CHAPITRE III
LE CURÉ SARAULT
I/C curé Sarault : son esprit de sagesse et de prudence. — Annexion d'une partie de Saint-Charles à Saint-Henri. — Formation de Saint-Gervais.-— I^a paroisse Saint- Charles lors de la conquête, et de l 'invasion du Canada par les Américains.— -Qualités personnelles de M. Sarault»
Né à Montréal en 1726, Louis-Pascal Sarault fit ses études au séminaire de Québec, et les termina en 1746. Son premier ancêtre, au Canada, était originaire, lui aussi, de Saintes, et son père, tm simple ouvrier.
H fut ordonné prêtre le 20 septembre 1749, en même temps que M. Brassard, le vénéré fondateur du séminaire de Nico-
let, puis nommé de suite curé de la nouvelle paroisse de Saint-Charles.
Il avait avec lui, au presb3rtère, sa jeune sœur, Marie-Gabrielle, et la maria quelques années plus tard au seigneur de Monte-à-peine, M. Joseph Roy. Elle est la mère de M. Jean-Joseph Roy, qui succéda en 1796 à son oncle Sarault comme curé de Saint-Charles.
Cette paroisse, encore peu populeuse, était très étendue, puisqu'elle comprenait même les rangs de la Grillade^ de Saint- Félix et du Trait-carrê^ qui font aujourd'hui partie de Saint-Henri. Lorsque ces concessions furent détachées de Saint- Charles, vers 1780, ce fut l'occasion de grandes difficultés, au milieu desquelles M. Sarault fit éclater son esprit de sagesse et de conciliation. Les habitants du territoire que l'on voulait annexer à la nouvelle paroisse de Saint-Henri avaient répugnance à y aller. L'Evêque les menaça
d'interdit; M. Sarault s'interposa pour amortir les coups, et sans lui, peut-être, il y avait lieu de craindre de grands malheurs. Il écrit un jour à Mgr Briand :
"Hier, au prône, j'intimai vos ordres aux paroissiens en question, et je les exhortai à l'obéissance pour les motifs que je crus les plus propres à y porter. Je ne leur dis rien du courroux de Votre Grandeur contre eux et de ses menaces. Il sufl5.ra de le faire dans le cas où ils n'obéiront pas. Ce sera l'affaire de leur nouveau curé, puisqu'ils ne viendront plus ici."
A propos de ces difl&cultés, qui se renouvellent quelquefois à l'occasion de la formation des paroisses, l'auteur de la Seigneurie de Lauzon fait de judicieuses remarques :
" L'opposition, dit-il, que manifestaient les colons de Lauzon habitant les villages de la rivière Boyer, qui jusque-là avaient été desservis par le curé de Saint-Charles,
se comprend. Ces braves gens n'appartenaient point aux familles qui avaient colonisé les rives de l'Etchemin. Celles-ci venaient en grande partie de la Pointe de Lévy, de l'île d'Orléans et de quelques paroisses des environs de Québec. Les habitants de la Rivière Boyer, eux, venaient des vieilles seigneuries de Beaumont, de la Durantaie, de Saint-Vallierou de la rivière du Sud. Depuis tantôt quarante ans, ils relevaient de Saint-Charles où habitait encore le vénérable curé Sarault, fondateur de cette paroisse. Or, on ne se sépare point d'habitudes anciennes, de parents et d'amis, sans qu'il en coûte. L'habitant a toujours eu la plus grande répugnance à laisser le temple qui a abrité son enfance, où il a été baptisé, où il s'est marié, où reposent ses ancêtres.
C'est pour lui comme une migration sur une terre étrangère, et il met du temps à s'apprivoiser dans un nouveau nid."
M. Sarault déploya le même esprit de sagesse et de prudence à l'occasion de l'établissement de la paroisse de Saint- Gervais, qui se forma à peu près en même temps que celle de Saint-Henri. Ce qui donna lieu à la création de Saint-Gervais, ce fut l'émigration, vers cette époque, d'un bon nombre d'Acadiens qui allèrent se fixer dans les concessions du seigneur Descheneaux.
Descheneaux avait succédé au fameux Péan comme seigneur de la Livaudière ; et il avait, en 1770, sur ses terres en arrière de Saint-Charles, une soixantaine de familles acadiennes ^'\ sans compter celles qui s'étaient établies, quelques années auparavant, à Saint-Charles même^ du temps de M. Dosque, leur ancien missionnaire de l'île Saint-Jean, devenu curé
(i) Histoire de la seigneurie de Lauzon, t. III> p. 153.
de Beaumont^'\ Descheneaux voulait faire une paroisse et obtenir un curé pour ses nouveaux censitaires de la première^ deuxième et troisième Cadie.
Tout en modérant le zèle de ce sei- .gneur, qui lui paraissait aller un peu vite en besogne, M. Sarault communiquait à l'évêque tous les renseignements nécessaires pour l'établissement de la nouvelle paroisse : et ce fut lui qui suggéra de lui donner pour patrons les saints martyrs Gervais et Protais.
Pendant la longue administration de M.
Sarault comme curé de Saint-Charles, notre pays traversa deux des périodes les plus critiques de son histoire, celle de la conquête, et celle de l'invasion du Canada par les Bostonnais en 1775. Que de sagesse et de prudence ne fallait-il pas à un curé,
(i) M. Dosque fut transféré de Beaumont à la cure de Québec en 1769. Voir Henri de Bernïères^ p. 353.
dans ces graves occasions, pour maintenir ses paroissiens dans la voie du devoir !
