LE CHEVALIER DE LA BARRE
Moisnel était surnuméraire aux gendarmes de la garde.
Jean-François de La Barre était lieutenant d'infanterie, orphelin et pauvre, mais fort bien né. Il tenait à de grandes familles, à la puissante tribu parlementaire des Lefèvre d'Ormesson. Son grandpère, seigneur de La Barre près Enghien, avait été d'abord maître des requêtes. Il avait ensuite administré Cayenne, et s'était, par un gouvernement intelligent, rendu le véritable créateur de cette colonie. Ce grand-père était mort, lieutenant général des armées royales, laissant une fortune de 40 000 livres de rente, que son fils, un vrai chenapan, dissipa.
Le petit-fils, le jeune Jean-François, fut élevé chez un fermier, puis recueilli à Abbeville par sa tante, l'abbesse de Willancourt, parente de Paul-Esprit Feydeau de Brou, garde des sceaux jusqu'en 1762, dont elle portait le nom '.
Mme Feydeau de Brou avait installé son neveu dans un appartement dont l'abbaye disposait, en dehors de l'enceinte cloîtrée.
Ce neveu de nonne était doux et d'humeur paisible, non point cerveau brûlé comme son ami Maillefeu. Il aimait la lecture et l'étude, et passait dans le cercle des Douville pour un garçon de grand avenir. Ses juges n'ont pu lui reprocher aucun scandale, aucune action vilaine. Spirituel et vaillant, il a
1. Dans l'AInianach Royal de 1765 on voit sur la liste des abbayes de filles la mention suivante : « 1761, Willancourt, Feydeau, Amiens, 8 000 livres, C. » Ce qui veut dire que Mme Feydeau était abbesse depuis 1761, et que l'abbaye de Willancourt, du diocèse d'Amiens et de l'ordre de Cîteaux, était d'un revenu de 8 000 livres.
trouvé au cours de son martyre, et jusqu'au pied de l'échafaud, de jolis mots, simples et virils.
Faisons-en l'aveu cependant, le chevalier et le jeune Douville avaient eu, avant l'affaire de la croix, maille à partir avec la justice! Ils possédaient « un antécédent » dont la lettre suivante de M. le duc de Ghoiseul fera connaître la gravité.
Cette lettre ', datée de Versailles, le 15 février 1765, est écrite par le ministre à Duval de Soicourt, alors mayeur commandant à Abbeville :
(( Je répond, Monsieur, à la lettre que vous avez « pris la peine de m'écrire, le 12 du mois dernier, « en m'en voyant une information au sujet de l'affaire « arrivée entre les Srs Douville et de La Barre, « gardes du corps du Roy, et le geôlier des prisons « d'Abbeville, à l'occasion d'un couteau de chasse (( appartenant à l'un de ces gardes qui avait été (( trouvé par le fils du geôlier et que ce dernier élu- « daitde rendre; comme il paraist qu'il n'y a eu que « des propos, et que les deux gardes, qui alors étaient « pris de vin, ont depuis reçu ordre de rejoindre (( leurs quartiers ou ils doivent être punis, le Roy ne « juge pas qu'il y ait lieu de donner aucune suite aux (( procédures que vous me marqués avoir été com- « mencées à ce sujet par les officiers du bailliage (( d'Abbeville , en conséquence de la plainte du « geôlier.
« Je suis parfaitement, Monsieur, votre très « humble, etc.
(( Le Duc de Ghoiseul. »
1. Lettre de M. le duc de Ghoiseul à M. de Soicourt, mayeur commandant à Abbeville (dossier Joly de Fleury). Inédite.