CHAPITRE m
Rôle de Lingiiet dans l'affaire d'Abbeville. — Il est le défenseur du chevalier de La Barre et de ses coaccusés. — I. Mutilation du crucifix; l'évoque d'Amiens; les moniloires. — La jonction. — Le Procureur Hecquet; sa correspondance avec le Procureur général Joly de Fleury. — IL Duval de Soicourt;de Broutelles; Lefebvre deVillers. — Les accusés; le chevalier; Mme Feydeau de Brou. — D'Estalonde; Moisnel; de Maillefeu. — IlL L''enquèle;\e Dictionnaire philosophique.
— Mémoire de Linguet. — IV. L'abbesse; le président d'Ormesson. — Le maréchal de Soubise. — V. Sentence; appel; arrêt du Parlement. — Les scrupules de la Grand'- Chambre. — VI. Intervention d'amis; la grâce; le sursis. — VIL Le procès-verbal de torture. — VIII. Le supplice du chevalier. — État de frais de Sanson. — IX. Mémoire de Linguet pour les jeunes Moisnel, de Saveuse et de Maillefeu.
— Grand effet de ce mémoire; plainte de Duval de Soicourt; sa déclaration de « déport ». — Les accusés sont absous; cette affaire commence la célébrité de Linguet.
On sait que Linguet avait été le précepteur du jeune Douville, de son cousin Dumayniel de Saveuse, de Gaillard d'Estalonde et de Lefebvre de La Barre. Quelle fut sa surprise, quand il apprit, à la fin de 1765, que ces enfants étaient impliqués dans l'affaire la plus étrange, qu'une instruction criminelle était suivie contre eux, que leur vie était menacée.
Il connut bientôt par M". Douville tous les détails de l'abominable procès, et, malgré les dangers d'une pareille tâche, il se voua avec passion à la défense des accusés.
Mieux que tout autre, avec sa connaissance récente de la société d'Abbeville, il pouvait pénétrer les dessous de ce drame, et saisir les intrigues, les mobiles de haine qui poussaient à un acte de férocité les juges de ces pauvres enfants.
Mais comment les défendre? La procédure était secrète, l'accusé était la proie du juge. L'ordonnance d'avril 1670 fermait la bouche à l'avocat en matière criminelle!
Restaient les mémoires, les visites, les supplications, les appels à des interventions puissantes, Linguet s'y consacra avec passion. De La Barre, qu'il vit dans sa prison, le chargea par écrit de justifier sa mémoire, s'il ne pouvait sauver sa vie. Linguet fut impuissant à protéger cette victime innocente, mais son effort désespéré, ses démarches, ses colères, son courageux Mémoire ' en faveur des autres accusés : de Moisnel,de Saveuseet de Douville-Maillefeu, furent couronnés de succès. Il eut, dans ce terrible drame, la consolation et l'honneur d'avoir contribué puissamment au salut du fils de son ami.
(( J'ai essuyé dans cette affaire, écrivait-il plus « tard, tous les déboires, tous les désagréments ima- « ginables; on m'a lié les mains, on m'a fermé la (( bouche ; on ne m'a pas permis de publier la moindre
1. Mémoire pour les sieurs Moisnel, Dumesniel de Saveuse et Douville de Maillefeu, impliqués dans l'alTaire de la mutilation d'un crucifix arrivée à Abbeville, le 9 août 1768. (Linguet, t. 1 des Mémoires et Plaidoyers, Liège, 1776.)