LES JUSTICES SEIGNEURIALES
(( Un bailli en bottes molles et en chapeau bordé ne (( dine pas avec aussi peu de frais qu'un bailli en « sabots et en bonnet rouge. La dépense devient (( donc plus forte pour les parties sans qu'elles en (( soient plus avancées.
« Je ne parle point des perdrix qui vont trouver (( monsieur l'avocat à la ville, et lui recommander la ({ cause à laquelle elles s'intéressent. Ce sont des « bagatelles dont on ne fait point mention dans les « plaidoyers, et qui ne laissent point de charger un « peu un des plats de la balance dans le jugement. »
Après la critique des juridictions, Linguet arrive à la critique des lois :
«... De leur chaos immense, tel qu'il n'y a pas de « procès de cent pistoles pour lequel un avocat n'ait « à feuilleter plus de vingt in-folio.... Car, si les res- « taurateurs de notre jurisprudence ont été des com- (( pilateurs déraisonnables, leurs commentateurs se « sont piqués d'être les bavards les plus prolixe' à (( qui la Providence divine ait jamais permis d'af- « fliger la terre.
« Il n'y a guère de coutume dont les gloses « étendues feuille à feuille ne couvrissent plusieurs « fois tout le pays où la coutume est reçue. Or, si {( l'on songe que chaque hameau a sa coutume, et « que chaque coutume a ses commentateurs, on sen- (( tira dans quel horrible embarras doivent se trouver « les juges qui voudraient les suivre, et surtout les « avocats qui veulent les concilier.
« Imaginez une vaste campagne, couverte de pierres (( brisées, de briques rompues, supposez des hommes « qui s'y dispersent, et qui ayant, avec beaucoup de (( peine, rejoint quelques petits morceaux, se don-
« nent fièrement le nom d'architectes. Voilà notre « jurisprudence et nos jurisconsultes. »
Quant aux avocats, il sera piquant de voir comment Linguet les décrit et les juge à la veille d'entrer au barreau.
« Il y a, dit-il, dans le sanctuaire de Thémis des « hommes consacrés pour lui porter les vœux des « supplians. Ils ont seuls, comme les prêtres des « oracles, le droit de parler à la déesse, et, comme « ces prêtres, ils ont grand soin de se faire payer « pour ouvrir la bouche. »
Un tel ensemble d'opinions préparait mal Linguet à l'état de stagiaire au barreau de Paris. C'est pourtant à la fin de 1764 qu'il prit tardivement le parti de devenir avocat.
Il avait quitté Abbeville, et devant l'insuccès de ses œuvres littéraires, il allait encore tenter l'industrie, lorsqu'à Reims une sage aïeule le décida, malgré ses répugnances, à prendre ses grades et à revêtir la robe.
Ainsi s'ouvrait, avec sa destinée véritable, l'ère de ses triomphes, de ses fautes et de ses revers.
« Je n'ai jamais estimé le métier d'avocat, écri- « vait-il avec amertume, et je vais le faire. C'est qu'il (( faut être quelque chose dans la vie; c'est qu'il y ({ faut gagner de l'argent, et qu'il vaut mieux être « cuisinier riche que savant pauvre et inconnu. »