LE MAITRE D ARMES NATURE
Ainsi le fils du geôlier avait « éludé de rendre » un couteau de chasse appartenant à Douville ou au chevalier. Grand tapage, fureur, propos des jeunes gens ! Plainte du geôlier, et aussitôt Duval d'informer, de poursuivre, de signaler ce crime au premier ministre du roi. Choiseul, comme on l'a vu, arrêta net la procédure. Mais Duval conserva sa lettre, et plus tard eut soin de la remettre au Procureur général.
Hors cet antécédent, de La Barre était pur de tout reproche, et il fût demeuré à l'abri du soupçon dans l'affaire du Crucifix sans le capital témoignage d'un maître d'armes du nom de Nature.
Hecquet et Duval de Soicourt battaient les buissons, s'évertuant vainement à la recherche d'une proie, quand ce maître d'armes apparut, vraiment providentiel.
C'est à lui que revient l'honneur du supplice de de La Barre! Il devint le pivot, la clef de voûte de l'enquête, par sa précieuse dénonciation, qui mérite d'être rapportée :
« Le sieur d'Estalonde ', le chevalier de La Barre (( et le sieur Moisnel étant tous trois dans ma salle « d'armes, je les ai entendus se vanter qu'au temps (( de la fêle du Saint-Sacrement dernier, étant sur la « place de Saint-Pierre, lorsque la procession passa,
1. Déposilioii du deuxième lémoin, Élienne Naluré, maître d'armes. Archives nationales, X 2, B 1392.
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(( ils ne défirent point leurs chapeaux, ne se mirent « point à genoux, et en firent comme une espèce de (( bravade. »
Telle est la charge unique qui détermina les mesures dont le Procureur du roi rendait compte le 5 octobre à son chef * :
« J'ay appris par l'information, que plusieurs « jeunes gens de cette ville étaient passés le jour de c( la Fête Dieu devant le Saint-Sacrement, sans ôter « leurs chapeaux, s'en étant vantés comme d'une « belle action. Sur ce fait, les sieurs Gaillard d'Es- « tallonde, Lefèvre de La Barre et Moisnel ont été c{ décrétés de prise de corps. Le sieur Lefèvre de La (( Barre, cousin de Madame Feydeau de Brou, abbesse « de Willancourt, en cette ville, et parent, que je « crois, de MM. Lefèvre d'Ormesson, a été pris mardi « dernier en l'abbaye de Longvillers, entre Montreuil « et Boulogne.
« Le sieur Gaillard d'Estallonde est le fils de M. de « Boëncourt, Président au Présidial de cette ville. (( J'ay envoyé pour le prendre, mercredi dernier, au c( château d'Estallonde dans le comté d'Eu, où je (( croyais qu'il était. J'ai appris depuis qu'il avait « gagné le lendemain, du côté de Boulogne pour « s'embarquer à Calais. J'y ai envoyé son signalement « et, s'il n'est point passé, je compte qu'il y sera pris. « Le sieur Moisnel est un jeune surnuméraire dans « les gendarmes de la garde du roi, un enfant qui, (( n'ayant ni père ni mère, a eu des liaisons trop (( intimes avec ces deux mauvais sujets.
1. Lettre de Hecquet au Procureur général, du 5 octobre 1765 (dossier Joly de Fleury). Inédite.
l'ordonnance criminelle. 89
(( Voilà quel est l'état actuel de la procédure. S'il (( survient quelque chose de nouveau, j'aurai l'hon- (( neur de vous en faire part.
« Hecquet. »
C'est le 1" octobre 1765 que le chevalier de La Barre avait été capturé. Le lendemain, conformément à l'Ordonnance, il subit un premier interrogatoire.
Observons qu'autrefois, pour procéder à l'interrogatoire d'un accusé, le juge devait se conformer à des règles et à des traditions que les Commentaires de l'Ordonnance criminelle de 1670 indiquaient avec précision K
C'est ainsi que le juge devait « fatiguer l'accusé « par un grand nombre de questions », le « prendre « par ses propres réponses, le tourner et le retourner », l'interroger par des circuits et des demandes éloignées, de manière que cet'accusé « ne puisse pénétrer {( ce que le juge veut savoir de lui ».
Le magistrat d'Abbeville appliqua ces principes avec une réelle sagacité. Les premières questions portèrent sur le fait révélé par Nature, le maître d'armes, c'est-à-dire sur l'attitude de l'accusé et de ses camarades au passage d'une procession de capucins.
Avaient-ils des chapeaux? Ces chapeaux étaient-ils sur leurs têtes? Avaient-ils vu une procession? Avaient-ils eu l'intention d'insulter la Divinité -?
i. Nouveau Commentaire sur V Ordonnance criminelle du mois d'avril 1670. Paris, 1769, p. 219 et suiv. 2. Voir au dossier, déjà cité, Archives nationales.
Et de La Barre de répondre « qu'il était pressé de (( rentrer dîner, qu'il a doublé le pas pour passer « avant la procession; que s'il ne s'est point arrêté, ne (( s'est point mis à genoux et n'a point ôté son chapeau, c( ce n'a point été pour insulter la Divinité, mais pour « arriver plus tôt à l'abbaye de Willancourt où il était (( attendu ».
Ici, le juge, un peu déconfit, se souvint des préceptes qui conseillent « d'intervertir l'ordre des (( interrogatoires, de faire à l'accusé une ou deux « questions touchant un indice, et de passer ensuite à (( d'autres demandes touchant un second indice tota- « lement différent du premier; après quoi il faut « encore passer à un autre et revenir ensuite au pre-
Le premier interrogatoire de de La Barre est du 2 octobre 1765. Voici quelques extraits de ce document.
p. De La Barre a-t-il déchiré et mis dans son pot un livre d'Évangile?
R. Non. Mais l'accusé avoue ^voir fait des papillotes d'un vieux bréviaire.
D. N'a-t-il pas scandalisé une tourière en lui demandant ce qu'elle faisait d'une image de saint Nicolas?
R. Non.
D. N'a-t-il pas dit des saints que c'était de « la graine de niais »?
R. L'accusé reconnaît qu'il ne croit pas à certains faits de bigoterie, ni à certains points de religion qui paraissent blesser le sens commun.
D. Quels sont ces points?
R. L'accusé ne se souvient pas.
D. De La Barre n'a-t-il point dit à quelqu'un : « A confesse, je dis ce que je veux »?
R. S'il a répondu qu'il ne disait à confesse que ce qu'il voulait, c'est parce qu'il a cru n'être point dans le cas de rendre compte de ses actions à personne (on sent ici des arrangements de rédaction d'une perfidie évidente).
D. N'a-t-il pas, à la communion, gardé l'hostie, qu'il a ensuite piquée pour voir s'il sortirait du sang?
R. Non.