‹ Un biologiste canadienChapitre 3 sur 26 · P.-J.-O. CHAUVEAU · texte numérisé non relu

P.-J.-O. CHAUVEAU

• Comment un fils de magistrat conçut-il le projet de passer en Nouvelle-France à la fin du XVIIè siècle, sans raison apparente, le problème ne semble pas pour l’instant facile à résoudre. Ce descendant de gens de robe y accompagnait seulement un de ces contingents de troupes qui portaient le nom de détache-

ments de la marine parce que relevant de ce ministère. Voilà dans quelles conditions Michel Sarrazin, alors âgé de vingt-six ans, débarque à Québec én 1685 avec Ie titre de chirurgien que sa probité suffit à nous garantir.

C’est le moment de l’arrivée de Monsieur de Denonville et de l’abbé de Saint-Valier, qui le premier août de cette même année font leur entrée avec “ nombre de soldats de recrue Est-ce là le régiment qu’accompagne Sarrazin et les voyageurs qu’il eut dès ce moment à traiter au cours d’une grave épidémie, la date et les démarches prochaines du nouveau gouverneur le laissent croire.

Son débarquement et son installation passent du reste inaperçus et c’est au cours de l’année suivante seulement qu’il est fait mention de sa présence.

Michel Sarrazin appartenait à cette forte race bourguignonne dont les sources remontent à la Gaule antique et qui devait fournir une faible part de colons au pays. La Bourgogne, en effet, 11e donne à peu près rien avant 167 5 (1). Cette émigration se dessine cependant jusqu’à 1700, moment oi'i elle va s’accentuer. Elle se disperse à travers la colonie, elle essaime comme celle des autres provinces de France. Elle constituera même un centre im-

(1) Demaizière : “Les colons et émigrants bourguignons au Canada. ” Rapport de l’Archiviste de la Province de Québec 1923-24.

portant, un noyau autonome, lorsqu’en 1734 tout un groupe vient peupler les bords du St- Maurice, apportant au travail des forges sa compétence spéciale dans la préparation du fer (1). Sarrazin reste parmi ces colons la grande figure. Un chirurgien, Jacques Duguay, venu de la même province, l’avait précédé au pays et s’était installé aux Trois-Rivières plus de quinze ans auparavant, sans se signaler autrement que par un mariage précoce à une jeune fille de treize ans (2).

Sarrazin était originaire de la petite ville de Nuits-sous-Beaune, un des vieux centres de la Côte d’Or rejoignant dans l’histoire les invasions des barbares et plusieurs fois ravagée pendant les guerres de religion avant de passer aux mains des ligueurs en 1591. Nuits fut célèbre de bonne heure par ses vins renommés encore de nos jours de tout premier cru et passant alors pour sortir des cépages les premiers plantés. Ils acquéraient déjà en 1680 une grande réputation, vu l’usage qu’en fit à ce moment Louis XIV malade. Le roi, sauveur de l’antimoine, ne pouvait manquer de signaler au monde le Romanée-Conti, le Clos-Vougeot, le Musigny et même le Nuits St-Georges dont le moelleux et le bouquet lui rendaient la santé.

(1) Idem.

(2) M. J. et G. Ahern: “Notes your servir à l’histoire de la Médecine dans le Bas-Canada ”.

C’est dans cette ville que naquit le 5 septembre 1659 le futur biologiste canadien. Il était le fils de Claude Sarrazin, lieutenant en la justice des terres de l’abbaye de Cîteaux, et de Madeleine de Bonnefon (1). On trouve des familles de même nom à Champdoiseau près Montbart en haute Bourgogne, patrie de Buffon et de Daubentou, au XlVè et au XVIè siècle (2). La région tout entière semble prédestinée à fournir à l’histoire les pionniers en sciences naturelles.

En quittant sa grasse province pour les terres nouvelles de la lointaine Amérique, Sarrazin abordait une colonie où malgré la vie dure, austère et difficile, on retrouvait le décalque de la vieille France.

