‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 167 sur 215 · LA FABLE DES VERON · texte numérisé non relu

LA FABLE DES VERON

feuilletons le discours de Linguet. La partie la plus importante est la réfutation, d'une ironie si aiguë, du récit fait par les Véron de l'origine de leur fortune.

Là était en effet le plus solide argument du comte. Les Véron et Dujonquay (cela était de notoriété publique) vivaient dans la misère la plus sordide, étaient réduits à vendre leur mobilier. D'où leur venait donc cette somme fantastique, ces 300 000 écus qu'ils prétendaient avoir versés?

Voici leur explication, malicieusement 'reproduite par Linguet :

(( Le premier pas à faire pour prêter une somme « quelconque. Messieurs, c'est de l'avoir en sa pos- (( session. La dame Véron, vous a-t-on dit, est veuve (( d'un Banquier célèbre '. Il y a trente ans que ce « Banquier l'a laissée veuve ; elle ne connaissait point « ses affaires, anecdote peu surprenante, parce que « toute la fortune de cette sorte de commerçans est (( dans leur portefeuille. Elle se trouve dans l'indice gence, et elle n'en murmure point. Elle se soumet « à son sort avec résignation.

(( Le défunt avait secrètement remis tout ce qu'il « possédait à un financier, son ami. Ce confident (( délicat, nommé Chotard, caissier de l'octroi des (( Fermes, fait à la veuve une visite.

(( Il lui offre, moins par forme de restitution qu'en (( qualité de don, 260000 livres en or, et beaucoup « de vaisselle plate. Il se fait alors un combat de (( générosité; on commence par refuser ce magni- « fique présent. Le scrupuleux financier insiste; la

1. Ce banquier célèbre n'était autre, d'après Voltaire, que l'ancien cuisinier du duc de Saint-Aignan.

« veuve, non moins consciencieuse, balance. Enfin « elle va conférer avec des jurisconsultes pour savoir « si elle peut s'approprier la libéralité du caissier. « Sur la réponse, qui est affirmative, comme on le « devine bien, elle accepte.

c( Vous croyez peut-être que, rassurée contre l'indice gence par un événement si peu attendu, elle va se « hâter de placer les fonds dans le commerce, ou « sur des hypothèques, ou dans l'acquisition de quel- « ques terres titrées qui lui offriront une retraite « agréable avec un rang dans la société? Non, mes- (( sieurs, c'est surtout l'éclat, que redoute cette veuve « modeste! discrète autant que généreuse, elle ne dit « pas un mot, même à sa fille, de sa bonne fortune ! « Elle va déposer son secret et son or chez un notaire « nommé Gillet qui se charge de le lui faire valoir (( clandestinement. Payée avec exactitude, la veuve (( Véron ne change rien à son extérieur et à son « genre de vie. Elle marie sa fille avec autant de « simplicité que si elle n'avait pas un coffre-fort « opulent à sa discrétion.

« La famille s'augm.ente. L'arrivée de plusieurs « enfants jette dans l'embarras la riche et circon- « specte grand'mère. Elle imagine qu'en province « l'éducation sera moins coûteuse et la vie plus facile : « elle abandonne la capitale.

« Elle choisit, pour s'y fixer, Vitry-le-François, e « elle y emporte sa cassette. Le notaire rend en or « les 260000 livres qu'il a reçues en or. La sage pro- « priétaire, qui prévoyait dés lors qu'elle aurait un « jour besoin de cent mille écus, pour les prêter à « point nommé, avait eu soin d'épargner sur les « produits annuels de sa confiance 40000 livres, ce

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