‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 152 sur 215 · AFFLUENCE A LA CHAMBRE DOREE · texte numérisé non relu

AFFLUENCE A LA CHAMBRE DOREE

Ce n'était plus le temps où, comme disaient les chansons, « les comédiens de M. de Maupeou ne faisaient pas recette ». Toute audience où Linguet plaidait était envahie par la foule : soit que le public eût un goût dépravé pour cette sorte d'éloquence que les anciens du barreau appelaient avec un classique dédain Yéloquence canine, soit que l'art de Linguet pour généraliser les questions donnât à la discussion d'intérêts privés l'apparence et l'attrait de grands débats publics.

Déjà, dans l'affaire de la duchesse d'Olonne, il avait fallu tripler la garde dans la salle des Pas- Perdus et même dans la Grand'Ghambre. Les spectateurs, plus « licentieux » qu'ils ne le sont dans les audiences d'aujourd'hui, ne s'y étaient point gênés pour applaudir Linguet, siffler le comte Orourke.

Au procès de Bombelles, les places firent prime. On s'entassait dans la Grand'Ghambre, de bonne heure envahie par les gens de qualité, dont les valets avaient guetté l'ouverture des portes depuis le petit jour. Les magistrats et les avocats étaient accablés de demandes d'entrées.

Parmi les lettres adressées à Linguet par de jolies solliciteuses, on remarquera le billet suivant, signé par une dame qui va bientôt prendre dans ce récit une place fort importante : " "

« Vous avés eu. Monsieur, la bonté de me prévenir (( que vous plaideriés mercredy la cause de Mme de (( Bombelles. Je ne l'ai point oublié, puisque le désir « d'entendre le Gicéron de la France m'a seul déter- « minée à changer la disposition de mon voyage, et (( à rester ici encore quinze jours, mais comme votre

« auditoire doit être très nombreux, je me recom- « mande à votre protection, ou du moins à vos (( conseils, pour obtenir la facilité d'être placée et de « vous entendre. Je voudrais bien n'être point femme (C dans cette circonstance : je solliciterais l'honneur « d'aller vous prendre dans ma voiture, et de passer « à votre suite en qualité de votre secrétaire.

Signé : « Buttet '. »

Mme Buttet fut placée. « L'affluence était immense», disent les Mémoires secrets ^, a. et l'on avait établi « une garde nombreuse pour contenir cette foule. »

Nous ne pouvons suivre Linguet dans son plaidoyer, qui fut couvert d'applaudissements. Ce discours, avec les répliques, forme un volume entier et un chapitre bien curieux de l'histoire des protestants à la veille de la Révolution. Notons seulement un des points de la discussion. Nous savons que la cérémonie célébrée par le pasteur n'avait aucune valeur légale, mais pour atténuer l'odieux de la conduite de leur client, les avocats du vicomte niaient même cette cérémonie, qui l'aurait moralement enchaîné.

Or, à s'en tenir aux documents irrécusables, aux pièces justificatives, on reconnaît jusqu'à l'évidence que le vicomte de Bombelles et Marthe Camp avaient été mariés par le pasteur Sol^dit Élios, et que cette union, reconnue par tous, avait conféré à l'épouse la « possession d'état de femme légitime ».

L'évèque de Montauban, M. Le Tonnelier de

1. Correspondance inédite de Linguet avec Mme Buttet. (Bibliothèque de Reims.)

Page 1