TRAVAUX HISTORIQUES DU DOCTEUR I.ABRIE
U* Histoire du Canada du Dodleur I^abrie. — I^abrie et M. Cazeau, secrétaire de rarchevêché. — Deux lettres inédites de I^abrie à M. Jacques Viger.
Au milieu des travaux de sa profession, auxquels s'ajoutaient ses nouveaux devoirs comme député, au milieu de ses courses et de ses labeurs pour la cause de réducation, le Dodeur Labrie trouvait moyen de mettre la dernière main à sa grande Histoire du Canada. Ses amis et tous les Canadiens instruits, en général, rengageaient à se presser, et le favorisaient autant qu'il était en leur pouvoir :
on le regardait comme un des meilleurs écrivains de Tépoque ; on avait confiance dans ses recherches consciencieuses et la rectitude de son jugement.
M. Cazeau, alors secrétaire de l'archevêché, ce prêtre que nous avons si bien connu, et qui restera à jamais comme le type du parfait ecclésiastique et du gentilhomme accompli, avait poussé la bienveillance jusqu'à lui permettre d'emporter chez lui quelques documents historiques dont il avait besoin. Le Doéleur lui écrit un jour de Saint-Eustache :
" Je profite de l'occasion de M. Rochon ^'^ pour vous renvoyer les papiers que vous avez eu la complaisance de me confier. . . .
S'il arrivait que vous en eussiez découvert d'autres, qui soient de nature à m'être utiles, et que vous ne trouviez pas d'inconvénients à me les faire parvenir par le porteur, je vous aurais mille obligations."
(i) L'instituteur dont il a été parlé plus haut.
Puis il ajoutait :
" Vous désirez savoir si V histoire va bien, et je dois vous dire que j'y travaille constamment, c'est-à-dire autant que les circonstances peuvent me le permettre.
Mais un homme qui a une profession, une famille, et des terres, et qui est de plus astreint à remplir plusieurs devoirs publics, n'a pas tout le loisir qu'il désirerait.
De tout cela vous devez conclure que la besogne va telle que telle dans les mains d'un bomme qui a bonne volonté, mais qui manque un peu de moyens ; car il faut toujours chercher le pain avant tout "^^>
Lorsque ses devoirs de député l'appelaient à Québec, il lui en coûtait, sans doute, de se séparer de sa famille; mais il était heureux, aussi, de se rapprocher quelque temps du pays natal, du séminaire de Québec oii il avait fait ses études,
(i) I/Cttre du 27 mai 1830.
et de plusieurs de ses amis. Parmi ceux qui lui témoignaient une confiance toute particulière, était, comme on vient de le voir, M. Cazeau. L'estime et la confiance étaient réciproques. Le DoAeur lui écrit un jour :
" J'espère que le seigneur évêque (Mgr Panet) conserve sa bonne et heureuse santé, en dépit des années. ^'^ Puisse la Providence prolonger son existence! Je
crois qu'elle nous est bien utile Il s'est
passé quelque chose que j'aimerais à vous conter; mais le temps va me manquer; il faut remettre à la première entrevue '*
Puis, toujours préoccupé de son Histoire du Canada^ et des recherches historiques qui lui restaient à compléter :
" Répugneriez-vous, disait-il, à m'envoyer le volume des registres dans lequel je suis maintenant occupé, celui oii se
(i) Mgr Panet avait alors 78 ans.
trouvent les papiers relatifs à Mgr de Pontbriand et à Mgr Briand ? Je suis seul, et pourrai faire bien de la besogne, ce
soir Je remettrai le registre demain
matin moi-même. L'an dernier, ajoute-t-il, on me fit la même faveur." ^'^
Toucbant exemple que celui de ce député intelligent et honnête, qui, loin de sa famille, consacre ses loisirs et ses veilles à compulser les archives pour écrire l'histoire de son pays !
Voulons-nous avoir une idée du travail de Jacques Labrie et de la passion avec laquelle il se livrait à ses recherches historiques ? Lisons deux lettres inédites adressées à son ami Jacques Viger, cet autre chercheur qui a rendu tant de services à notre histoire. Je les donne telles qu'elles sont dans leur aimable simplicité :
(i) Lettre écrite durant la session parlementaire du printemps de 1831 .
