SCÈNE V
M"" FIJXIIETTE, puis ANDRÉ.
M""' FLÉCHETT]-:, s'élirant, et s'asseyant à table. Quelle idée lui a pris! Le mariage! ah! non!... (Elle prend ses listes.) Jamais je n'arriverai au bout de ça! Bah! ça m'occupera! (Écrivant.) « M. et Mme Blancheteau, 6, rue Coq-Héron, Paris. » Une jeune veuve à qui on fait la cour, comme dans Musset.... Si je sors un peu cet hiver, j'aurai du succès... et je sortirai! (l'ciixant.) « M. Chamoisel.... » (Elle pose la plume.) 'Vous verrez que ça ne tombera pas. Hou ! (Reprenant son travail.) Je perds mon temps, moi.... «oisel... 14, rue aux Ours, en ville.... » (On sonne.) Bon!... c'est le cousin Gignoux qui remonte.... Et Erançoise est
couchée.... (On resonne.) J'y vais! j'y vais (Elle sort et iiarle à la
cantonade.) Ah! si j'avais su que ce fût vous, je n'aurais pas ouvert.
ANDRÉ
Il est trop tard pour une visite?
M'"' FLÉCHETTE, entrant.
Je suis en peignoir.
ANDRÉ, idem.
Excusez-moi. Je m'en vais.
jy,mo FLÉCHETTE
Puisque vous êtes entré, demeurez. Tant pis pour vous, je ne ferai pas de cérémonie.
ANDRÉ
Je me promenais le long des remparts, j'ai vu de la lumière à
votre fenêtre; j'ai pensé que vous receviez le vous apporte
ceci. (II lui donne un livre.)
M""^ FLÉCHETTE, lisant le titre du livre.
« Le cœur d'une femme. » De quoi est-il question là-dedans?
ANDRÉ
De cœur et de femme : du moins je l'espère.
M""' FLÉCHETTE
Je lirai ça demain... ce soir, j'ai autre chose à faire.
ANDRÉ
Tiens! vous écrivez? 'Vos mémoires ou vos comptes?
IL m: \1ENI)1!A l'IiOISAliLEMENT PAS !
tid UN BAIN QUI CHAUFFE.
M""' FLKCHETTE
Je metlais des adresses sur des envelopper : c'est dans trois jours l'anniversaire de mon deuil.
ANDRK, lilacé.
Ah! (In ioiiii>s. Je vous prie de m'excuser... je me retire....
IM'"'' FLÉCHETTE
Rien ne me presse... je vous mettrai à la porte quand je reprendrai mon travail.
ANDRÉ
Bien vrai? je ne vous gêne pas?
Vous ne me gênez jamais. Au contraire, vous m'apportez des nouvelles du dehors.
ANDRÉ
Oh! je ne suis pas le seul qui vous renseigne.
M""^ FLÉCHETTE
Mais si!
ANDRÉ
J'ai croisé dans l'escalier un vieux monsieur qui sortait de chez vous.
M'"'' FLÉCHETTE
En effet... le cousin Gignoux! 11 m'apportait ces enveloppes.
ANDRÉ
Gignoux! Quel vilain nom!
jy^me FLÉCHETTE
Vous ne l'aimez pas?
ANDRÉ
L'homme q[ui porte un nom pareil ne peut être qu'un plat imbécile... Gignoux! .. Pouah!
M""'- FLÉCHETTE
Ce que c'est que la sympathie! Si vous ne l'aimez guère, il vous déteste.
ANDR É
Moi? je ne lui ai rien fait.
M™'' FLÉCHETTE
Il vous trouve poseur.
ANDRÉ
Et puis?
M""' FLÉCHETTE
Il blâme vos chapeaux mats et vos lavallières.
ANDRÉ
Ça, c'est un grief.
M""' FLÉCHETTE
Aussi bien, lui non plus, il ne vous a rien fait.
ANDRÉ
Si. Il est le type du bourgeois de province que j'ai en horreur, l'homme posé, qui n'a jamais commis une folie, une belle folie: la canaille raisonnable et pratique, quelle vilaine race!
M"'*' FLÉCHETTE
Et puis?
ANDRÉ
Et puis je lui reproche d'être votre cousin et, comme tel, d'avoir le droit de vous voir quand bon lui semble et d'abuser de ce droit... enfin... je m'entends....
j'ai ku si iMiii!... SI peur!
M""' FLÉCHETTE
Moi, je 110 VOUS entends pas! Que signifie : abuser de ce droit?
ANDRÉ
Ça ne me regarde pas, c'est vrai... mais si vous croyez que je n'ai pas deviné ce que veut cet affreux bonhomme!