Constitution civile, ecclésiastique, système éducationnel, vie sociale, organisation industrielle^ et commerciale, tout en cette fin du XVIIè siècle existait en herbe et réalisait à des milliers de lieues une terre encore inhospitalière sans contredit, niais où ie milieu se créait, où la civilisation progressait de jour en jour. Pour juger sainement des conditions locales, il importe en effet de comparer époque à époque, d’avoir soin de ne pas mettre en regard. la vie simple de ces glorieux débuts et la fébrilité de l’existence moderne. Les civilisa-

(1) Bulletin des Recherches Historiques, XXVIIIè. page 205.

(2) Note fournie par M. Demaizière.

tions qui évoluent suivent de toutes parts des voies parallèles et les moeurs du XVIIè siècle ne différaient guère plus de la nouvelle a l'ancienne France, qu’elles ne se différencient de la France moderne à l’Amérique du XXè. ^

Si nous laissons de côté les difficultés matérielles, multiples encore, l’insécurité indigène graduellement décroissante, le climat dont l’influence rejaillit sur les moeurs, nous pourrons constater que la vie en province, loin de Paris et de la Cour, se comparait par certains côtés à la vie menée au Canada dans les centres par les nouveaux citadins.

Evidemment comme le dira Sarrazin luimême “on n’herborise pas au Canada comme en France. Je parcourrais plus aisément toutte l’Europe et avec moins de danger que je ne ferais cent lieues au Canada, et avec plus de péril” (i). Mais il ne faudrait pas croire d’autre part à l’inexistence absolue de toute organisation. Les relations étaient possibles, la légalité existait, le travail rendait au centuple et nous verrons que la science même, au coeur de la forêt vierge, apportait à } Europe des connaissances précises souvent msurpassées. En fait, les conditions nulle part n e taient "faciles. Tournefort, herborisant en France, avait couru certains dangers et n avait pas sans péripéties accompli certaines

(1) Lettre de Sarrazin. Bibliothèque de Reims. Manuscrit Tarbé.

missions scientifiques. Un siècle plus tard encore, c est au sein de maintes difficultés que Dolomieu poursuit ses travaux de géologue et augmente ses collections minéralogiques ( i ) . Et aujourd’hui comme hier les missions de nos savants modernes ne sont pas toujours des plus simples, qu’elles s’accomplissent au pôle, au centre de l’Afrique, ou sur les sommets thibétains.

Ea colonie comptait à la fin du XVIIè siècle près de quinze mille habitants (2) distribués, il est vrai, sur de grands parcours, mais groupés déjà en plusieurs paroisses dont on compte plus de douze dès 1678 (3). En trois ans sept cent cinquante hommes du régiment de Carignan-Salières s’y étaient fixés et malgré les contretemps, les appels incessants aux autorités pour l’envoi constant de colons et 1 encouragement à la gratification, on trouvait a Québec et a Montreal, aux Trois-Rivières et autour de ces centres, des agglomérations intéressantes, tant au point de vue du nombre que de la qualité et de la diversité des esprits.

Avec la création du Conseil Souverain de Québec, la Nouvelle-France était dotée d’un système administratif dont le rouage s’étendait a presque toutes les questions judiciaires,

TLe* aYentures d’un géologue, Déodat de Doloaont 192 5°mS ° L;Ulnay- Rev' des Deux-Mondes 1er (2) De Roehemonteix 1.4,000 en 1698.

(3) Garneau Histoire du Canada Vol

1 page 22S.

financières et. législatives y compris la réglementation policière. Ce Conseil mettait en force et appliquait les édits et ordonnances du souverain, comme il jugeait des fréquentes difficultés survenues entre les citoyens du pays, en appel. Le Parlement de Paris se trouvait transplanté en la prévôté de Québec et la coutume y était officiellement reconnue (]). Le Conseil constitué de l’élite du pays et où Ton retrouve d’âge en âge les grands noms de la colonie créait assurément une aristocratie locale que bourgeois, gentilshommes, ecclésiastiques et laïcs, gens de robe et de science recherchaient avec envie. Il détenait aussi le pouvoir important de nommer aux charges publiques et il ne semble pas que le fonctionnarisme fût moins prisé alors qu’il ne l’est de nos jours des individus les plus avertis, assurés par là d’adjoindre un à côté utile à une subsistance parfois difficile.

