‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 164 sur 215 · TENDRES AVEUX · texte numérisé non relu

TENDRES AVEUX

« est déplorable! Imaginez une convocation de cinq « ou six démons dans un réduit infernal; un misé- « rable procureur fiscal qui conclut toujours à l'op- (( pression de l'innocent et au triomphe du coupable; « un âne sous la robe et sur le siège d'un bailli qui « ratifie ces funestes conclusions. J'ozai, une fois, en « ma vie, pénétrer dans cet affreux repaire. J'y fus « saizie de la plus vive indignation au spectacle de (( tant d'horreurs! mais on la calma en m'assurant « que les fatales sentences qui en étaient vomies (( étaient toujours infirmées. »

Ne dirait-on pas que la dame avait retenu quelques passages de Linguet, sur les justices seigneuriales?

Elle passait ainsi le temps à écrire à Linguet, ou bien à dévorer sa prose, ou bien à donner des soins pieux à la santé chancelante de l'époux sublime. Linguet lui-même s'intéressait beaucoup aux malaises de M. Buttet :

(( Quelle sensibilité vous donnez à la situation de « mon mari, lui écrivait la dame. M. Buttet est infi- « niment mieux. Il a passé une bonne nuit, il atend « M. Purgon, et se propose de l'envoyer promener « bientôt avec M. Diafoirus. »

Et c'est ce billet même, ce billet débordant de sollicitude conjugale, que nous voyons s'achever par ces mots : « Ah ! de quelque manière que je veuille « vous aimer, vous le serés toujours tendrement ». Mme Buttet avait franchi le Rubicon! Aussi les lettres qui suivent, fort éloignées de la métaphysique, sont-elles remplies d'amoureux détails, si amoureux qu'il faut citer avec discrétion. Il y a dans ces épîtres-là une certaine automane, moins inquiétante

par son orthographe imprévue que par les scènes qu'elle évoque dans l'imagination de la tendre Zélie. (Zélie est le surnom amoureux de Mme Buttet.)

« Je te vois sans cesse dans cette chambre », s'écriet-elle, « tu t'es reposé près de moi, sur cette auto- (( mane. Et ce lit... ah! Zulmis! (Zulmis, c'est Lince guet lui-mêmxe) tu n'y viendras pas ce soir ! »

« Encore un jour passé, dit-elle une autre fois, j'ai (( gardé ma chambre, même mon bonnet de nuit, je « suis restée dans la solitude. Mais j'ai écrit sur ta (( table, je me suis assise sur Vautomane, j'ai lu tes (( Révolutions romaines; ton idée se mêlant à toutes (( ces choses répandait sur elles un charme attendris- « sant. En te lisant j'évoquais ta voix.... »

Mais pourquoi rire de ce verbiage, des surnoms pastoraux, des longueurs infinies, de Vautomane et de tout le reste? C'est l'amour, après tout, le respectable et criminel amour.

Linguet n'était pas féru à ce paroxysme. Il prit d'abord l'aventure comme un aimable épisode d'exil, comme le galant post-scriptum de sa première lettre de cachet. Certes il ne songeait guère à ce rapt de Zélie et de cent mille écus, dont Brissot devait l'accuser sur la foi des cancans de Nogent et de Chartres! Non, Zulmis songeait à Paris beaucoup plus qu'à sa tourterelle; il rêvait aux moyens d'abréger sa pénitence, de retrouver la gloire, les clients, les rivaux !

Justement une affaire célèbre, la plus célèbre de ce temps-là, réclamait le « Cicéron français ».

L'ordre libérateur arriva un matin. Linguet aussitôt de monter dans son fameux carrosse et, fuyant la province et les champs, et son oncle et sa tourte-

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