LE SUPPLICE
Et maintenant, suivant l'arrêt, article par article, s'accomplit le cérémonial du supplice. Au son des cloches, de la prison à Saint-Wulfran, de Saint- Wulfran à la place publique, le chevalier va et revient entre les flots pressés des curieux.
On a réglé l'itinéraire avec le souci délicat de faire passer le condamné sous les fenêtres de ses parents, et des parents, amis ou bien alliés de ses complices ' .
L'affluence en ce beau jour d'été est prodigieuse par la ville. Il faut, pour contenir la foule, si l'on en croit Lacombe, prévôt général de la maréchaussée de Picardie, quarante brigadiers et quatre exempts *.
Enfin, à 6 heures du soir, le chevalier a la tête tranchée.
Il avait, dans cette journée affreuse, trouvé des mots charmants et ironiques. « A 6 heures du soir, (( il se banda les yeux lui-même, dit Devérité, se tint « bien ferme, et sa tête fut enlevée avec une adresse (( qui concilia à l'exécuteur un hattenient de mains (( universel. »
1. Lettre du 1 août 1766 de M. Gaillard de Boëncourt (père de Gaillard d'Estalonde), lequel écrit au Procureur général pour porter plainte contre Hecquet. Celui-ci, d'après M. de Boëncourt, a, le l^r juillet, allongé tout exprès l'itinéraire pour faire passer de La Barre devant le domicile de lui-même et de ses parents. M. de Boëncourt demande que le Procureur soit contraint de lui faire des excuses en présence de deux conseillers au présidial. (Dossier Joly de Fleury.) Inédite.
2. Rapport du prévôt général de la maréchaussée de Picardie au Procureur général, relatif à l'exécution du chevalier de La Barre. (Dossier Joly de Fleury.) Inédit.
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Ce bourreau, nous le savons, n'était autre que le bourreau de Paris \ Bien qu'il eût manqué Lally, c'était un spécialiste adroit, que les connaisseurs d'Abbeville surent bien apprécier. D'autres exécuteurs assistaient à la cérémonie, mais c'étaient des bourreaux de province venus là simplement pour s'instruire et pour figurer.
L'un d'eux pourtant, celui de Saint-Omer, recueillit des éloges pour la complainte en vers que lui inspira cet événement. Il fut ainsi le seul homme de lettres qui jamais, en prose ou en vers, ait marqué quelque joie de l'exécution du chevalier de La Barre \
Cette exécution coûta cher au trésor du roi. L'inépuisable dossier de M. Joly de Fleury nous permet de savoir, par livres et sols, à combien revenaient les services du distingué spécialiste Sanson "\
Voici son état de frais * :
1. Charles-Henry Sanson, père du Sanson qui a exécuté Louis XVI.
2. D'après Devérité et d'après la tradition orale que M. de Douville Maillefeu nous a rapportée, le chevalier de La Barre était amoureux d'une des plus belles personnes d'Abbeville. Cette jolie femme fut indignée du crime commis par son amant, elle approuva la condamnation et fit preuve d'une férocité singulière en assistant avec gaieté à l'exécution. Le chevalier la vit sur son passage et parut un instant troublé.
3. Fort chatouilleux sur le point d'honneur, les Sanson n'ont jamais permis qu'on les appelât des boun^eaux. Le fils de celui-ci, Charles-Henri Sanson, « exécuteur des jugements criminels » sous la Révolution, assignait Camille Desmoulins, le 15 janvier 1790 en son domicile, rue de Tournon, 42, et concluait qu'il lui fût fait défense notamment « de plus à « l'avenir appeler le demandeur du nom de bourreau, attendu « que cette dénomination est proscrite par plusieurs arrêts du « Parlement, et par un arrêt du Conseil du 12 janvier 1787 » {Révolut'ons de France et de Brabant, 1790, p. 389).
4. Mémoire de Charles Sanson (dossier Joly de Fleury). Pièce inédite.