‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 175 sur 215 · ÉLOGES DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

ÉLOGES DE VOLTAIRE

attente fiévreuse, la foule voit s'ouvrir les portes de la Chambre Dorée.

Deux amis de Linguet, le président de Châteaugiron et le président de Nicolaï, sortent les premiers. Ils « crient bien haut, avec affectation, que M. de « Morangiès a gagné en plein ».

L'instant d'après, « ce maréchal de Camp descend en (( effet par le grand escalier, escorté de tous les mau- {( vais sujets de la cour qui avaient inondé le Palais ».

L'arrêt annulait les billets, allouait 1 000 livres de dommages-intérêts à Morangiès; Dujonquay était banni pour trois ans; la veuve Romain était condamnée à être admonestée et aumônée. Linguet était donc victorieux.

(( Messieurs, » écrivit Voltaire à la noblesse de Gévaudan ', ce permettez-moi de joindre mes accla- « mations aux vôtres. Il eût été honteux à jamais ce pour la France qu'une horde infâme d'usuriers (( escrocs eût accablé en justice la vertu d'un Maré- (( chai de Camp, qui a servi la patrie avec honneur. « .... M. Linguet avocat de M. le comte de Moran- « giès, résistant seul, par sa fermeté et par son élo- « quence, à une foule d'avocats séduits par lesVerron, « devenus malgré eux les organes du mensonge, à (( la cabale d'une populace déchaînée, à la sentence « d'un bailliage prévenu et partial, s'est fait une (( réputation qui durera autant que le barreau. »

L'éloge était magnifique, mais les ennemis de Linguet s'appliquaient à y répondre par les plus noires ■ accusations.

1. Du 8 septembre 1773. Lettre de Voltaire à « Messieurs de la noblesse de Gévaudan qui ont écrit en faveur de Morangiès ».

Voltaire était indigné de ce déchaînement de calomnies :

(( Un avocat célèbre, écrivait-il \ prend-il en main (( la défense de l'accusé, sans espoir de rétribution? c( tous les cafés, tous les cabarets, tous les lieux moins « honnêtes, retentissent des injures qu'on lui pro- (( digue : c'est à la fois un impudent et un lâche; « c'est un espion de la police; on veut le rendre exé- « crable, parce qu'il soutînt, il y a quelque temps, (( la cause d'un officier général qui avait battu et « chassé les Anglais descendus en France \ et qui (( avait hasardé son sang pour sauver la patrie.

« Cet avocat a pour son frère et pour lui une cui- (( sinière et un petit carrosse. Est-il une preuve plus ({ éclatante qu'il a partagé les cent mille écus avec le « comte de Morangiès, et que la police en a eu sa « part? On le poursuit par vingt libelles, on le (( déchire encore plus qu'on n'insulte son client. »

Mais si Linguet avait des détracteurs, il avait aussi des admirateurs illustres, et une marque de la faveur royale allait le dédommager de bien des injures.

A Versailles, où se distribuaient les suprêmes récompenses et les suprêmes affronts, le défenseur et le client étaient traités de manière fort différente. Le comte de Morangiès éprouva une terrible déconvenue lorsque, s'étant, à deux reprises, mis sur le passage de Louis XV, il n'obtint du monarque ni un mot, ni un regard.

Un tout autre accueil était réservé à son avocat.

Linguet fut présenté au roi et reçu avec les

1. Précis du procès de Morangiès, Œuvres de Voltaire (politique et législation, t. III).

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