LE SUISSE DES TUILERIES
l'habiter, les tribunaux réguliers s'interdisaient toute espèce de recherches?
L'aventure se prolongea, les créanciers ne savaient où trouver leur homme, lorsque le Suisse, trop bavard, dit son secret à quelque voisin : on découvrit tout le mystère.
Il fallut des procédures spéciales, des ordonnances de la Prévôté de l'Hôtel, pour permettre aux créanciers de franchir la porte du roi, et de saisir les marchandises dans son palais même. Le Suisse Cazenove perdit sa place après trois mois de cachot. L'ingénieux banqueroutier fut attaché au pilori pendant trois jours, et ensuite banni pour neuf ans '.
Quant à Linguet, tout en gagnant sa cause, il avait gagné un ami. Pierre Lequesne lui montra dès ce jour un dévoûment à toute épreuve. Il devint plus tard son banquier, son mandataire dans les années d'exil.
Nous verrons que Linguet, quelques années plus' tard, paya cet homme excellent par des soupçons, des procès et des violences, sans parvenir d'ailleurs à ébranler l'admiration profonde et l'affection touchante que lui porta Lequesne jusqu'à son dernier jour.
Le procès de Lequesne contre Charles Roger et le Suisse, lestement raconté, ne détournait pas Linguet de ses travaux littéraires.
1. Arrêt du Parlement du 16 juin 1168, rapporté à la suite du mémoire de Linguet.
En 1766, il publia : L'aveu sincère ou Lettre à une mère sur les dangers que court la jeunesse en se livrant à un goût trop vif pour la liltératureK . . . Puis il s'appliqua derechef à montrer par son exemple même l'étendue et la gravité des dangers qu'il venait de signaler.
Son Histoire impartiale des Jésuites^ publiée la même année, acheva de le rendre odieux au Parlement et aux philosophes. Elle déplut d'ailleurs aux Jésuites eux-mêmes, qui y étaient jugés avec liberté.
M. Henri Martin vante pourtant cet ouvrage ^ où Linguet apporte, selon lui, a une plus juste applica- « tion de sa tendance au renversement des opinions « accréditées ».
Mais personne, ou peu s'en faut, ne fut de cet avis parmi les contemporains de Linguet. Le Parlement ordonna des poursuites, et maître Antoine Séguier, qui venait de monter à la place de premier avocat général après la retraite d'Omer Joly de Fleury, fit ainsi ses débuts par un réquisitoire contre les Jésuites.
Gela était, en ce temps-là, d'un excellent augure pour la carrière d'un jeune magistrat.
Malgré la protection ouverte de Maupeou, ['Histoire impartiale des Jésuites fut condamnée; le Parlement la fit brûler ^ Ainsi Linguet alla au feu pour