M""' l'LÉCnETTE
Vous vous trompez sur son compte, c'est un brave garçon.
ANDRÉ
C'est un vieux gredin, qui s'impose à vous!
jSI'"'' FLÉCHETTE
Je l'aurais vite remis à sa place.
ANDRÉ
N'empôchc qu'on parle déjà de vous marier avec lui,
M""' FLÉCHETTE, ciirieuse.
Oh! racontez-moi ça! "Vraiment, on vous en a parlé?
ANDRÉ
De plusieurs côtés. Vous! Madame Gignoux! Ce n'était pas la peine d'être devenue veuve, alors!
M""' IXÉCHETTE
Et quand je deviendrais Mme Gignoux, oîi serait le mal? ANDRÉ, violent.
Par exemple! où serait le mal! Vous... vous, épouser cet.... (Se caUnant.) Je VOUS demande pardon... épousez-le, si vous y trouvez de l'agrément.
M'"'' FLÉCHETTE
Eh bien, non! je n'y trouve pas d'agrément; je n'ai pas caché mon opinion à M. Gignoux, lorsqu'il s'est déclaré.
ANDRÉ
11 s'est déclaré! Il a eu l'audace?
Je l'ai repoussé... et pourtant....
ANDRÉ
Vous le regrettez?...
M""' ILECHETTE
Non. Seulement, je considère ma vie... comme elle est trisie, isolée, depuis un an. Je n'aurai pas le courage de continuer de la sorte.
ANDRÉ
Vous sortirez, vous vous mêlerez au monde.
M""' FLÉCHETTE
Tout est fini pour moi. Quand je me mets à la fenêtre, je vois le fossé des remparts, qui est entre moi et la campagne. Il me semble que ma vie, elle aussi, est bornée parce fossé.... De l'autre côté il y a le monde, la lumière, le grand air; mais je ne puis aller à eux.
ANDRÉ
Vous dites ça ce soir; j'espère pour vous et pour d'autres que vous n'en pensez pas un mot. Songez qu'il y a près de vous des gens ([ui sympathisent avec vous, qui souhaiteraient vous voir heureuse par eux.
M"" FLÉCHETTE
M. Gignoux, par exemple.
ANDRÉ
Je vous parle sérieusement, très sérieusement, il y a près de vous des dévouements plus désintéressés, que vous ignorez; des
dévoucmeiiLs qui u'osenl pas se déclarer et qui attendent d'être un peu encouragés.
M""' FLÉCHETTE, sévôrc.
Monsieur Mervicn, je vais être obligée de vous renvoyer.
ANDRÉ, (losolé.
Oh ! })Ourquoi?
M'"'= FLÉCHETTE, radoucie.
Parce que... parce que j'ai mes adresses à finir.
ANDRÉ
Voulez-vous que je vous aide?
I\l""' FLÉCHETTE
Impossible; il faut que j'écrive moi-môme.
ANDRÉ
Bah! j'ai une écriture très difficile à reconnaître.
M""' FLÉCHETTE
On la reconnaîtra quand môme!
ANDRÉ
Non... c'est une petite bâtarde. Vous ne refuserez pas mes services.
M""' FLÉCHETTE
En définitive, vous m'avez relardée ; il est j uste que vous travailliez .
ANDIîÉ
Parideu !
]M""' flÉ(:hi:tte Puisque vous y tenez, vous écrirez, je dicterai. ANDRÉ, posant son chapeau et ses gants sur la cliaise à gauche premier ])lan.
Où faut-il in'asseoir?
M'"'" FLÉCHETTE, (IcsignaiiL la chais(> iiccs de la table. Là... installez-vous. (Andic olx-ii.) Vous êtes prêt? Oui! Je commence, d'elle i)i"cml sa lisic cl dich'.) M. et Mme Frcttc, 212, rue Haute, en ville.
ANDRÉ, ccrivant.
Rue Haute... en ville.
M""' FLÉCHETTE
M. Virolet, recteur d'académie, 10, rue Basse, en ville.
ANDRÉ, cci-i\anl.
Rue Basse, en ville. Continuez.
M"" FLÉCHETTi:
M. Ramberti, lieutenant de vaisseau, à bord de la Jiinon, Océan Indien.
ANDRÉ
Il ne viendra probablement pas.
AI""' FLÉCHETTE
N'importe.... C'est une politesse. Bon! Après Océan Indien, vous mettez... en ville.... !
ANDRÉ
Excusez-moi... je pensais à autre chose....
M""' FLÉCHETTE
A quoi?
ANDRÉ
Au plaisir que j'ai à partager un peu de voire intimité, à être auprès de vous... tout contre vous....
