‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 26 sur 215 · LES REFORMES DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

LES REFORMES DE LA JUSTICE

Où Linguet avait-il appris le droit, la procédure, l'histoire des lois civiles et de l'organisation judiciaire? Nous ne saurions le dire; mais ce qui est certain, c'est qu'en 1764 il possédait déjà ces matières avec une précision, une largeur de vues, une sûreté fort éloignée du ton superficiel et fantaisiste de la plupart de ses autres écrits.

Ici, quelques détails sont nécessaires, car l'heure approche où Linguet, désespérant des lettres, va pénétrer dans le Palais, et devenir, en quelques années, le plus célèbre, le plus discuté et le plus révolutionnaire des avocats de son temps.

Il est donc intéressant de connaître ses idées sur la machine de justice, sur le temple parlementaire où il va bientôt entrer la raillerie aux lèvres, en détracteur, en insurgé.

Dans son livre sur la Réforme des loix civiles\ Linguet s'attaque à Montesquieu avec la fièvre d'irrévérence qui lui est propre. Laissons de côté cette polémique pour dégager l'idée maîtresse de l'œuvre. Idée que d'autres avaient exprimée avant Linguet, mais en termes moins forts et moins saisissants.

Avant tout, dit -il, il faut supprimer : « cette casce cade de juridictions, qui de chute en chute traînent (( les plaideurs dans un gouffre où très peu ont le (( bonheur de n'être pas engloutis ».

Il faut faire des présidiaux la véritable juridiction nationale. Quant aux justices seigneuriales, Linguet les raille sans pitié, et trace d'elles un tableau pittoresque qui mérite d'être reproduit.

1. Nécessité d'une réforme dans l'administration de la justice et dans les loix civiles en France. Amsterdam, 1164.

(( Montesquieu, dit-il, regarde les justices seigneu- « riales comme le fondement du trône. Pour savoir à « quoi s'en tenir, il est bon de connaître au juste de « quoi il s'agit.

« Les justices seigneuriales sont exercées ordinai- « rement par des paysans, très intelligents, très res- « pectables quand ils dirigent une charrue, mais « peu faits, ce semble, pour devenir les organes de {( Thémis. On ne va pas les trouver quand on a « besoin d eux : on les fait venir. Ce procédé n'est « pas respectueux, mais il est commode pour les (( parties, et le juge ne s'en formalise point. Comme (( les salles d'audience sont rares au village et que le ({ juge est crotté en y arrivant, il s'arrête au cabaret. « C'est là qu'il établit son siège. Il est altéré aussi, {( et il boit. Il boit encore avant que d'écouter la plai- « doirie; il fait boire le procureur fiscal,. le greffier, « et les plaideurs même s'ils en ont envie. Il ne s'in- « quiète jamais de l'écot, parce qu'il sçait bien que (( ce n'est pas lui qui le payera.

« Quelquefois ce n'est point à un paysan que le « seigneur défère le titre glorieux de bailli. C'est à « un avocat, licentié-ès-lois, qu'il choisit souvent « dans une ville éloignée. L'inconvénient est à peu (( près le même. Le jugement du licentié n'est ni (( moins coûteux à obtenir, ni moins inutile que (( celui du magistrat rustique. Le premier ne se « transporte guère dans son bailliage que pour y « jouir avec honneur du droit de chasse, quand « la Saint-Louis est venue faire trêve à ses trace vaux éloquents. Il faut alors le défrayer. C'est « un juge délicat et éclairé, auquel le gros vin du « canton et la cuisine du cabaret ne suffisent point.

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