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CHAPITRE XI

LE DOCTEUR LABRIE AU PARLEMENT (suite)

Labrie et la loi d'éducation de 1829. — Les députés, inspecteurs d'écoles. — Labrie, et M. Neilson. — Sir James Kempt. — La question des biens de Saint-Sulpice. — Ce qu'était Labrie comme député. — Il se sépare de M. Papineau.

Je n'ai pas l'intention d'examiner en détail la carrière politique du Dodleur Labrie. Elle fut courte — il ne siégea en chambre que trois sessions ^'^ ; — mais elle

(i) La première, du 21 novembre 1828 au 14 mars 1829 ; la deuxième, du 22 janvier au 26 mars 1830 ; la troisième, du 27 janvier au 31 mars 1831. Il y eut, en octobre 1830, de nouvelles élections générales, occasionnées par la mort de Georges IV, et le Dodleur Labrie fut réélu dans son comté. Il mourut dans l'automne de 1831.

fut bien remplie, car il prit part à beaucoup d'actes de législation extrêmement importants pour l'avenir du pays, tel que la loi pour l'érection de plusieurs phares dans le golfe et dans le fleuve Saint-Laurent, afin de rendre la navigation plus sûre, et la loi pour favoriser l'ouverture de grands chemins de colonisation.

Deux causes ne pouvaient manquer d'occuper en chambre l'attention du Docteur Labrie : l'intérêt de la profession à laquelle il appartenait, puis la cause sacrée de l'éducation. Il donna son concours aux lois sages qui furent présentées à ce sujet.

*^ Un de ses premiers soins, dit le Docteur Tessier, fut de travailler à relever la profession dont il était un ornement, de l'état abject oii elle était restée depuis la

découverte du pays C'est au Dodleur

Labrie et à ses collègues médecins de la chambre d'assemblée que nous sommes redevables d'avoir enfin réussi à instituer

ces tribunaux qui sont maintenant chargés de veiller à rhonneur de la profession médicale "

Quant à l'éducation, une excellente loi fut présentée en chambre, en 1829, po^^ favoriser l'établissement d'écoles élémentaires dans tous les comtés du pays. Cette loi accordait une aide généreuse pour la construction des maisons d'école et pour le paiement des instituteurs. Elle subventionnait aussi certaines institutions établies pour l'enseignement secondaire.

*^ On accordait, dit M. Chauveau, ^'^ des pouvoirs assez étendus à des visiteurs qui n'étaient autres que les membres du conseil et de l'assemblée législative pour tout le comté, les curés ou ministres pour leur paroisse respective, et les plus anciens juges de paix et ofl&ciers de milice

" C'était alors, ajoute-t-il, l'âge d'or de

(i) L^ Instruct, ptiblique au Canada ^ pp. 66 et 350.

rinstruction publique. Les membres du parlement étaient eux-mêmes inspecteurs d'écoles gratuitement ^'^ et distribuaient des récompenses aux élèves."

Non seulement le Docteur Labrie prit une part importante à la préparation de cette loi d'éducation, mais une fois qu'elle fut sanctionnée par la législature, il travailla de toutes ses forces à son exécution. On le vit alors parcourir avec une activité étonnante les différentes paroisses de son comté, ouvrir des écoles, les visiter, les diriger lui-même au besoin, comme il avait fait pour l'académie de Saint-Eustacbe: et tout cela avec un désintéressement parfait, se trouvant suffisamment récompensé par la joie qu'il éprouvait de voir enfin réalisé le rêve de toute sa vie,

(i) Ce ne fut même que dans la session de 1831 qu'ils se votèrent une indemnité parlementaire. Jusque-là les députés ne recevaient rien pour leurs services en chambre.

l'instruction mise à la portée du peuple et favorisée par le gouvernement du pays.

La politique réserve souvent à ceux qui s'y livrent bien des déceptions. Voici quelques réflexions que communiquait Labrie à un de ses amis, à la suite de la première session à laquelle il avait pris part :

" Les grands et larges travaux de notre législature n'ont pas produit à beaucoup près les heureux résultats qu'on en attendait. Les lois un peu importantes ont été réservées pour la sanction royale, c'est-àdire pour les calendes grecques, car c'est la conclusion que l'on doit tirer de l'expérience que nous avons du passé. Sur les soixante-douze bills sanctionnés, il n'y en a pas trois qui soient d'un intérêt général. On dirait que nos représentants ont voulu s'étourdir, en prenant beaucoup de besogne de détail pour se faire excuser d'avoir négligé les grandes questions.