L’administration cléricale n’était pas en retard sur le fonctionnement civil. Situation particulièrement libre pour l’époque, avec constitution des paroisses, établissement d’un séminaire, classement très net d’un clergé séculier et régulier qui aura souvent maille a partir avec les gouvernants et chez lequel les difficultés deviendront parfois très aiguës. Pour compléter le rapprochement entre l’ancienne et la nouvelle patrie où les pouvons se

(1) Garneau, loe. cit., pages 209 et suiv.

superposent, peut-être importe-t-il d’ajouter que 1 on y voit même surgir un jansénisme, ayant laissé sans conteste des traces, et un quiétisme qui en s amendant ne manquera pas non plus de marquer son empreinte (i) au siècle de Sarrazin et plus avant dans l’histoire.

Ce clergé et ces gouvernants venus de France allaient par conséquent avoir la préoccupation et la mentalité d’outre-mer qu’ils adaptei aient aux nouvelles conditions de vie des colons canadiens. Dès lors on peut dire à la toute première époque, religieux, Jésuites et Ivécollets, pi êtres séculiers, a leur arrivée, entreprirent la vaste tâche d’instruction qui grâce a eux devait mener le Canada français à son état actuel, en prolongeant ici l’oeuvre poursuivie là-bas.

Non seulement à la fin du XVIIè siècle, il existe à Québec des écoles primaires, un petit séminaire préparatoire aux études classiques, un collège des Jésuites, ce qui est bien pour une ville de douze cents âmes, mais encore, outre les collèges des Sulpiciens et des fils de St Ignace à Montréal, on peut compter de nombr euses écoles dans les paroisses, telles celles du Château-Richer, de St-Joseph-de-la- Pointe de Lévy, du Cap-Tourmente, de l’île d’Orléans.

Le. collège comptait en fin de siècle une centaine d écoliers à la classe primaire, le sé-

(1) Garneau Loc. cit. pages 234 et suiv.

minaire environ quatre-vingts. Si Ton ajoute à ceci les écoles d’Arts et Métiers de St- Joachim, un certain enseignement des sciences chez les Jésuites où Martin Boutet et Pranquelin (i), grand ami de Sarrazin, professent les mathématiques et l’hydrographie, on verra que pour l’époque il se rencontrait au pays un groupe d’honnêtes gens au sens strict du siècle.

Le commerce et 1 industrie avaient d autre part bénéficié du séjour de Talon. La traite des fourrures, premier appât, se voyait adjoindre l’industrie du bois, de la pêche, la découverte du minérai de fer dans la région du St-Maurice comme sur la côte nord du fleuve ; la culture s’étendait, la fabrication d’articles de première nécessité devenait oeuvre, locale, une tannerie et une brasserie s’érigeaient (2). La civilisation dans son ensemble est donc un fait accompli, encadrant le milieu où Sarrazin bientôt évoluera.

Voilà l’ambiance généra - pour un médecin il importe en outre de .enir compte egalement des conditions spéciales qui sont faites à sa profession. S’il doit vivre de la vie commune, l’exercice de son art comporte de plus certaines circonstances particulières qui lui en rendent la pratique plus ou moins complexe.

(1) Mgr Am. Gosselin: “L’Instruction au Canada sous le régime français ”.

(2) Garneau loc. cit.

De longtemps ^ on trouvait à Québec et à Montréal des hôpitaux organisés. On sait l’oeuvre admirable commencée dès 1639 par ces femmes distinguées fondatrices de l’Hôtelde Québec et les secours qu elles avaient déjà fournis avec un personnel médical tout au moins doué de bonne volonté. Talon voyant leur dévouement et appréciant leur effort avait voulu modei niser leur institution au point de vue confort et même hygiène, en la dotant d un. aqueduc, geste encore louable aujoivd hui et constituant alors un luxe inconnu.

Cet hôpital comportait une salle d’hommes et une de femmes, sans compter un local réservé aux officiers malades (1). En tout trente à cinquante lits en 1690. Les lits disposes de chaque côté “ à la manière de France et. les facilités découlant d’un premier agrandissement, la disposition du service pharmaceutique, permettant de desservir les deux groupes '« malades et l’orientation au sud des locaux réservés à ces derniers, tout contribuait à en faire pour l’instant un hôpital modèle. ^

La création de l’Hôpital Général, en partie destine a devenir un asile d’aliénés, complétait ces services hospitaliers où les médecins du roi,, collègues de Fagion et de tant d’autres exerçaient un à un cet art déjà sorti de l’en-

bec.1} Abbé Casgrain: Histoire de l’Hôtel-Dieu de Qué*

fance quoi qu’en aient toujours pensé ses détracteurs.