Lors de la cession du pays à l'Angleterre, par exemple, que de tact et d'habileté pour ne pas froisser inutilement les sentiments patriotiques de nos Canadiens, tout en les exhortant à se soumettre à leurs nouveaux maîtres ! Il y a tant de choses qui sont de nature à irriter les hommes dans ce régime d'espionnage et de rigueur qui suit ordinairement la conquête d'un pays ! Le 30 mai 1760, par exemple, un habitant de Saint-Michel, tout près de Saint-Charles, le capitaine Nadeau, est pendu devant sa propre maison, soupçonné d'avoir encouragé ses concitoyens à la révolte et poussé plusieurs miliciens de sa compagnie à joindre l'armée française.
Que de récriminations, sans doute, dans la région de Bellechasse, à l'occasion de ce douloureux incident ! Le bon curé Sarault dut mettre à profit toutes les ressources de
son art oratoire pour exhorter ses paroissiens à la patience, à la soumission à l'autorité légitime.
Il en fut de même lors de l'invasion du Canada par les Bostonnais :
" Pour dire la vérité, écrit à ce sujet l'auteur déjà cité de la Seigneurie de Lau-zofiy les habitants de la Pointe de Lévy, de Saint-Nicolas, de Saint-Michel et de Saint- Charles de Bellechasse s'étaient montrés fort sympathiques aux troupes du Congrès pendant tout le temps que dura le blocus de Québec ^'\ Quelques-uns même avaient embrassé avec tant d'enthousiasme la cause de l'indépendance qu'ils ne voulurent jamais revenir sur leurs pas, malgré les menaces des autorités, les sollicitations de leurs pasteurs et les excommunications lancées contre eux par l'évêque.
(i) D 'après Mgr Briand, ** presque toute la colonie désirait que Québec fût pris. ** {Revue Canadienne^ t. VIII, p. 447).
" On sait qu'à Saint-Michel de Bellechasse plusieurs colons moururent sans vouloir recevoir le prêtre et furent enterrés sur le bord des routes, privés des bénédictions de l'Eglise."
Nous ne sachons pas que pareils malheurs soient arrivés à Saint-Charles : mais cela fut dû, sans doute, à la sagesse du curé, à ses bons conseils, à sa vigilance toujours aux aguets pour prévenir le mal.
Qu'on en juge par la lettre qu'il écrivait un jour (6 nov. 1775) à M. Baby, l'un des membres du Conseil Législatif de l'époque, au sujet d'un capitaine de milice de sa paroisse : on sait l'autorité dont jouissaient alors les capitaines de milice, sans compter celle qu'ils voulaient quelquefois s'attribuer :
" J'ai eu l'honneur, monsieur, de vous dire, au mois de septembre, que j'avais employé toute mon autorité pour détourner les orages qui s'étaient élevés contre
le capitaine Royer, quoique ce ne soit pas mon homme, comme vous savez. Mais le bien du service et mon devoir le demandaient. Voilà ma règle. C'est par le même principe que je viens de lui donner aujourd'hui des avis importants :
" I® Au sujet des armes, je trouve qu'il a un peu étendu la permission qu'il a, dit-il, d'en laisser à qui il jugera à propos, ou qu'il n'a pas fait peut-être assez exacte recherche dans plusieurs maisons oii il y en a encore, ce qui aurait de l'inconvénient, si le temps redevenait critique ;
" 2° A l'égard des procès, quelquefois en matière épineuse, où il intervient, non pas comme arbitre, ce qui conviendrait, quand les parties l'appellent, mais comme ayant autorité pour cela — tanguant pot estatem habens. C'est sortir de sa sphère, et ses lumières sont trop bornées.
" Il a assez bien reçu ces avis ; mais je souhaiterais que vous voulussiez les ap-
puyer. Vous le verrez vendredi ; dites-lui, je vous prie, que cela vous est revenu, sans lui faire connaître par quelle voie. Vos leçons n'en auront que plus de force.
" Ce n'est pas que je désire que vous le contristiez ; au contraire : mais il faut qu'il comprenne qu'il a besoin de s'observer pour ne donner prise à ses ennemis par aucun endroit.
" Excusez, monsieur, la liberté que je prends ; mais c'est qu'il m'a paru que vous voulez le bien."
M. Sarault avait acquis beaucoup d'ascendant sur ses paroissiens, grâce à sa bonté, à sa sagesse, à sa générosité; ils lui étaient très attachés.
Il avait d'ailleurs tout ce qu'il fallait pour se faire aimer dans une paroisse:
excellent cœur, homme bien élevé, bon prédicateur, il avait une voix remarquable, et chantait bien. Etant encore pensionnaire au Petit Séminaire de Québec, il
avait été choisi par le Chapitre de la cathédrale comme l'un des quatre chantres que l'on entretenait pour le service de l'église, et auxquels on allouait des honoraires qui étaient fort appréciés à cette époque ^'\
C'était un prêtre modèle, l'auxiliaire zélé et l'ami de son évêque. Lorsque Mgr Briand mourut, il fit chanter à ses frais pour le vénéré défunt un service solennel dans les trois communautés religieuses de Québec, les Ursulines, l'Hôtel-Dieu et l'Hôpital-Général.
(i) L'Abeille, IX, 30.