‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 153 sur 215 · LA COMEDIE DE SALON · texte numérisé non relu

LA COMEDIE DE SALON

Breteuil, n'avait point hésité à témoigner de ces faits dans un certificat que nous possédons, non plus que l'intendant, M, de Gourgues.

Celui-ci déclarait « que demoiselle Marthe Camp, « habitante de Montauban, et connue sous le nom de « dame de Bombelles depuis l'année 1766, a toujours « eu, avant et depuis son mariage, une conduite irré- « prochable, qui lui a mérité l'estime du public * ».

Le mari, d'ailleurs, n'avait élevé qu'un seul grief contre sa jeune femme; mais il était d'une étrange gravité. Il lui reprochait « d'avoir joué la comédie»! Non pas qu'il l'accusât de s'être placée « au rang de « ces actrices ambulantes, animées par le double « attrait du gain et de l'indépendance, qui, prome- « nant de ville en ville leur art et leurs talents, en « flétrissent trop souvent l'éclat par le désordre qui (( en accompagne le développement ».

Le vicomte n'allait pas jusque-là ! Mais il accusait sa femme d'avoir joué la comédie de salon. Le fait était constant puisque, chargée de jouer un rôle, « elle avait cru trouver dans le sieur de Bombelles « lui-même, un instituteur propre à lui donner le « goût de la déclamation. Même, elle l'avait prié « de vouloir bien être son guide dans ce jeu délicat, « où il est si facile de laisser pénétrer dans le cœur « les sentiments que la bouche exprime. »

Et Linguet de répondre : « Cependant, Messieurs, « il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce récit. La « demoiselle Camp n'a jamais paru dans aucune « représentation bourgeoise et je vais vous en donner (( la preuve,

1. Mémoires et Plaidoyers, t. V, p. il6 (Pièces justilicatives).

« Certificat de M. le premier Président de la Cour des Aijdes de Montauhan :

« Amable-Gabriel-Loiiis-François de Malartic, che- « valier-comte de Montricoux, certifions à qui il « appartiendra que Dame Marthe Camp, Vicomtesse « de Bombelles, a toujours joui avant et depuis l'an- (( née 1766, époque de son mariage, d'une réputation (( intacte, qu'il est faux qu'elle ait jamais joué la « comédie. En foi de quoi, etc. Fait à Montauban, « le 6 juin 1772.

Signé : « Malartic de Montricoux. »

Et dans une lettre à Linguet, M. de la Motte, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, était plus explicite encore que le premier Président de Malartic, sur ce point capital : (( Jamais, disait-il, « Mademoiselle Camp n'a donné aucun spectacle, ni « pensé à jouer la comédie ».

Il fallait que le grief fût bien grave pour qu'on allât ainsi jusqu'aux plus délicates recherches d'intention !

En lisant les Mémoires et Discours de Linguet dans cette affaire de Bombelles, on ne s'explique guère les fureurs qu'ils déchaînèrent dans la magistrature et le barreau. Ce sont des œuvres, nous le répétons, très supérieures à celles des plus illustres avocats du temps, par la précision, la vigueur, la sobriété, et le goût si nouveau d'une exacte documentation. De plus, comment rencontrer, dans aucun temps, une cause plus juste et plus sympathique que la cause de Marthe Camp?

Mais tout cela était gâté, chez Linguet, par le ton

Page 1