Bien avant ces temps, il n’existait plus de peuple sans médecins et la profession avait nécessairement déversé au premier jour, sur ces rives, nombre d’adeptes. Il est même incontestable que l’exercice de la médecine ait été chose facile au Canada, non seulement avant Sarrazin, mais longtemps encore après lui. Aussi ne s’étonne-t-on pas de constater le nombre de chirurgiens signalés de toutes parts à côté des guérisseurs d’aventure et parmi eux des médiocrités. Certains esprits dépassent cependant la moyenne et se classent surtout au point de vue chirurgical, . ce qui laisse planer un doute sur leur formation médicale proprement dite.

Il faut admettre malgré tout que ces praticiens faisaient partie de l’élite coloniale et prirent dès le début une large part au développement sous toute ses formes. Le chirurgien Bonnerme arrivant ici avec Champlain est le premier homme de profession à fouler le sol de la nouvelle ville qui se fonde (i). Des médecins sont rencontrés à Port-Royal en Acadie avant cette date (2). Voilà des gens par suite ayant acquis certains titres aux éléments qu’ils représentent.

(1) J. E. Roy: Histoire du Notariat au Canada Ch. II.

(2) Idem.

Ils sont très nombreux les hommes de l’art qui vinrent dès les débuts de Honfleur, de Dieppe, de Rouen, de Marlay et d’ailleurs, appliquer ici leurs connaissances spéciales, simples colons ou encore intéressés au commerce des fourrures et membres de la compagnie des Cent Associés.

Aussi combien ils sont mêlés à toute la vie naissante. Des figures comme Duchesnes, Gififard, Madry sont de bons exemples du médecin colon comprenant à tous points de vue la très large importance du rôle à jouer.

Elle est émotionnante cette vision de Duchesnes parcourant avec le missionnaire les cabanes du sauvage, pour indiquer au prêtre les sujets en danger de mort et agissant comme parrain si l’occasion s’en présente. Surprenant aussi le fait de retrouver les rapports qu il produit d enquêtes médico-légales, instituées dès ce début pour coups et blessures, noyades ou autres accidents. Et à côté de 1 encontrer ce simple chirurgien, propriétaire de ce qui sera plus tard les plaines d’ Abraham (i), lorsqu’il aura donné son bien à Abraham Martin, semble presqu’un symbole du i ôle dévolu dans la destinée du pays.

Que d’émotion aussi à retracer en Gififard, le premier médecin de ! Hôtel-Dieu en même temps que le premier colon à s’établir en dehors des centi es. Voila le médecin défricheur

(1) Ahern loc. cit.

aux portes de ïa ville, de toute cette côte de Beauport, dont on lui octroie la seigneurie en récompense des innombrables services rendus sur les navires du sieur de Roquemont dont le sort fut funeste. Membre du premier Conseil Souverain et premier habitant du Canada à recevoir ses lettres de noblesse, Giffard est un des types les plus intéressants du monde médical devancier de Sarrazin (i).

Non moins captivante enfin la figure de Jean Madry qui émerge de la petite histoire derrière les grands noms formant les cadres de l’histoire officielle. Successeur de Giffard à l’Hôtel-Dieu, premier échevin de Québec et surtout le premier à établir la maîtrise de chirurgie au pays, Madry est encore de ceux qui jouent un rôle de premier plan tant au point de vue médical que social et administra-

tif ,

C’est à ceux-là et à bien d’autres, moins en lumière, que Michel Sarrazin venait s’adjoindre et prêter main-forte. Comme eux conscient de ses devoirs qui doivent dépasser l’activité professionnelle, il serait mêlé à toute la vie locale. Plus qu’eux encore il allait illustrer la science canadienne à son aurore et la médecine du temps. Mais avec plus d’envergure, peut-être, il reste de la même race et du même type. Un vaillant qui sait peiner, un

(1) Ahern, loc. cit.

