LE « POT POURRI
trats, désireux cependant de maintenir Linguet sur le tableau et d'infirmer ainsi la sentence du Parlement Maupeou, doivent céder enfin au vœu unanime de l'Ordre. Ils sont contraints d'ailleurs à cette décision par les violences de celui qu'ils auraient voulu sauver.
Mais cette radiation, voulue par les ministres, voulue par le barreau, prononcée à contre-cœur par les magistrats, est mal accueillie du public.
Linguet a pour lui la Grand'Salle, et quand, le 29 mars, ce condamné franchit la grille du Palais, ne dirait-on pas un triomphateur?
Sur ses pas, on s'arrache des pièces de vers manuscrites où son martyre est glorifié.
Une d'elles débute ainsi :
Tes pairs, ne pouvant pas devenir tes semblables, Linguet! t'ont rayé du tableau.
Deux arrêts inconciliables, Dont l'un met à tes pieds tes rivaux méprisables, Et l'autre te condamne à quitter le barreau,
Démontrent à toute la France Que l'ancien Parlement revenu du tombeau N'a pas encor repris toute sa connaissance i.
Le Pot pourri, œuvre de Brissot, avec l'épigraphe : (( Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs », offre à Linguet ces vers affreux :
Son talent fut son crime, D'être trop éloquent, un cruel ostracisme A puni ce Cochin, la gloire du barreau. Mais l'opprobre n'a point flétri celte victime
De son funeste sceau.
1. Il est intéressant de constater que M. le bâtonnier Gaudry, avocat moderne d'une haute réputation professionnelle, et auteur d'un ouvrage très estimé sur la discipline du barreau, a porté sur toute cette afTaire un jugement très favorable à Linguet. « Ce malheureux Linguet, dit quelque part M. Gaudry,
Ainsi Linguet se trouvait encore à la mode, mais des nuances faisaient sentir son nouveau genre de renommée; les faiseuses du boulevard recommençaient à vendre « des étoffes et des bonnets à la Lin- (( guet », mais c'étaient, cette fois, des « étoffes et des « bonnets rayés ' ».
Ainsi prend fin, dans le bruit d'une émeute, la vie judiciaire de Linguet. L'histoire (Linguet lui-même a bien voulu le reconnaître) « offre des scènes plus (( sanglantes », mais a elle n'en offre pas, ajoute-t-il, « où la haine ait été moins jalouse de déguiser ses « motifs et ses manœuvres, où elle ait montré moins « de scrupule sur les moyens, plus de fureur pour « le succès » .
Disons plus simplement qu'un divorce étant nécessaire entre Linguet et le barreau, les deux parties eussent gagné à rompre avec plus de tact et de discrétion une union si mal assortie. Mais, dans la grande ou la petite Robe, en ces années voisines de la Révolution, la mode n'était pas à la réserve, à la sagesse. Un vent d'extravagance soufflait dans l'enclos de Saint-Louis. N'a-t-on pas vu, au cours de ce récit, des hommes graves, les députés des Bancs, le bâtonnier lui-même, se montrer aussi fous que l'insurgé qu'ils entendaient punir?
" qui put quelquefois s'indigner d'accusations frivoles », et ailleurs : « On déploya contre lui une rigueur qui devint « souvent de l'illégalité ».