LETTRES GALANTES
« avec empressement les preuves que vous avez à (( m'offrir sur la nécessité du mal dans nos institu- (( tions humaines ».
Il est vrai que la même épitre s'achevait sur ces mots : « Je vous envoie un pâté, et quelques mauvais « chapons par le carrosse du Mans. Agréez cette « misère avec indulgence. »
Mais ces pauses gastronomiques n'altéraient point la sévère tonalité des morceaux oratoires que le « carrosse » transportait entre pâtés et chapons.
S'agissait-il de demander à Linguet quelques livres, Mme Buttet choisissait « le Système de la ({ nature ou Des loix du monde physique et moral, « ouvrage présenté au public sans nom, ou, je crois, « sous le nom de M. de Mirabaud »*. D'ailleurs elle s'en remettait au choix de Linguet, étant « peu (( informée par ses entours » et fort éloignée « de « s'en rapporter au sentiment des journalistes » : « j'attendrai avec empressement, concluait-elle, tous « les ouvrages de votre choix, pourvu cependant (( que ce ne soit ni romans, ni mathématiques pures, (( ni vers légers, car je n'aime les vers que lorsqu'ils « habillent un peu de physique ou de métaphysique. »
Nous n'avons pas, et c'est dommage, les réponses de Linguet, mais on devine qu'en politique, méta- ^physique ou physique, Linguet, par extraordinaire, levait paraître mou, indécis, modéré, à côté de l'in- ' transigeante dame. Elle tranchait sur tout, et sa cervelle impitoyable allait au bout des opinions : au bout de l'athéisme par exemple. Jamais, dans aucun
^ 1. Le Système de la nature, du baron d'Holbach, fui en elTel présenté au public sous le no:Ti de l'oratorien de Mirabaud.
temps, dans aucune mêlée philosophique, les dogmes du christianisme ne furent plus maltraités que par cette insurgée de Nogent-le-Rotrou.
Qu'on en juge par ce morceau, qu'elle écrivait après avoir lu le premier volume du Système de la nature :
(( Je ne suis pas surprise du déchaînement que ce (( système a produit parmi les défenseurs de la « superstition. Ils ont craint qu'en précipitant des (( voûtes éthérées le Monarque céleste aérien, ce pro- « duit informe de l'imposture, cet inconnu au nom (( duquel ils gouvernent, s'approprient le connu et (( disposent des domaines terrestres ; ils ont dû « craindre, dis-je, que leurs possessions et l'oisive (( existence qui leur ont été conférées par l'aveugle ce crédulité, ne fussent au moins exposées par ({ l'examen de la raison. »
C'est du galimatias, mais un galimatias à tendance anarchiste nettement caractérisée. Linguet n'aurait pas été jusque-là! L'ancien auteur des « Plaintes d'un « jeune Jésuite » devait ressentir un certain émoi lorsque sa Dulcinée lui mandait que « sauf la théoce logie payenne, qui a prêté tant de charmes à la ce poésie, les opinions religieuses n'ont servi qu'à ce flétrir l'âme , engourdir l'esprit des humains , ce affliger les sociétés, dévaster les nations, ensancc glanter la terre et, au nom du ciel, placer l'enfer ce sur le globe ».
Ces imprécations, d'un goût médiocre, pouvaient choquer Linguet, mais au fond elles le ravissaient; car c'est précisément par les affinités de leurs natures de révolte, de leurs audacieuses cervelles, que nos deux amants allaient se prendre et s'enchaîner. Sans
l'athéisme de madame BUTTET. 309
doute, ils avaient des indignations différentes, et parfois contradictoires, mais ils communiaient quand même dans leur passion profonde pour tous les genres d'insurrection. Le même sens d'indiscipline, de protestation, de désobéissance universelle était en eux. Quand deux êtres sont ainsi de même famille intellectuelle, peu importe qu'en théologie ils diffèrent, ou bien qu'en politique l'un soit républicain et l'autre monarchiste : d'un camp à l'autre, leurs âmes se cherchent et s'appellent. Ils sont, malgré de vaines apparences, unis et soudés à jamais.
Les colères de Mme Buttet contre les religions sont curieuses aussi à un autre point de vue. On peut y observer le goût du temps, la mode de Paris en 1771, transportée à Nogent-le-Rotrou. On sait que la philosophie et les chapeaux des Parisiennes sont un peu déformés quand ils arrivent en province; la tendance nouvelle y est généralement exagérée avec maladresse. Ainsi l'athéisme lourd de Mme Buttet n'avait point la grâce, la mesure, l'impertinence aristocratique de l'athéisme des ruelles élégantes. Au fond, c'était le même plat.
Les lettres amoureuses des femmes de bel esprit suivent toujours la mode littéraire. Au siècle dernier il était élégant d'être athée. Aujourd'hui les belles adultères sont « esthètes ». Elles vont à Fiesole, et écrivent à leurs amants des dissertations sur le Pérugin, qu'elles appellent familièrement Pietro Vannucci.
Mme Buttet était de son temps; elle comptait bien que les hommes, une fois affranchis de « l'hypothèse « Dieu », iraient d'une marche très ferme dans la voie de l'infini progrès. "
310 LTNGUET.
Après tant de philosophie, les lettres tournèrent à de plus douces confidences, et marquèrent les souvenirs de tendres entretiens. Pour être sûr du mystère, on s'écrivait (cela résulte de plusieurs missives) sous le couvert de M. le duc d'Aiguillon. Ainsi passaient en privilège les billets doux, les livres prohibés. Dans les billets maintenant, on était à cette période assez voisine du péché, où la femme qui va être coupable, éprouve le besoin de parler du mari, de le mettre en scène, de déclarer qu'il est parfait.
Voici un portrait de l'époux, tracé par l'infidèle : « S'il est, écrivait-elle à Linguet, un mortel à qui « la nature ait accordé une humeur pacifique, c'est « assurément à M. Buttet qu'elle a fait ce présent. « Ne tenant qu'à l'amitié, jamais à l'intérêt, tou- « jours élevé au-dessus de la région oij les misé- « râbles débats des humains rendent la vie si agitée, (( pleurant sur leurs passions, ne rendant son âme « accessible qu'à sa tendresse pour moi et aux plus « doux sentiments de la nature, tel est. Monsieur, « lepoux que j'ai reçu du ciel, comme disent les « dévots. »
Cet époux sublime avait un 'procès, et il fallait que Linguet donnât un conseil décisif pour le gain de la cause. Où donc cette cause allait-elle se plaider? Laissons parler Mme Buttet :
« De ce siège, dit-elle, nous n'avons pas l'honneur (( d'être traduits dans votre auguste cour; nous allons « au premier bourg voisin. Et c'est dans un village « formé de quatre ou cinq masures qu'on décide de « nos fortunes et de notre vie. Eh bon Dieu! direz- « vous, quelle justice est-ce là? Ah ! Monsieur, elle