ACTE ni, SCÈNE IL
PIERRE
Ahl Madame, vous ne connaissez pas la tyrannie d*une idée.
MABAMi: BKIIMER.
Bah! votre tyran n'ost ptis aussi d* sftotp que vous croyez. 11 vous a laissé bien tranquille depuis votre mariage, soit dit sans reproche.
piehkf:.
Mais depuis mon mariago, je n'ai pas eu un jour à moi! les bals, les dîners, les visites, que sais-je? Quand aurais -je travaillé ?
. MÂDAMi: RERNIER.
Mais, mon cher, on travaille à ses moments perdus, une heure par-ci, dix minutes par-là... et je vous assure qu'à CH*rcgime on abat bien de la besogne; tenez, voici on pouf que j'ai brodé pour M. de La Palude avec cette simple recette, et il y a des points làdedans je vous en réponds.
PIERRE
Je ne fais pas de poufs, moi, je les laisse au baron, et mes moments perdus sont ceux où je ne travaille pas. Nos idées demandent une suite, un recueillement que n'exigent pas les travaux
d'aiguille, soit dit avec tout le respect qui leur est dû; et on ne fait pas de la science à une heure par-ci, dix minutes pai^là.
MAhA.MK HKKNIKrt.
Combien donc vous faut-il ? des journées de douze heures ?
PIERRE
A peu près.
lIAnAME RERNIBR.
Vous dites?*.. Je croyais plaisanter I douze heures de travail par jour?
PIERRE
Oui, Madame.
MADAME BERNIBR.
C'est-à-dire la réclusion complète pour vous, et par conséquent pour votre femme?
PIERRE
Complète... non.
MADAME HERNIKR.
Vous êtes bien bon. Mais ma tille ne s'est pas mariée pour se claquemurer ; en Tépousant vous saviez ce qne vous faisiez.
UN BEAU MAIKA6E
Vous deviez le savoir aussi, Madame, en la donnant...
MADAME BBRNIBR.
A on savant I Je ne m*en doutais pas, je vous le jure, n'ayant jamais vu que La Palude. Hais vous ne Tavez pas prise à Taveuglette ; vous avez été plus à même de juger de nos habitudes que nous des vôtres... douze heures! bonté divine I Si voufTin'aviez
avertie J'y aurais regardé à deux fois.— Biais mon ami, quand on veut travailler douze heures par jour on épouse une petite bourgeoise élevée, au quatrième étage, à compter son linge Je matin et à le repriser le soir sous rabat-jour patriarcal.
P I K HRE.
C'est précisément parce que je n'ai pas épousé une petite bourgeoise que j'ai besoin de plus d'efforts pour combler la distance. Croyez bien que l'égoïsme a peu de part dans mon ambition ; ce n'est pas mon nom, c'est celui de votre fille que je voudrais illustrer, et par des moyens plus honnêtes que l'adjonction d'une par^ ticule furtive.
MADAME BBRNIBR.
Hais votre moyen à vous me semble un peu bien héroïque, en admettant que nous ne lâchions pas la proie pour l'ombre
PIERRE
Comprenez-moi, de grâce! C'est une question de probité chez moi! je vous dois tout, Madame! il est de mon honneur, de mon bonheur même de m'acquittor.
MADAME RERMEB.
Mais nous vous donnons quittance 1
PIBRRB.
Cette quittance-là est une aumône; je n'en veux pasl C'est une faillite que vous m'imposez, sans réhabilitation possible. Tous doutez de moi, c'est tout simple; mais au moins, laissez-moi &ire mes preuves; je vous en supplie.
MADAME BERMER.
Je ne vous en empêche pas, mon cher enfant. Ne prenez pas les choses au tragique. Y a-l-il vraiment péril en la demeure? Quand vous ajourneriez votre célébrité à nulrv retour d'Italie, où serait le mal? Remarquez bien que nous ne vous demandons qu'un sursis. Nous serons certainement revenus en mai, et. nous passerons six
AGT£ lil, SCÈNE iV. 69
mois à lu cainpagno. Vous vous en donnoroz là tout à votre aise. 11 y a au fond du jardin un charmant pavillon tendu de perse rose, qu'on \ous abandonnera. Ètos-vous content?
PIERRE
Non... mais avec vous le moyen de se fâcher ?