Aiquilloniana, p
« L'idée me vint de me présenter chez Mme du « Barry; je ne lui avais jamais parlé, mais je savais « que mes prouesses dans l'affaire du cornte de « Morangiès l'avaient frappée, qu'elle s'en était « expliquée hautement. Sa protection était le seul (( moyen alors de faire parvenir un peu de vérité jus- « qu'au trône. J'arrivai chez elle, le duc d'Aiguillon (( en sortait; il n'osa refuser d'y rentrer avec moi, (( et de m'introdiiire. Mme du Barry s'échauffa; ce le duc de Lavrillière arriva. Ces deux ministres « reçurent ordre de ma nouvelle protectrice de (( casser l'arrêt du Parlement. Le duc d'Aiguillon « n'osa pas tout à fait désobéir; il ne voulait pas (( non plus obtempérer entièrement; il disposa les (( choses de façon qu'on ne m'accorda, au lieu d'une (( cassation, qu'un sursis. »
En effet, le 12 février 1774, le Conseil des Dépêches, le roi présent, rend un arrêt de surséance.
Le roi « évoque à sa personne toute l'affaire, nomme « un rapporteur pour s'en faire rendre compte, « ordonne qu'à cet effet toutes les pièces sur les- « quelles ledit Maître Linguet a été condamné à être « rayé seront remises par le Parlement es mains duce dit Rapporteur, et qu'en attendant qu'il ait été « statué autrement par Sa Majesté, il sera sursis à « l'exécution de l'arrêt du Parlement ».
A la nouvelle de cet arrêt favorable, Linguet s'écrie, triomphant : « Je vais me faire réhabiliter ou perdre « le Parlement ! » « On se frotte les mains », dit le Journal de Hardy, « à la pensée de cette petite guerre. »
Le 21 février, le Parlement envoie des députés faire des remontrances au roi au sujet de l'arrêt de surséance.
L ARRET DE SURSEANCE. 347
(( Les cours de Versailles, raconte Linguet ', furent « inondées de robes du nouveau Parlement : elles « allaient criant contre le sursis qu'on m'avait accordé ({ comme s'il eût été un affront pour elles. Des me- (( naces se joignirent aux plaintes; on disait nette- « ment qu'on allait cesser ses fonctions si le Roi osait « me rendre les miennes! M. de Maupeou se déclara « en ma faveur, il voulait qu'on cassât l'arrêt et « qu'on renvoyât sur leurs sièges ces jugeurs qui c( prenaient déjà, et sous un prétexte aussi fou, le « ton de leurs prédécesseurs.
« Le duc d'Aiguillon savait bien ce qui les avait « fait venir : il appuya leurs cris, il intimida le Roi, (( il glaça Mme du Rarry. J'étais à me promener « dans la galerie, et bien éloigné de rien soupçonner. « Le duc de Lavrillière vint en personne m'y cher- (( cher, comme si j'avais été un ministre qu'il fallût (( exiler; il me remit l'ordre suivant :
(( — Le Roi, Monsieur, m'a chargé de vous marquer « que son intention était que vous ne vous présence tiez dans aucun tribunal pour plaider, comme (( aussi que vous ne fassiez imprimer aucun Mémoire « en votre nom, et sous tel prétexte que ce soit, « jusqu'à ce que Sa Majesté ait statué définitivement « sur votre affaire. Je suis trop persuadé de votre « profond respect pour les ordres de Sa Majesté, pour « ne l'être pas que vous vous y conformererez avec « la plus grande exactitude.
« On ne peut vous être. Monsieur, plus parfaite- « ment dévoué que je le suis.
Signé : « Le duc de Lavrillière. »