*^ On murmure beaucoup ici de n'avoir

pas de bill de milice. Quoi ! dans quatre mois, M. Neilson, qui s'était volontairement chargé de cette mesure, n'a pas pu faire plus tôt rapport d'un bill quelconque?

Fallait-il donc tant de temps pour faire un bill de milice ? En fallait-il beaucoup pour faire revivre le bill expiré au ler mai 1827? Une loi quelconque valait mieux que les maudites, exécrables, abominables ordonnances, sous l'empire desquelles on nous laisse si injustement, si maladroitement, si criminellement. Les habitants vont crier, et ils auront raison. Pour cette fois, on ne peut pas rejeter la faute sur le Conseil. Il n'était pas raisonnable d'attendre à l'avant-veille de la prorogation pour lui envoyer un bill. C'est donc la faute seule de la chambre, et en particulier de M. John Neilson. Comment pourra-t-il se laver aux yeux de la province, qu'il laisse en souffrance, aux yeux, du gouverneur, qu'il met dans l'embarras ?

" Je voulais aussi vous dire un mot du l>ill des paroisses : mais voilà que le papier •est plein. N'est-il pas étrange que ce gouverneur ne soit pas autorisé à sanctionner pareille loi ?

" Que tout ceci pourtant soit entre nous, surtout par rapport à M. Neilson. J 'espère ^u'il aura les moyens de se justifier. Cet homme doit mourir populaire "

Ecrivant au même ami quelques mois plus tard, il lui faisait part d'un projet littéraire ; puis il ajoutait :

** Pour en revenir à l'Histoire, je m'en occupe ^constamment : elle a fait du progrès ; cependant il reste encore quelques lacunes dans mes renseignements, et je prévois ne pouvoir les compléter que lorsque Son Excellence l'Administrateur nous rappellera ^ovlx prendre nos avis^ et ne rien faire de ce que nous lui recommanderons : c'est la mode à présent. Nous lui avons indiqué les hommes qui avaient

fait le malheur du pays sous son prédé* cesseur ; le pays avait droit d'attendre qu'il les traiterait comme des gens dont il n'est pas bon de prendre et de suivre les avis. Cependant Sir James Kempt a con-^ tinué de les voir et de les consulter, et de les placer même sur le Banc judiciaire l Qu'en pensez-vous ? Je me suis jusqu'ici évertué à trouver des raisons d'applaudir à la conduite conciliatrice de notre administrateur en chef, et je vous avoue que j'étais sincère dans le désir que j'avais de trouver en lui l'ami du pays et de ses habitants. Mais à la fin tant t^a la cruche à Veau qrûelle se casse. M. Kempt avait de nombreuses injustices à réparer: il n'en a réparé aucune! Il avait un conseil législatif à augmenter, pour y faire entrer des hommes indépendants et amis de leur pays : c'est encore à faire I II avait des magistrats et des officiers de milice démis, à rétablir dans leurs grades : en est-il un

seul de rétabli? Il avait.... Mais ce serait trop m'engager que d'entreprendre le tableau de tout ce que Sir James Kempt avait à faire et qu'il n'a pas fait ; il n'attend peut-être que l'occasion : laissons-le donc faire. Attendons l'événement.

" Il faut avouer, malgré tout, que notre administrateur est plein de talent et d'esprit. Ça serait dommage s'il n'usait point de ses bonnes qualités pour notre commun avantage. Il n'est assurément personne plus propre que lui à gouverner et à bien gouverner le pays."

Voici ce qu'il écrivait encore, au sujet des biens de Saint-Sulpice, que le gouvernement anglais menaçait, à cette époque, d'enlever à leurs légitimes propriétaires :

" Nous sommes réjouis d'apprendre que le clergé va adopter des mesures pour arrêter les démarches indiscrètes de M.

Roux. Ce monsieur nous a dit dans son mémoire, il y a quelques années, qu'ils

n'étaient que des ûdei-commissaires de leurs biens, et que comme tels ils ne pouvaient accéder à aucunes transactions qui tendraient à les en dépouiller. Et aujourd'hui il s'en va, part à la dérobée, pour transiger et faire cession I J'ai vu dans une lettre de M. Demers ^'^ l'argument de M. Vallières : il est nouveau, je crois, et peut être bon ; mais il contredit l'assertion de M. Roux, qui invoque une cession faite par les Sulpiciens de Paris à ceux de Montréal. Il faudrait, pour bien faire, tâcher de ne point mettre de contradic" tions dans nos moyens. Au reste, j'ai toujours été d'avis que le meilleur argument serait l'unanimité avec laquelle les habitants du pays parleraient en faveur de la possession du Séminaire. Faites-les parler, faites parler le clergé, et vous réussi-

(i) M. Jérôme Demers, alors supérieur du séminaire de Québec.

rez ; les ministres n'aimeront pas à heurter de front Popinion générale de la province.

