CHAPITRE IV
l'instruction publique, X l'époque
DE M. SARAULT
X 'instruction, à Saint-Charles. — Au Canada, en général. — Obstacles à vaincre. — Une ère d'incrédulité.
Le zèle de M. Sarault pour l'éducation -et l'instruction de ses paroissiens était sans bornes.
" Il légua par son testament au séminaire de Québec diverses sommes qui fournissent la pension de deux élèves, choisis ^ans la famille du testateur, ou, à leur défaut, parmi les jeunes gens de la paroisse de Saint-Charles ^'K "
(i) Catalogue des élèves du Séminaire de Québec 3848, p. 15.
Que de prêtres et de citoyens remarquables doivent leur éducation à M. Sarault !
C'est lui qui distingua, entre tant d'autres^ le jeune Labrie,et recommanda à son neveu, M. Jean-Joseph Roy, qui, après avoir été longtemps son vicaire, lui succéda comme curé, de le placer au séminaire de Québec.
" Ses premiers pas vers l'éducation furent le fruit du vénérable pasteur du lieu, dont tant d'autres citoyens utiles ont partagé les bienfaits ^'K "
Un curé qui appréciait ainsi l'instruction ne pouvait laisser sa paroisse dans l'ignorance. J'ai consulté les anciens de Saint-Charles, et tous m'ont affirmé qu'à aucune époque, même dans les jours les plus sombres de notre histoire, la paroisse n'a manqué d'écoles, soit rétribuées par des contributions, soit la plupart du temps gratuites.
(i) Eloge, par le Dodteur Tessier.
L'historien Garneau nous assure qu'a« près l'établissement de la constitution de 1791, " on vit des instituteurs offrir leurs services pour instruire les enfants du peuple gratuitement^'^ ; " sans doute pour les mettre en état de profiter des avantages politiques que venait de leur accorder l'Angleterre. Quel noble exemple ! Y at-il un pays oh l'on pourrait trouver de plus admirables dispositions ?
Lorsque Jacques Labrie entra au séminaire, vers 1796, il devait savoir lire et écrire. J'ai vu dans son acte de mariage (12 juin 1809), à Saint-Eustacbe, la signature nette et ferme de son frère cadet, Joseph Labrie : c'est évidemment dans quelque école de Saint-Charles que le jeune homme avait appris à signer son nom.
J'ai d'ailleurs les noms de vingt-cinq cultivateurs de Saint-Charles, qui, à cette
(i) Histoire du Canada, t. III, p. 'jt.
époque, savaient parfaitement lire et écrire. X/'un d'eux, Nicolas Pouliot, du rang appelé la Hêtrière^ aimait tellement la lecture, qu'on lui avait donné le surnom de Nicolas le liseux.
Dans un document officiel, Mgr Hubert, neuvième évêque de Québec, écrivait en 1789 : " On trouve facilement dans chaque paroisse entre vingt-quatre ou trente personnes capables de lire et d'écrire." Puis, répondant à quelqu'un qui avait prétendu que le clergé de cette province s'efforçait de tenir le peuple dans l'ignorance, pour le dominer: " Je ne sais, ajoutait-il, sur quoi il a pu fonder cette proposition téméraire ; elle est démentie par les soins que le clergé a toujours pris de procurer au peuple l'instruction dont il est susceptible ^'V
(i) Lettre de Mgr Hubert en réponse au président du comité nommé pour l'exécution d'une université mixte en Canada, 18 novembre 1789. (Mandements des évêquesde Québec^ t. II, p. 385).
N'oublions pas que cela s'écrivait en 1789, et comparons la situation du Bas^ Canada, au point de vue de l'instruction primaire, d'après le témoin autorisé que je viens de citer, avec celle de la France, à la même époque, c'est-à-dire, à la veille de la Révolution, d'après un autre témoi-^ gnage non moins compétent, celui de M.
Taine :
" Bn des milliers de petits villages écartés et pauvres, dit-il, le curé ou le vicaire était le seul homme qui sût couramment écrire et lire. Dans nombre de communes plus grosses, mais rurales, sauf le seigneur résident, et quelque homme de loi ou praticien d'éducation bâtarde, nul autre que lui n'était lettré ^^V
Ne craignons donc pas d'affirmer qu'au point de vue de l'instruction, le Canada-^ Français n'a pas été, même dans les jours
(i) Les Origines de la France contemporaine : La Révolution^ t. III, p. 414.
Cette annaliste lève ici un coin du voile qui a longtemps caché l'état religieux de la classe instruite de notre pays à la fin du siècle dernier et au commencement du dix-neuvième siècle. Ne soyons pas trop laudator temporis acti au détriment de notre époque. Le voltairianisme et l'impiété philosophique avaient alors beaucoup d'adeptes. Un vétéran de nos luttes parlementaires, M. Denis-Benjamin Viger ^'^^ disait un jour :
"J'ai eu fortement à lutter dans ma jeunesse, car l'incrédulité et l'immoralité étaient alors partout, et surtout au sommet de la société ^^^"
Les Ursulines de Québec, à cause du grand nombre d'élèves qu'elles recrutaient dans les hautes classes de la société canadienne, étaient à même de connaître
(i) Né à Montréal en 1775 ; décédé le 13 février
(2) Les Ursulines de Québec^ t. III, p. 160.
et d'apprécier notre situation religieuse.
L'une d'elles, écrivant à Paris en 1785, se plaignait du peu de cas que l'on faisait " des bonnes mœurs et de la fidélité aux devoirs du christianisme." Puis, revenant quelques années plus tard sur le même sujet : " C'est ici comme chez vous, disaitelle, la religion dégénère peu à peu ^'\'*
Les tempêtes dans l'ordre moral se propagent comme celles de la nature; et il n'est pas étonnant que les désordres religieux de la France aient eu de l'écho en Canada :
" Vers 1800, écrit un correspondant, il y avait une grande incrédulité dans le pays, et les mauvais livres de Voltaire y étaient très répandus . . . L'introduction des livres impies date surtout de 1783,.
l'année de la paix entre l'Angleterre, la France et les Etats-Unis. Après cette
(1) Les Ursulines de Québec^ t. III, pp. 163 et 167»
paix, plusieurs Canadiens passèrent en France et se lièrent d'amitié avec des gens de bon ton, alors tous impies. Ils reviii.
rent, emportant avec eux les livres à la mode. Ils se faisaient gloire d'être gens :sans religion ; leur exemple et leurs discours tendirent évidemment à corrompre ceux qui voulaient vivre dans la bonne société. . ."
" La lecture des mauvais livres qui inondent le pays, écrivait en 1794 Mgr Hubert, y a fait de grands ravages, même parmi les catholiques.... La corruption des mœurs a fait depuis trente ans de terribles ravages dans les villes, surtout dans celles de Québec et de Montréal. Au rapport des étrangers, elle n'est pas si avancée dans beaucoup de grandes villes d'Europe."
Heureux le jeune homme qui, comme Jacques Labrie, avait l'avantage de passer les années de son enfance loin de ces
écueils, dans un village modeste* et retiré, et ne quittait le toit paternel que pour entrer dans une maison vénérable comme le séminaire de Québec I