LA VOCATION DES DUJONQUAY
ce qui lui composait juste 300000 livres en or, qu'elle (( fait voyager dans sa compagnie.
« A Vitry, son économie se relâche. Elle s'occupe (( de l'éducation de son petit-fils, de ce sieur Dujon- (( quay devenu depuis si célèbre; c'est l'enfant « favori, c'est l'héritier principal de cet or, dont on « ne lui dérobe la connaissance que pour l'en rendre « plus digne. On lui prodigue des maîtres de tous (( les genres. Sa grand'mère le destine à la magistra- (( ture.
« Mais comment engager ce jeune homme qui se « croit sans biens, à entrer dans une carrière qui « n'est qu'honorable, et où le droit de disposer de « la fortune des autres s'achète par une renoncia- « tion absolue à tous les moyens de s'en assurer une?
(( La veuve Véron a pour cela un secret bien « facile : c'est de tirer de devant ses yeux le rideau « qui lui dérobe son opulence. Au jour marqué par « la Providence pour la révélation de ce grand secret, « elle prend son petit-fils par la main ; elle l'introduit « à pas comptés dans le sanctuaire où repose cet or, « qui va se communiquer à lui. Ses yeux, son geste, « son air, tout annonce l'importance de la démarche (( qu'elle hasarde! Une armoire s'ouvre sous sa main « tremblante. Des sacs pleins d'espèces, et rangés « dans un ordre admirable, s'y manifestent; et quand «. le jeune homme, instruit que tout est or, paraît « enseveli dans un saisissement muet : Prends, mon « fils, lui dit la vieille en l'embrassant! Prends, tout « cela est pour toi !
« Après une cérémonie aussi persuasive, le jeune a Dujonquay n'oppose plus aucune résistance aux « projets de sa grand'mère. Sa vocation est décidée,
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(( il se trouve l'homme du monde le plus propre « à faire un juge. Aussitôt le parti est pris de re" « tourner en hâte à Paris. Mais il fallait, en arrivant, « y avoir cent mille écus. Cette somme à Vitry avait « un peu diminué. Les instituteurs du futur Magis- (( trat, ainsi que l'entretien du reste de la famille, (( avaient altéré la masse. Que fait l'antique et pru- « dente Directrice, qui meut à elle seule tous les (( ressorts de la machine? Elle a des diamants, des (( bijoux, cette vaisselle provenant du fidéicommis (( du sieur Ghotard. On se défait de ces superfluités (( onéreuses! On les vend, et à qui? à des Juifs (( forains, qui disparaissent sans retour après avoir (( consommé leur marché. On en tire précisément a 40000 livres; et la famille arrive à Paris, portant a cent mille écus justes en or, pour les prêter au « comte de Morangiès. »
Il suffisait d'un tel exposé pour ruiner cette fable de la fortune des Véron, et tout leur récit tombait avec elle.
Est-il besoin de dire que « le discret notaire, le (( généreux Ghotard, leurs clers, leurs commis, et (( sans doute aussi leurs minutes, leurs registres, (( tout a disparu; le temps impitoyable a ravi à cette « famille désolée tous les titres, tous les monuments (( dont elle aurait dans cette crise un besoin si pres- (( sant!
« Les avocats même consultés en 1740 sur la (( question épineuse de savoir si l'on acceptera ou « non un présent d'un riche caissier, sont sans doute (( morts aussi. C'étaient sûrement les plus habiles, et (( par conséquent les plus anciens. Ils n'existent donc « plus! »