LE COMPLOT DES TREIZE
(( parole, et pourquoi? Parce que j'ai outragé mes (( confrères, parce qu'en discutant une sentence * (( rendue malheureusement par des avocats, j'ai (( prouvé qu'elle était contraire à la raison, à la « justice, aux lois? Mais ce n'est pas à l'audience a. que j'ai commis ce délit. Ce n'est pas ma bouche « qui a déchiré ces confrères si sensibles : c'est ma « plume! C'est donc le droit d'écrire qu'il fallait « m'enlever. Et cependant on punit précisément ma (( bouche, qui n'a point failli, on ménage ma plume « qui a fait tout le mal. Je pourrai écrire et non pas « parler. Eh ! depuis quand a-t-on vu un avocat « muet? »
Linguet, continuant, passe en revue les crimes que lui reprochent ses adversaires, les treize conjurés dirigés par Gerbier.
« Ces quatorze atomes que le désir de nuire a liés, « m'accusent d'avoir changé le ton du barreau !
« Est-il vrai qu'il soit si fort changé? Il m'a paru (( que dans tous les temps le barreau avait été une « lice où chacun s'était produit avec toutes ses facultés, « et qu'on n'avait jamais pressé une de ces abeilles « sans en recevoir un coup d'aiguillon. Et pourquoi « mon accusateur, M" Gerbier,... n'a-t-il pas la « réputation de malignité qu'on me prête? Pourquoi? « par bien des raisons! Parce que de tout temps un (( très grand manège a soutenu l'idée qu'on voulait « prendre de son éloquence. Surtout parce que quand « ce parleur sonore a cessé de retentir aux oreilles,
1. Linguet fait allusion aux critiques dirigées par lui contre la sentence rendue dans l'aiïaire de Morangiès par les avocats composant le bailliage (Plaidoyer pour le comte de Morangiès; Mémoires et Plaidoyers, t. VII, p. 182).
« le souvenir de tout ce qu'il a dit s'efface, comme (( les sons produits par les ondulations d'un timbre « harmonieux. »
Enfin Linguet termine ainsi :
(( Outragé, calomnié par des confrères injustes et (( prévenus, j'en appelle à mon Ordre. Si mon Ordre « ne vient pas à mon secours, j'en appelle à la jusce tice : si la justice, ce qui n'est pas possible, avait « la faiblesse de se taire, si mes droits compromis (( ne pouvaient l'émouvoir, j'en appelerais au public; « et si enfin les manœuvres, les préjugés étouffaient « la réclamation universelle des contemporains, il ({ me restera au moins le dernier recours de l'inno- (( cence faible et égorgée, les remords des meur- « triers et le jugement de la postérité. »
Cette péroraison dramatique montre que l'accusé s'attendait à la condamnation dont les « Réflexions » allaient être le prétexte.
Le 11 février 1774, M^ Jacques de Vergés dénonce les (( Réflexions » à la Grand'Ghambre et à la Tournelle assemblées. « L'Ordre attend ' de votre justice », dit-il, « une punition proportionnée à l'outrage, et ce un exemple de sévérité qui garantisse le barreau « de semblables excès. »
Les avocats présents se montrent ravis de ces conclusions.
ce Depuis midi précis, dit Linguet % le Parquet se (( trouvait rempli de robes furieuses qui couraient, ce criaient, hurlaient avec des transports approchant « de la démence.