‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 29 sur 215 · ARRIVEE AU PALAIS · texte numérisé non relu

ARRIVEE AU PALAIS

M° Angély, écuyer, auquel sa charge donne la noblesse héréditaire; plus éloigné de ces sommets qu'un roturier quelconque ne l'est d'un prince du sang.

Le voilà, minable et chétif, mais l'œil aux aguets, le menton insolent, gravissant les marches solennelles du grand escalier. Il est, suivant les ordonnances, vêtu de son costume de stagiaire, c'est-à-dire : « en habit noir, les cheveux flottants sur les épaules « en gerbe prolongée, et retenus en boucles à la (( hauteur des basques de l'habit à la française; le (( chapeau à claque sous le bras gauche ».

Suivons-le dans le temple énorme, amas incohérent de bâtisses de tous les âges, prétoire, église et prison; pot pourri cyclopéen où, depuis saint Louis, tous les architectes français ont laissé quelque gage de leur impuissance à fondre ce chaos de moellons en un édifice harmonieux.

En ces étages superposés s'entassent magistrats, prisonniers, avocats, procureurs, avec l'innombrable séquelle des suppôts de justice, depuis les greffiers courbés sur le parchemin des registres jusqu'à la troupe légère des clercs. Ceux-ci égaient la ruche sombre, circulent en jouant dans le dédale des corridors, et avant de s'enfuir vers le jardin de la Basoche, qui est à la pointe Saint-Louis, s'arrêtent autour du Mai qu'ils plantent chaque année. Ce Mai joyeux se dresse à côté du degré où le bourreau brûle les livres condamnés par Nosseigneurs du Parlement, et à deux pas de la porte tragique de la Conciergerie.

Dans cette Conciergerie les prisonniers forment deux groupes : les uns sont promis à la corde, au carcan, à la roue ou au feu; les autres, enfermés

oO LINGUET.

pour dettes, passent leur temps en fêtes et festins. L'un de ceux-ci arrive à dépenser cent mille livres en quelques mois.

Retournons au sommet du grand escalier. Là, dans une galerie étroite, Linguet s'oriente, hésitant, entre les salles qu'il connaît mal encore, et où d'ailleurs ne l'appelle aucun travail pressant. A gauche s'aperçoit une entrée de la Sainte-Chapelle. Le Parlement ne pénètre jamais en corps dans ce sanctuaire réservé au Roi. C'est là, dans ce coffret gothique en verre bleu et rouge, aux fines nervures d'or, qu'avant les lits de justice le monarque prie, et obtient des cieux la force nécessaire pour humilier les gens de loi et lever des taxes nouvelles. C'est là que tous les ans, à minuit, le 31 décembre, se célèbre de temps immémorial une saturnale chrétienne : une messe de vertus particulières où les possédés viennent se faire exorciser. Et la foule nocturne, la foule de Paris, se presse chaque année, jusqu'à la veille même de la Révolution, à cette diablerie de Callot. Elle hurle avec les possédés, jouit de leurs contorsions, se lâche en une orgie immonde.

En face, un escalier solennel et banal mène à la Cour des aides. A droite, la galerie s'achève près d'une sorte de portail, trou béant, vomitoire d'où les robes d'avocats s'évadent en légions noires, refoulées par un autre flot de robes s'engoufTrant dans une salle immense d'où s'élève un grand bruit....

Cet antre, c'est le Palais même, c'est la Salle des Pas-Perdus. Et vers elle Linguet s'avance, en robe maintenant, les mains vides de procédures, « enviant « ces gros procès qui font suer les laquais des conseil-

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