" Pour moi, je considérerai comme un grand malheur de voir ces biens passer dans les mains du gouvernement, parce que s'il commence une fois à nous dépouiller, oii s'arrêtera-t-il ?. Je suis celui qui ai donné le branle aux résolutions que nous avons transmises à Sa Grandeur, et rien n'a pu m'être plus agréable que de voir que mes idées avaient rencontré son approbation. J'espère encore que nous réussirons, quoiqu'il soit peut-être tard ^'^ "

On sait que Mgr Panet réussit en efiFet> par sa sagesse et sa fermeté, et grâce à l'appui de tous les bons citoyens, à faire écarter le projet qui avait menacé sérieusement les biens de Saint-Sulpice.

J'ai montré le député des Deux-Mon-

(i) Archives du séminaire de Québec, Lettres inédites du Dodteur Labrie à Tabbé N. Fortier, de Tarchevêché.

tagnes inaugurant sa carrière politique par la publication d'un opuscule sur la constitution britannique. Il était là, je crois, dans son véritable rôle. Je ne me le figure pas, en effet, orateur, et n'ai rien vu qui m'autorise à croire qu'il avait le don de l'éloquence. C'était un homme d'étude, de travail; il avait de grandes connaissances, et était très versé, surtout, dans les sciences historiques et dans le droit constitutionnel ; c'était un esprit droit, lucide, une âme généreuse, essentiellement honnête, sincèrement dévouée au bien de son pays : avec toutes ces qualités et ces avantages, il ne pouvait manquer d'être, en chambre, un député très utile, consulté, respecté. Mais il n'était nullement d'un tempérament à jouer un premier rôle, un rôle de chef de parti.

Si j'avais à le comparer avec quelqu'un de nos anciens chefs parlementaires, j'associerais son nom à celui de Denis-Ben j a-

min Viger, dont il se rapprochait peut-être plus que personne par une admiration sincère du régime constitutionnel, par la sagesse des vues et la modération dans les idées. <^>

Il était aussi très attaché à M. Papineau, et il l'appuya de toutes ses forces dans la revendication de nos droits et de nos libertés politiques ; mais M. Bibaud nous apprend qu'il finit par se séparer de lui sur la question des subsides. ^^^ Ce fut, sans doute, lorsqu'il put constater, par le rapport du comité de la chambre des communes d'Angleterre, que des idées plus

(i) M. Morin faisait un jour en quelques mots un bel éloge de M. Viger: ** Pourquoi le nom de M. Viger, disait-il, n*a-t-il pas été mentionné (pour la charge d*Orateur) ? Il est certainement le député le plus instruit dans les connaissances historiques, politiques et parlementaires, et sa vie tout entière a été consacrée à la cause du peuple.** {Archives du Cayiada, 1883, p. 174, lettre de M. Morin à M. Hincks, Québec, 8 mai 1841).

(2) Le Panthéon Canadien,

conciliantes à Tégard des Canadiens commençaient à prévaloir dans les conseils de la mère-patrie. Quand il apprit, surtout, que le parlement anglais se montrait disposé à abandonner à l'assemblée législative le contrôle de tous les revenus du Bas-Canada, excepté celui des terres de la couronne, moyennant une liste civile votée pour la vie du roi, il n'hésita pas à se déclarer satisfait, parce que Pon reconnaissait enfin le principe pour lequel il avait toujours combattu.

Il n'eut pas, toutefois, occasion d'exprimer là-dessus son opinion en chambre, puisque ce ne fut que dans la session d'automne 1831 que l'assemblée législative fut appelée à voter les subsides en conformité du nouvel acte impérial, ^'^ qui lui

(i) Le biU présenté aux communes par lord Howick, sous-secrétaire d'Etat pour les colonies, et sanctionné par le roi le 21 septembre 183 1.

accordait, à certaine condition, le contrôle des revenus de la province.

La majorité de l'assemblée resta alors avec M. Papineau, et repoussa la liste civile permanente demandée par TAngleterre. ^'^ " Jamais la chambre, dit M. Garneau, n'avait fait une faute aussi grave; Déjà une influence funeste l'emportait au.

delà des bornes de la prudence." ^^^

(i) M. Viger avait été nommé quelque temps* auparavant (1830) au conseil législatif, puis envoyé à Londres comme agent des Canadiens.

(2) Histohedu Canada^ t. III, p. 292.

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