I.ES OPINIONS POUTIQUES DU DOCTEUR I.ABRIE
Au bureau du Dodteur Blanchet. — I^ Canadien, — Opinions modérées de I<abrie.--I^ Courrier de Québec, — ^Projet d*une édition de Berquin.
Jacques Labrie termina son cours d'études classiques dans l'été de 1804 ; puis il se prépara à embrasser la carrière où l'appelaient son tempérament et ses goûts* Il étudia la médecine à Québec, sous le célèbre Dodleur François Blancbet, l'une des gloires de la profession médicale en Canada, homme instruit et éminemment distingué, dont le nom se trouve mêlé à la plupart des travaux utiles, des fondations^ des grandes œuvres de l'époque.
Le bureau du Dodleur Blancliet n'était pas seulement une haute école de science médicale, c'était aussi une école de patriotisme. Le Dodleur aimait passionnément son pays, et mettait à le servir tout l'entraînement de sa généreuse nature. Il fonda en 1806, de concert avec MM. Bedard et Taschereau, le Canadien. L'on sait que la grande liberté avec laquelle ce journal ne craignit pas de revendiquer les droits politiques des Canadiens-Français lui valut l'animadversion du gouverneur Craig, et à ses fondateurs l'honneur d'aller en prison et d'être les premiers martyrs de la liberté de la presse en Canada.
M'est avis que le jeune Labrie ne se laissait pas entraîner avec la même impétuosité que son maître dans le courant politique. Il y a des nuances même dans le patriotisme le plus sincère.
Laissons de côté les Canadiens-Français qui, pour des considérations personnelles,
trahirent les intérêts de leur nationalité :
comme, par exemple, ceux qui, en 1791, par une aberration inconcevable, votaient contre T élection de leur propre compatriote, M. Panet, à la présidence de l'assemblée législative.
Laissons de côté, également, ceux qui, à la même époque, impérialistes déjà, quoique le mot ne fût pas encore inventé, souscrivaient des sommes considérables pour soutenir les guerres de l'Angleterre en Europe ^'\ et cela sans y être aucunement obligés, uniquement par zèle.
Mais on peut aimer sincèrement son pays, et différer d'opinion sur les moyens à prendre pour lui assurer la liberté, la jouissance de tous ses droits, ou bien sur la mise en œuvre des moyens eux-mêmes.
Aux yeux d'un certain nombre, le Canadien^ — ^remarquons qu'il s'agit du premier
(1) Les Ursulines de Québec, t. III, p. 207.
Canadien^ celui de 1806, et non pas dn Canadien ressuscité par Etienne Parent en 1831 — ^paraissait un peu trop intransigeant, un peu excessif dans sa manière de combattre les abus. Son épigraphe seule Fiat justitia^ ruât cœlum^ annonçait une guerre à outrance, et sentait la poudre.
" Le Canadien^ journal fondé pour soutenir les intérêts du peuple, attaquait avec force, dit l'abbé Ferland, les abus de l'administration ; quelquefois néanmoins il dépassait les bornes de la modération et de la prudence, et publiait des articles qui pouvaient être mal interprétés par les ennemis du peuple canadien . . . . " ^'^
Jusqu'au traité de Versailles ^^\ qui consacra l'indépendance des Etats-Unis, un grand nombre de Canadiens entretenaient l'espoir que le Canada serait bien-
(i) Etude sur Mgr Plessis, dans le Foyer Canadien, t. I, p. 137.
(2) Le 3 septembre 1783,
tôt rendu à la France. Après le traité, on écrivait de Québec à Paris : " La paix est
donc faite ! Nous avons perdu tout
espoir de retourner à l'ancienne patrie.
On ne saurait s'imaginer la consternation générale que cette nouvelle a répandue dans notre pauvre pays." ^'^
Vint ensuite la Révolution française, qui raviva les espérances. Quelques Canadiens ne pouvaient se faire à l'idée que le pays restât soumis à l'Angleterre : ils ne songeaient qu'au régime français. D'autres, au contraire, et c'est le plus grand nombre, s'attachaient aux libertés constitutionnelles que l'Angleterre nous avait données, et ne regrettaient nullement l'an-^ cien régime.
Jacques Labrie était de ceux qui, tout en soutenant fortement les droits des Canadiens-Français à la conservation de leur
(i) Les Ursulines de Québec, t. III, p. 155.
langue, de leurs lois et de leur religion, déclaraient qu'il fallait accepter franchement le régime anglais, s'attacher à la constitution de 1791, même avec ses défauts, combattre les abus du pouvoir, mais ne pas ébranler la constitution elle-même.
On ne pouvait, disait-il, jouir de plus de liberté que sous la constitution anglaise.
Il fallait faire dans ce sens l'éducation du peuple, il fallait lui procurer des écoles, de l'instruction, de la lumière.
