INTRODUCTION
Les gangrènes cutanées, confondues autrefois en une seule et même description, revêtent en réalité des caractères assez différents pour permettre d'individualiser des formes anatomocliniques diverses. Depuis longtemps déjà une distinction fondamentale a été établie entre les gangrènes avec mortification simple des tissus et les gangrènes avec putréfaction; mais il faut également distinguer les gangrènes strictement cutanées des gangrènes étendues, profondes, dans lesquelles la lésion de la peau ne constitue qu’un élément surajouté, d'importance secondaire. Ces dernières sont maintenant bien connues, elles sont liées dans la majorité des cas à la présence de germes anaérobies, comme l'ont montré MM. Weinberg et Seguin dans leur traité des plaies de guerre; elles ont tendance à s'étendre surtout vers la profondeur; elles sont graves localement par les délabrements qu'elles occasionnent, et elles sont graves surtout au point de vue général par l’action de leurs toxines fréquemment mortelles.
Les gangrènes strictement cutanées, au contraire, ont une évolution bien différente; elles peuvent s'étendre indéfiniment
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en surface, mais pas en profondeur; habituellement le processus de mortification s'arrête au tissu cellulaire sous-cutané et respecte présque intégralement le plan musculaire et ses aponévroses de revêtement. Les lésions anatomiques peuvent en rester au stade de mortification simple sous forme d’escarres sèches se limitant et s’éliminant plus ou moins rapidement, mais elles peuvent aussi prendre un caractère putride, tout en restant strictement cutanées, et s'étendre à distance, parfois’ même en des régions très éloignées de la lésion initiale, sans intéresser, d'une facon appréciable, les plans sous-jacents. Ce sont ces gangrènes que nous avons étudiées spécialement ; mais nous avons éliminé systématiquement les gangrènes liées à des causes connues : traumatisme, processus escarrotiques relevant de l’action caustique d'agents physiques ou chimiques, gangrènes liées à la suppression de l’ufflux sanguin par artérite ou embolie ; nous avons limité notre étude aux gangrènes infectieuses.
Ces gangrènes infectieuses se présentent sous deux grands types : les gangrènes primitives, les gangrènes secondaires. Celles-ci se voient surtout à la suite de lésions ulcéreuses, bulleuses ou même parfois simplement érythémateuses. Quant aux gangrènes primitives, elles se présentent en clinique sous des types très différents : tantôt limitées et peu extensives, tantôt très étendues et même disséminées, elles s’observent chez l'adulte et chez l’enfant, chez qui elles ont été décrites sous les noms les plus divers : gangrène multiple cachectique de la peau (0. Simon et Eichhof), dermatite gangréneuse des enfants, varicelle gangréneuse, ecthyma gangréneux, urticaire gangréneuse, purpura fulminans, gangrène infectieuse disséminée de la peau. Ces gangrènes primitives sont de pathogénie très obscure. Les uns attribuent un rôle prédominant à des troubles trophiques, d'autres à des lésions d’artérite ou d’artériolite, d’autres encore au système nerveux, aux maladies dyscrasiques ou endocriniennes.
La plupart reconnaissent maintenant une origine purement infectieuse ; mais l’accord est loin d’être réalisé au point de vue bactériologique. Si le streptocoque est incriminé le plus fréquemment, l'association fuso-spirillaire paraît capitale à certains auteurs; le B. coli, le B. proteus vulgaris, le B. pyo-
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cyanique, un bacille diphtéroïde ont été tour à tour mis en cause. Les microbes anaérobies, en particulier le B. perfringens et le B. racemosus, ont été signalés dans quelques cas.
Tous ces germes peuvent en effet être mis en évidence dans de nombreuses lésions analogues, mais aucun d’eux ne peut, à l’état de pureté, reproduire d’escarre sur l'animal.
En étudiant ces gangrènes cutanées, M. Milian fut frappé de la fréquence extrême d’un bacille aérobie ne conservant pas la coloration de Gram, avec lequel:il est possible de reproduire, à l’aide de cultures pures, des lésions gangréneuses sur les animaux usuels de laboratoire : lapin, cobaye.
Parfois même ce germe peut passer dans le sang et provoquer une septicémie mortelle.
A son instigation, nous avons recherché systématiquement ce bacille dans de nombreux processus gangréneux cutanés. Nous sommes parvenu à l’isoler dans 14 cas de gangrène cutanée et à reproduire à chaque fois, surle lapin ou le cobaye, des lésions gangréneuses cutanées sèches caractérisées par des escarres plus ou moins vastes, soit d'emblée, soit après un passage sur l’animal.