‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 174 sur 215 · BONNETS A LA LINGUET · texte numérisé non relu

BONNETS A LA LINGUET

A ceFalconnet, défenseur de Beaumarchais, homme d'esprit, mais taré, mal famé, avocat de sac et de corde, est échue une tâche particuhère : celle d'aboyer sans relâche après les chausses de Linguet et de Voltaire. Il s'en acquitte de son mieux, répond en un volume aux Nouvelles prohahilités de M. de Voltaire, puis s'en prend à Linguet, prétend l'anéantir *.

Il le compare insolemment au (c Gille de la foire », et Linguet lui ayant répondu à l'audience en termes fort méprisants, Falconnet lui envoie un cartel :

« Vous avez avancé, écrit-il, que j'étais un homme « sans existence et sans qualité... je vous somme de « rétracter le propos. » Linguet ne rétracte rien, et Falconnet se tient coi.

Enfin le jour arrive où l'avocat du comte de Morangiès prononce le plaidoyer dont nous avons cité quelques passages, et cette fois, ses adversaires mêmes s'inclinent devant la supériorité de son talent. Linguet devient l'homme à la mode, l'homme sur qui convergent tous les yeux de Paris. Chez les faiseuses en renom il n'y a de bonnets élégants que les (( bonnets à la Linguet ». Eux seuls sont aristocratiques; ils valent presque un titre de noblesse.

C'est le 4 septembre 1773 que l'arrêt doit être

1. Ce Falconnet fait à Linguet un curieux reproche. Il l'accuse de néologisme, et relève, dans son Mémoire pour le marquis de Gouy, l'apparition du verbe préciser. C'est là, dit-il avec mépris, « un verbe nouveau, dont M. Linguet a jugé '< à propos d'enrichir la langue, et qu'on ne manquera pas « d'ajouter au Dictionnaire de l'Académie quand il y sera « reçu •). (Collection Gaultier du Breuil, v. 40.) 11 serait curieux que Linguet fût en effet l'inventeur de ce verbe, qui caractérise si bien sa parole, et qui est, dans notre langue actuelle, si fréquemment employé.

332 UNGUET.

rendu. Dès le matin, dit le Journal du Parlement Maupeou, hostile à Morangiès, « toute la Grand' c( Chambre s'est trouvée en place à six heures, et (( déjà beaucoup de curieux s'étaient rendus au « Palais ».

La veuve Romain, ses deux fdles etDujonquay, dès cinq heures, sont au Parquet. Dans le courant de la matinée, maître Linguet paraît dans la Grand'Salle.

« Il est en épée, en redingote, le chapeau sur la « tête, se promenant avec insolence et faisant le joli « cœur avec divers talons rouges; on est étonné de « l'air de sécurité qu'il affecte dans un moment si (( terrible pour le comte de Morangiès. »

Linguet, si l'on en croit sa contenance, « sait (( d'avance le jugement ». La foule « l'entoure, le c( suit, le gêne, et il se retire ».

A midi, très grave incident, « on voit sortir les conseillers clercs ».

Les gens bien informés expliquent à la foule l'importante signification de ce départ des clercs.

Ce départ signifie qu'il y a des voix pour des peines afflictives.

Les conseillers lais sont en effet seuls compétents quand il s'agit de peines de cette sorte, et il suffit qu'un seul magistrat opine à mort pour que tous les clercs soient obligés de s'abstenir. Ici l'on devine ce qui s'est passé; les juges favorables à la cause de Morangiès ont pu savoir au délibéré que tous les clercs étaient pour les Véron. C'est la condamnation du comte, inévitable! Un magistrat morangiste opine à mort aussitôt; et voilà les conseillers clercs obligés de se retirer, furieux.

Enfin, à six heures du soir, après onze heures d'une

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