elles sont toutes deux datées de Saint- Eustache ; la première est du 8 février 1827 •
" Mon cher Jacques, tu seras sans doute surpris de ne point recevoir l'écrit en question. Mais il ne faut point me condamner sans m'entendre. M'étant procuré le livre d'ordres de Hughes, je me suis occupé à le parcourir et à en faire quelques extraits, ignorant combien de temps il me le laisserait en mains. Malheureusement il manque dix-sept pages au livre, qui paraît avoir commencé au ler janvier 1761. La première page, du 8 février, contient un article annonçant que le lendemain, à 1 1 heures du matin, le roi Georges III sera proclamé. Puis les pages suivantes sont écrites avec de l'encre si blanche qu'on n'en peut presque rien déchiffrer jusqu'à la page 25, oh commence le mois d'avril. Je n'y vois conséquemment rien de semblable à ce que nous
cherclions. Beaucoup de cours martiales de garnison et générales. J'y vois quantité de soldats fustigés, et quelques
Canadiens, pour vols, infractions de la paix, insultes à des soldats, etc. Les punitions extrêmement sévères : un Canadien, pour avoir été trouvé avec des outils du Roi en sa possession, condamné à quatre cents coups de fouet ; d'autres étaient condamnés à des amendes pour avoir vendu des liqueurs sans licence ou avoir enivré des soldats; d'autres, fustigés pour avoir recelé des objets volés ; deux marchands anglais, condamnés, l'un à ;^30, l'autre à ;^20 d'amende, et à demander pardon à un enseigne Nott, pour l'avoir insulté, etc. Mais point de causes pour dettes. D'où il paraîtrait qu'on avait réservé à ces cours martiales à juger des choses qui se traitent maintenant aux sessions de quartier.
" Il y a dans ce livre plusieurs choses
qui peuvent donner une idée de Tadministration de cette époque obscure de notre histoire; mais aucune pièce qui puisse nous apprendre de quelle manière on jugeait des dettes jusqu'à 1 761 ou l'ordonnance de Gage. Peut-être y aurait-il dans.
Montréal des livres contenant les ordres, qui ont suivi immédiatement la reddition de cette ville.
" Je vais aujourd'hui au Lac des Deux- Montagnes, et y prendrai quelques notes sur l'histoire ecclésiastique antérieure à.
la conquête. Demain je continuerai mes^ notes sur le livre de Hughes, et la semaine prochaine t'enverrai l'écrit en question
" Plamondon m'a envoyé l'ordre général ou l'ordonnance de M. Jacques Murray en l'automne de 1760. Il tient toujours à ce que tout était militaire.
" Le manque de temps m'empêche de te répéter quelques petites anecdotes venues dernièrement de Québec, et que j'ai mises.
dans la lettre de Kîmber. Il t'en fera part, je pense.
" Adieu, cher ami. Si tu pouvais venir me voir, nous causerions encore, et exami* nerions ensemble les ordres. Dans le cas contraire, je te communiquerai mes extraits, qui contiendront tout ce qui s'y trouve de relatif aux habitants du pays ""
L'écrit dont il est question dans cette lettre est probablement la traduction d'un document anglais que Jacques Viger avait confié à son ami. Le DoAeur Labrîe possédait en effet parfaitement la langue anglaise, et ses amis en profitaient largement. Il écrit le 13 avril à Jacques Viger que sa traduction est prête :
" Mon cher Jacques, la presse où j'étais dans mon dernier voyage ne m'a permis que de te voir un instant, malgré que j'eusse mille choses à te dire. Il ne me revient point si je t'ai dit que la traduction d'AUan était prête, et qu'elle est à ton
service quand tu voudras l'avoir, corrigée ou gâtée, tu en jugeras. C'est bien le morceau historique qui m'a donné le plus de peine à traduire, de longtemps. Je ne te l'envoie pas aujourd'hui, car il faut que je le relise, ne l'ayant pas fait encore depuis que Rochon l'a copié.
" Tâche donc de m'envoyer ces mémoires sur 75, et les réponses du père Papineau au sujet des seize Canadiens. Tâche aussi de tirer de lui : premièrement, si Carleton partit de Montréal en même temps que la flotte ; deuxièment, quel jour il partit de Montréal. Le père Franchère, si tu le connais, pourrait te dire cela peut-être.
" J'ai fait de nombreux et copieux extraits,depuis quelques jours,de mémoires très intéressants : la défense de Vaudreuil, de Joncaire, de Duverger, de Saint-Blin, de Boishébert, Bréard, tous impliqués dans les malversations du Canada. Tu verras
cela. Renvoie-moi le P. Noiseux ^'\ si tti en as fini. Je désire voir ce qu'il dit de Le Loutre et autres.
" M. Boishébert dit du bien de Ménacb, que Smith décrie. Je vois qu'il faut abso-^ lument se tenir en garde contre cet écrivain. Il écrit, je vois, sous l'impression de la haine que sa nation portait aux Acadiens et à tout ce qui leur touchait.
" Il faut absolument tâter le séminaire de Montréal. Ils doivent avoir plusieurs des mémoires imprimés pour la défense des accusés: ceux de Bigot, de Martel,.
Varin, Péan, Cadet, etc ; les décisions prononcées et portées par la commission du Canada ; aussi, des mémoires relatifs aux démêlés des Jésuites avec l'intendant, etc.
"J'ai la Relation des voyages de M.
Plessis dans le golfe, Terreneuve, Ile Saint-
(i) Auteur d'une Lisie chronologique du clergt canadien.
Jean, Cap-Breton, etc. C'est fort bien dit et très intéressant. Je les fais copier, et tâcherai d'obtenir la permission de la livrer à l'impression ^'^ "
(i) Archives de M. Tabbé Verreau.