SCÈNE QUATRIÈME
ment regretté votre câble transatlantique... Vous auriez eu le succès de 'a soirée.
LUCIE
Qu'avcz-vous donc, mon aoii ?.. Vous ne tenez pas en place. Je vous interroge, vous répondez et vous avez l'air de penser à autre chose.
GASTON
C'est vrai ; je ôuis préoccupé.
LUCIE
Quelque rayonnant souvenir de votre bal ; un mystérieux domino, je parie ?
Ne pariez pas, ma chère ; vous perdriez.
LUCIE
Qu'est-ce donc"?
GASTON
Imaginez que Tavenay sort d'ici, et il m'a fait la confidence la plus inattendue, la plus étrange, la plus. . .
LUCIE
Oh! vous pouvez faire des économies d'adjectifs. . . Il se marie.
GASTON
Qui vous a fait deviner ?. . .
LUCIE
Je n'ai rien deviné ; c'est Henriette qui m'a annoncé son très-prochain mariage avec monsieur de Tavenay.
GASTON
Ainsi, c'est officiel. Pauvre René !
a UN BAISER ANONYME.
LUCIE
Pourquoi le plaindre ? N'aura-t-il pas la plus charmante femme du monde ?
GASTON, nvec feu.
Ah! la plus charmante!... (Froidement.) Oh! la plus charmante !
LUCIE
N'est-ce pas votre opinion? Vous le lui répétez chaque fois que vous la voyez.
GASTON
Ce n'est pas une raison pour que j'en sois absolument convaincu.
LUCIE. y.
C'est bien, Monsieur, désormais je saurai l'estime qu'on doit faire de vos compliments.
GASTON
Lorsqu'ils s'adressent à vous, chère Lucie (il passe derrière !• canapé), c'est différent ; alors ils sont sincères et ma bouche est d'accord avec mon cœur.
Gaston, vous êtes trop aimable ce matin pour ne pas avoir quelque petit remords sur la conscience. Je me persuafie que votre conduite n'a pas été irréprochable à ce bal ; vojons, mon cher seigneur, confessez vos escapades à votre femme; votre sincérité voi's méritera l'absolution.
GASTON
Que parlez-vous d'escapade ? De minuit à cinq heures, j'ai erré comme un spectre, do salon en salon, fort empêché dans mon costume de hallcbanlier Louis XIIL
LUCIE
11 était pourtant très-exact et très-beau, ce costume ?
SCÈNK yUATRlfc.MK. 15-
Je ne dis pas, mais une hallebarde à la main, pendant cinq mortelles heures, quand on n'en a pas précisément l'habitude... vous coiicovez. . . Des personnes qui ne sont rien moins que des sylphes m'ont souvent marchi'^ sur les pieds, et de maladroits valets mont versé des verres de punch dans le dos,
LUCIE. (Elle se lève.)
Pauvre Gaston ! Eh quoi ! aucun domino compatissant n'a pris en pitié votre isolement et votre abandon.
GASTON
Hélas ! non.
Tant pis !
Pourquoi tant pis?
LUCIE
GASTON
LUCIE
L'état de quarantaine où l'on vous a tenu toute la nuit me semble encore plus désobligeant pour moi que pour vous.
GASTON
Vous plaisantez, je pense ?
LUCIE
Pas du tout. On se figurait posséder un mari que vous enviaient toutes les autres femmes, et l'on est forcée de reconnaître qu'on est seule à le trouver aimable. . . c'est humiliant.
GASTON
Voilà ce que c'est que d'avoir la réputation d'être un mari resté amoureux de sa femme. Celte réputaiion est la mienne, et elle me diminue de quatre-vingts pour cent aux yeux de mes contemporaines. Aussi, à l'avenir, je n'irai plus dans le monde sans vous.
LUCIE
El ce sera lrès-entil de votre part; vous me ferez la cour
loul le lenips et je me montrerai si aimable, mais là, si aimable avec vous, qu'on ne nous croira pas mariés pour de bon.
GASTON
Eh bien ! Que dites-vous donc là ? Quel est ce raisonnement shoking ? Souvenez-vous que vous êtes mère de famille, Lucie.
LUCIE
Oh ! si peu !
GASTON'
Comment ! si peu !
LUCIE
Bébé n'a que six mois.
GASTON
L'âge ne fait rien à l'affaire ; un bébé de six mois suftit trèsbien, mais très-bien, à constituer une mère de famille.