(2) Idem.

pionnier comme îa France a toujours su en fournir à l’univers entier, portant partout sa foi, sa science et son initiative. Il n’est comme tant d’autres qu’un humble semeur de civilisation sous toutes ses formes, et lorsqu’il aura trouvé sa voie, sa largeur de vue et son esprit scientifique hors pair en feront une des figures les plus captivantes des habitants de la Nouvelle-France.

Son arrivée, nous l’avons vu, passe à peu près inaperçue dans le milieu pourtant restreint de la Colonie, mais où déjà de nombreux collègues l’ont précédé et l’attendent. Rapidement ses mérites se dessinent et ses services, à un moment où l’état de guerre avec les Iroquois crée une situation difficile, vont être tout spécialement appréciés. Aussi un an à peine après son installation à Québec, messieurs de Denonville et Champigny sont-ils déjà fixés sur son habileté comme chirurgien. Ils le nomment le 12 septembre 1686 chirurgien-major des troupes, par brevêt et ordonnance du Conseil Supérieur (1). C’est la notoriété à brève échéance.

Dès lors Sarrazin va poursuivre sous une forme officielle son travail médical durant la période que comprend son premier séjour. Il exerce son art non seulement auprès des soldats et officiers, mais son action s’étend de

(1) Régistre des Arrêts du Conseil Souverain 1692-

ce moment à xôute la colonie et malgré le nombre de ses concurrents, sa réputation l’impose aux hôpitaux de Québec et de Montréal et son savoir soulage sans rémunération tous les habitants.

On conçoit mal, aujourd’hui, l’activité que peut représenter à date un service médical qui s’exerce sur un rayon de soixante lieues. Mais si l’on songe aux difficultés des transports effectués par voie fluviale, au temps qu’il fallait y mettre et au manque de confort dans ces déplacements à un moment où on ne jouissait point de ces luxueux bateaux possédés plus tard par certains gouverneurs ou intendants, il est étonnant que Sarrazin ait pu poursuivre aussi régulièrement l’exercice de ses fonctions dans les deux villes. D’autant plus que la santé laisse à désirer chez ce jeune homme dont la longue carrière en d’aussi rudes conditions est presque renversante.

L’acte de Denonville a été facilement reconnu en haut lieu et Sarrazin fut gratifié d’un octroi spécial, pour lequel Frontenac lui*même se hâte de féliciter chaleureusement le ministre, dès son retour au pays en 1689. A ce moment le gouverneur insiste, comme toutes les autorités continueront de le faire pendant quarante ans sur “ le soin et la charité ” qu’il apporte à remplir ses fonctions (1).

(1) Archives de la Province de Québec. Lettre de Frontenac.

Le Conseil Souverain appuie à son tour pour que cette nomination soit ratifiée par brevêt royal et le 16 mars 1691, ce brevêt était octroyé de Versailles dans les termes suivants :

“'Aujourd’hui 16 mars 1691 le Roy estant à Versailles voulant commettre une personne capable et expérimentée au fait de la chirurgie pour traitter et panser les soldats des troupes qu’Elle entretient au pays du Canada, et sçachant que le Sr. Sarrazin a les qualités nécessaires pour s’en bien acquitter, Sa Majesté l’a retenu et ordonné, retient et ordonne chirurgien des troupes qu’Elle entretient au dit pays auz appointemens qui luy seront ordonnez par les estats qui sont expédiez chaque année pour l’entretien des dites troupes et autres dépenses à faire au dit pays pour le service de Sa Majesté. Mande au Sr Comte de Frontenac etc.” (1).

C’était la confirmation officielle et définitive, alors que l’on comptait à Québec seulement, plus de cinq ou six chirurgiens, sans mentionner de Nevers, Duporteau et Maublant, chirurgiens de compagnies (2), par conséquent prenant part active au traitement des militaires. Et parmi ces hommes, les uns comme de la Grange et Dumancin voire même du Roy dont on a sérieusement mis en

(1) Archives de la Province de Québec.

(2) E. Myrand “Sir W. Phips ”.

doute la profession (i), n’avaient peut-être pas très grande réputation, mais d’autres tels Timothée Roussel et Beaudoin jouissaient d’un certain prestige. Sarrazin s’était donc classé parmi ses confrères au tout premier rang. Comme tous du reste, il n’était encore que chirurgien, mais les efforts accomplis bientôt pour devenir médecin indiquent nettement sa mentalité supérieure.