M""' FLÉCHiriTE
Travaillez! (I)iclanl.) Le général de (Hvi^ion Jean-Louis Carmel Chevrillon de Prébrassan.
IL EST UN PEU MUl! !
W (JX BAIN nui CHAUFFE.
ANDRÉ, écrivant.
Saprisliî 11 est de taille, celui-là!
M""" FLÉCHETTE, dictant.
Et madame... à (Grenoble....
ANDRÉ
Isère ! Vous nimaginez pas comme cette camaraderie m'est précieuse; lorsque je rentre, énervé d'avoir enseigné la littérature française à un tas de petits bestiaux inintelligents, j'ai souvent envie de descendre ici, prendre un peu de joie auprès de la seule personne qui me témoigne de la sympathie.
M'"'' FLÉCHETTE
Et vous descendez.
ANDRÉ, s'enflaniniant.
Trop rarement, à mon gré.... Si vous saviez ce que votre vue, votre seule i)résence sont....
M""' FLÉCHETTE, lui coupant la parole. Mlles Tailles, rue des Ormeaux, en ville.
ANDRÉ, soupirant.
Ormeaux... en ville. Vous n'êtes pas charilable.
M"'° FLÉCHETTE
Je vous conseille de vous plaindre. Je vous accueille, le soir, au risque de compromettre ma réputation.
ANDRÉ
Oh! les fenêtres donnent sur la campagne.
M'""^ FLÉCHETTE
On voit très bien d'en bas.... Et vous me remerciez ainsi?
ANDRÉ
Vous refusez d'entendre l'aveu de mon....
M'"'' FLÉCHETTE, nUMUC JCU.
M' Thomerex, notaire, et madame, boulevard du Centre, en ville.
ANDRÉ, soupirant.
Et madame... boulevard... centre... ville.
M""' FLÉCHETTE
M. l'abbé Chermontal.
ANDRÉ, écrivant.
Et madame....
j^jine FLÉCHETTE, liant.
Et madame? L'abbé Chermontal n'est pas marié, voyons! A quoi pensez- vous?
ANDRÉ
Eh! vous vous en doutez bien! A toute autre chose! Chaque fois que je viens chez vous, je ramasse mon courage et je me jure que je parlerai..,. J'entre... vous arrivez, souriante, et vous vous yprenez de telle façon que je m'en vais, désolé, sans avoir rien dit de ce {^ui me tenait à cœur. Ecoutez-moi... je vous en supplie.... M""' FLÉCHETTE, nerveuse.
L'abbé Chermontal... Castîrne de Guise.
ANDRÉ, étonné.
Comment? Caserne de Guise? un abbé!
^me FLÉCHETTE, SB reprenant.
Je me trompe, j'ai sauté trois lignes... c'est de voire laule, vou-s me faites perdre le fil... l'abbé habite rue Saint -Placide, 7).
ANDRÉ, écrivant.
Vous voyez bien. Je ne l'ai pas dit.
Uihh
vwmww^mswrmxm
nÉ\ MAIS CE n'kst i»as mon CUAl'i:vU!
j^jme FLÉCHETTE
Quoi?
ANDRÉ
Ce ({110 je voulais dire.
]yjme FLÉCUETTE, vivcincul.
Mais je l'espère bien !
ANDRÉ
Ah ! vous m'auriez mis à la porte ?
M""' FLÉCHETTE, ('muC.
M. et M'"^ Bréauté....
ANDRÉ
En ville. (Jetant la plume.) Ah! tant pis! Je vous aime !
M'""^ FLÉCHETTE, se détouriianl.
Travaillez donc! M. et Mme...
ANDRÉ, se levant.
Non... je vous aime... je vous aime!...
M'"*^ FLÉCHETTE, reculanl.
Laissez-moi! Laissez-moi!...
ANDRÉ
Je vous aime... (Ici, un grand éclair.)
M""^ FLÉCHETTE, poussanl un cri.
Ah ! mon Dieu ! (Elle s'accroche à André (jui la prend dans ses bras.)
ANDRÉ
Je VOUS aime....
M""' FLÉCHETTE
J'ai eu si peur... si peur.... (in temps. On sonne.)
ANDRÉ
Oui est-ce?
M"'*^ FLÉCHETTE
M. Gignoux.... Il apporte les lettres.
ANDRÉ
N'ouvrez pas.... (On sonne.)
M™"^ FLÉCHETTE
Il va réveiller la bonne, qui lui ouvrira.... 11 faut vous cacher.... Venez !
Elle l'entraîne au fond à gauche : la sonnette continue à sonner. I^a scène reste vide.' Françoise parait en camisole de nuit, tenant une lampe de cuisine. Derrière elle vient Gignoux.