changé », ajoutet-il; et de quels ironiques commentaires il a su enluminer ce texte précieux !

(( Cette citation, s'écrie-t-il, ne paraîtra frivole qu'à (( des esprits inattentifs. Observez d'abord que c'est « à son mari que la marquise de Gouy l'adresse. C'est (( lui qu'elle prend en 1769 pour confident de ses (( regrets, de ses remords sur la perte de son chien, (( qu'elle s'accuse avec un serrement de cœur indice cible d'avoir tué elle-même. Cette confiance ne (( détruit-elle pas déjà tous les reproches qu'on ose « faire au mari, de son indifférence à l'égard de « l'épouse? Est-ce dans son sein qu'elle aurait versé « les larmes amères que lui arrachait la perte de Zizi « et l'horreur d'en avoir été elle-même finstrument? « N'aurait-elle pas craint d'augmenter les occasions « de ces ironies sanglantes qu'elle laisse entrevoir, « et de ces assertions criminelles qu'elle articule? a Est-ce à un homme capable d'avoir dit d'elle-

ce même qu'elle meure! qu'elle aurait écrit : « J'aimais (( mon chien, mon chien m'aimait. Voilà la boussole « des âmes sensibles. »

La marquise reproche encore à son époux de l'avoir publiquement diffamée. Il n'aurait pas craint de dire que sa femme tenait une maison débordée, qu'il la logerait, pour éloigner ses connaissances, dans une 'porte carrée sans cour du faubourg Saint-Mat^ceau, c'est-à-dire dans une maison sans porte cochère; qu'elle avait des amants, etc., etc.

Le marquis affirme par la voix de Linguet qu'il n'a point tenu ces propos injurieux. Et à la vérité, jamais M. de Gouy n'a eu la pensée d'accuser gravement et injustement la marquise; de commettre contre elle ce que le pompeux avocat de la dame appelle « ce « délit volatil de la diffamation » .

Il n'y a point de drame noir, point de gros délit ni de passion bien forte dans l'histoire de ce ménage mal assorti. C'est un long « retour de Gythère » que ces époux galants, mondains et frivoles ont effectué lentement. Amoureux d'abord, ils sont revenus du pays de Tendre en passant par les menus désaccords, les piques journalières, les vapeurs, les mots ironiques et méchants.

C'est dans un bel hôtel, loué à bail par le marquis au prix de 8 200 livres, et gardé par un suisse superbe, que la vie conjugale a semblé tout à coup insupportable à la marquise.

Il n'y a dans cet hôtel qu'un appartement spacieux; la marquise l'occupe. C'est là que, passionnée de monde et de toilette depuis le mariage du dauphin, elle reçoit la cour et la ville, et quantité de cavaliers que le mari fâché appelle avec aigreur « tous ces

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