De sa pratique médicale durant ce premier séjour, on ne sait en fait que fort peu de choses. On le voit agir dans une affaire de duel entre le sieur Desbergères et le sieur Duplessis, Desbergères ayant été blessé d’un coup d’épée et traité par lui (2) Cet incident entre un civil et un capitaine de troupe, tourne contre le civil car Duplessis fut condamné à verser à Desbergères une somme de six cents francs et tous deux à dix francs d’amende à l’Hôtel-Dieu et au bureau des pauvres de la ville déjà organisé et en plein fonctionnement (3). 11 examine encore les blessures

d’un sieur de Lorimier touché à son tour par un capitaine, le duel étant semble-t-il relativement fréquent bien que les combattants fussent soumis au jugement du Conseil (4).

Le siège de Québec en 1690, où le nombre des blessés fut important, dut fournir à son

(1) Ahern loc. cit.

(2) Jugements et Délibérations, vol. III.

(3) Cité par Ahern des Jugements et Délibérations.

(4) Idem.

activité chirurgicale une assez vaste pratique. Si on ne retrouve pas son nom aux avantpostes ni à la Canardière, ni ailleurs, il dut néanmoins recevoir aux hôpitaux les blessés qu’on y emmenait de toutes parts. Là ne se limitait pas son travail, malgré l’activité qu’il déployait, ses services étaient également requis en médecine comme en chirurgie.

C’est même cet état de chose qui poussera très probablement Sarrazin à retourner consciencieusement élargir sa compétence en joignant à sa maîtrise chirurgicale une formation médicale complète.

Ceci n’implique pas que les connaissances de nos maîtres chirurgiens de la première heure fussent nulles en médecine. Il suffirait pour se convaincre du contraire de parcourir la très longue liste de médicaments intitulée : “ Mémoire des Médicaments nécessaires pour les troupes du Roy en Canada à envoyer en 1693” (1) et qui naturellement dut être rédigé par le chirurgien-major de ces troupes, Michel Sarrazin. C’est un des plus jolis documents de polypharmacie que l’on puisse retrouver, où à côté des huiles essentielles, de laurier, de rose, de lis ou d’absinthe, se rencontrent les sirops, les miels, les encens, le soufre, les pierres et les acides, voire même l’antimoine auquel on avait si fortement fait la guerre à la Faculté et la théria-

(1) Archives de Québec. Cf. Pièces justificatives.

que qui de toujours gardait son titre de panacée. Le mémoire comporte encore pour établir combien on est à point, le séné, la rhubarbe et la casse, mais aussi le laudanum et l’onguent napolitain. Pour la saignée les lancettes, et les seringues à “ gros canons ” pour le lavage des plaies, les cautères et les emplâtres sans nombre avec les suppuratifs et les vulnéraires constituent l’arsenal chirurgical.

Si l’on veut comparer la pharmacopée anglaise à celle de nos chirurgiens, il suffit de rapprocher cette curieuse pièce de la liste non moins élaborée et judicieusement classée des médicaments que porte dans son coffre le' sieur George Jackson, chirurgien des troupes de Phips dans l’expédition contre le Canada en 1690 (1). Les différences sont minimes et l’on peut juger que la chirurgie d’armée était la même en principe dans les deux camps.

Sarrazin avant d’avoir décroché son titre de docteur se conforme en tous points à la thérapeutique du siècle où l’humorisme sur son déclin triomphe encore de façon élégante à la cour. Son importante et prévoyante commande du 5 octobre 93, ne le prendrait pas au dépourvu dans le soulagement des misères humaines.

Les religieuses de l’Hôpital Général jugeant comme tant d’autres de sa valeur l’avaient

(1) E. Myrand loc. cit. page 295.

pris comme médecin à cette date ce qui ajoutait encore à ses fonctions et à sa clientèle, un service hospitalier cependant pas très lourd en temps ordinaire.

Son titre de médecin des troupes 1 obligeait à des voyages à Montréal déjà signalés. C’est au cours de l’un de ces voyages durant l’été de 1692 qu’il fut assez gravement atteint pour être transporté à l’hôpital de cette ville où, devant le notaire Adhémar il rédigea son testament (1). Après avoir manifesté sa croyance, il lègue à sa mère Madeleine Bonnefon, veuve de sieur Claude Sarrazin, demeurant à Gilly en Bourgogne, l’usufruit des biens qu’il a en France. La part des pauvres est remise à l’hôpital St-Joseph de Ville-Marie et ses livres de chirurgie sont légués à trois confrères de l’endroit, La Source, St-Amand et La Sonde, dont il apprécie évidemment les bons services à son égard. Cette atteinte dut être assez sérieuse et le don qu’il fit d’une chapelle à l’église de Ville-Marie (2) durant cette même année paraît en relation avec l’espoir de son rétablissement.

Un mois plus tard son état s’était suffisamment amélioré pour qu’il pût redescendre à Québec et annuler par un nouveau testament

(1) Bulletin des Recherches Historiques XXVI page

(2) Archives de Montréal.

en date du 14 septembre, — l’autre était du 13 août, — ses dernières volontés.

Cette fois, c’est chez son ami Franquelin, hydrographe du roi, professeur de sciences, que Sarrazin s’est retiré, place Notre-Dame, piobablement des son arrivée. Il est encore au lit et c’est devant le notaire Genaple qu’il modifie sa première donation en indiquant comme son légataire un frère, Claude Sarrazin, bourgeois à Nuits, mais sans modifier le reste de la pièce.

Il devait rapidement se rétablir et continuer l’exercice de ses fonctions. D’amitié très intime qui le rattache à Franquelin, l’esprit le plus versé dans les sciences à Québec, ne laisse pas de doute dès ce' moment sur les dispositions particulières, la mentalité et le goût manifesté pour ces études chez Sarrazin, toujours si réservé par ailleurs dans ses relations comme en font foi plusieurs témoignages. Cependant, il n’apparaît pas qu’il ait durant ce premier séjour pris un intérêt particulier à l’histoire naturelle du pays. Ce sont probablement ses études postérieures qui l’ont orienté de façon spéciale et peut-être même les amis qu’il a rencontrés en poursuivant sa médecine à Paris.

Pour l’instant, il songe plutôt à l’état ecclésiastique. Un de ses frères est prêtre à Nuits, lui-même veut entrer dans les ordres. Des renseignements sont peu précis sur son

séjour au séminaire (i). Une lettre de I'rontenac à ce sujet semble lever tous les doutes

(2) et indiquer que ce fut ici même qu’il porta la soutane. Une autre source confirme la chose. Son séjour dans les ordres ne fut pas en tout cas de très longue durée, car dès 1694 Sarrazin passait en France sans détermination absolue de changer de carrière, mais avec certaines velléités au départ, fort peu ancrées et peu persistantes.

La colonie le voyait partir avec regret, car il y avait rendu de grands services et peu d’hommes de l’art pouvaient se comparer à lui. On avait prévu la chose et Frontenac avant que Sarrazin ne quittât le pays s’était assuré les fonctions d’un remplaçant. C’est le chirurgien Beaudeau arrivé en 1693, alors que Sarrazin s’était déjà retiré du monde, nommé chirurgien-major des troupes à Montréal et chirurgien de l’Hôtel-Dieu de Québec

(3) . Il remplit ces fonctions à la satisfaction du gouverneur et de tous.

Sarrazin allait passer trois ans en France avant de revenir au Canada. C’est encore la période de sa vie la moins connue, mais il importe pour juger de la formation qu’il pourra acquérir, de se rendre compte de l’état de la

(1) Cf. Mgr Laflamme “Michel Sarrazin de l’Etang”,

(2) Manuscrits relatifs à l’histoire de la Nouvelle- France, 2ë série Vol. VIII page 4535 cité par Aller n,

(3) Aliéna loc. cit.

médecine et des sciences en cette fin de siècle et du milieu où Sarrazin évoluera. L’orientation de son travail au retour nous dit assez combien on appréciait dès lors la formation scientifique acquise et tout l’usage qu’on savait faire des aptitudes de chacun, pour mettre debout les notions nouvelles qu’une curiosité naissante savait rechercher de toutes parts.

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