Admirons la sagesse et le courage de ce jeune homme de vingt-trois ans. Il est encore étudiant en médecine. Avec Louis Plamondon, qui vient de terminer son droit, et un autre dont je n'ai pu retrouver le nom, il se décide à fonder un journal, qui représentera l'opinion des patriotes modérés, et combattra énergiquement le Mercury^ l'ennemi des Canadiens-Français. Le Courrier de Québec paraîtra deux fois par semaine, et formera à la fin
de Tannée deux beaux volumes d'environ deux cents pages format in-octavo. Il sera imprimé au numéro 19, rue Buade, à l'établissement de M. Desbarats.
Le Courrier de Québec prit pour épigraphe ces paroles de Juvénal :
Gratum est quodpatrice cïvem populoque dedistiy Sifacis ut patriœ sit idoneus ....
Dans cette épigraphe, rien de belliqueux, rien d'agressif, mais une grande et féconde idée : un bon citoyen doit travailler à se mettre en état de servir sa patrie.
Le prospectus du nouveau journal parut dans l'automne de 1806 ; son premier numéro, le 3 janvier 1807 ; les jeunes rédacteurs exprimaient en termes heureux le but de leur entreprise :
" Chercher, disaient-ils, à rendre utiles à son roi, à son pays, à ses concitoyens, les prémisses de sa jeunesse, doit être la passion des âmes vertueuses et bien nées.
Il semble que, sur la fin de sa carrière, rien ne doit la rendre plus agréable que le souvenir d'une jeunesse consacrée uniquement à ses devoirs et à l'utilité publique. Tel fut le but qui nous engagea à entreprendre cette nouvelle publication.
" Liés depuis longtemps par une conformité de goûts et de caractères, nous nous voyons souvent, nous étudions ensemble ; et, réellement amis du pays qui nous a vus naître, nous déplorions en secret le peu de moyens qu'a une partie de nos concitoyens d'acquérir des connaissances, et le peu d'usage qu'en fait une autre."
Du reste, rien de signé, dans ce journal, pas plus que dans aucune publication de l'époque. On ne peut que conjecturer, d'après les circonstances, ou d'après le sujet des articles, quel en était l'auteur.
M. Bibaud est un des premiers, je crois, qui aient avoué publiquement la paternité
de leurs écrits, lorsqu'il fonda sa Biblich thèque canadienne en 1825.
Dès le premier numéro, le Courrier de Québec se montre sous ses vraies couleurs.
Il pose carrément ces deux problèmes :
Premièrement, les Canadiens étaient-ils plus heureux sous l'empire des rois de France qu'ils ne le sont sous celui des rois d'Angleterre? Deuxièmement, peuvent-ils désirer le règne despotique et militaire de Bonaparte ? Puis, dans une série d'articles, il s'attache à résoudre ces deux problèmes dans la négative.
Je ferai deux courtes citations, pour montrer le style et la manière de l'écrivain. Il compare la situation matérielle du Canada depuis la conquête avec ce qu'elle était auparavant :
" Qu'est devenu le Canada sous un gouvernement si diflEérent de celui auquel il obéissait sous la domination de la France ?
" La population, que les combats y avaient diminuée, s'est sensiblement accrue, et on l'estime aujourd'hui à trois cent mille âmes. La province n'a pas dû cette augmentation à de nouveaux colons ; c'est la paix, c'est la multiplication des travaux utiles qui a produit cet heureux événement.
" Les premières années de tranquillité ont servi à retirer la colonie de cette espèce de cahos, où une guerre malheureuse et destructive l'avait plongée. Les améliorations n'ont pas tardé à suivre.
" En changeant de domination, le Canadien a oublié ses anciens penchants ; les exercices de la guerre, qu'il ne faisait plus, ne lui ont pas semblé mériter son attention ; les ressources précaires de la chasse ont été laissées de côté, et l'agriculture, qui s'est élevée sur leurs ruines, a fait des progrès assez sensibles. D'abondantes moissons sont venues couronner les tra-
vaux du laboureur, les troupeaux se sont multipliés, Paisaiice s'est accrue en même temps, et le pays a pu exporter plusieurs des articles qu'il était obligé de faire venir des marchés étrangers, sous l'ancien régime "
Il fallait bien, en effet, se rendre à l'évidence, et, quelque affectueux souvenir que l'on gardât pour l'ancienne mère patrie, avouer que la situation matérielle du Canada, depuis la conquête, était meilleure qu'elle n'avait été à aucune époque du régime français.
Quant à Bonaparte, les Canadiens pouvaient le juger très sainement, d'après ses actes, le récit de ses campagnes, ses marches forcées à travers l'Europe, le bruit de ses armes, dont l'écho retentissait jusqu'en Amérique : la fameuse légende napoléonienne, qui justifie et glorifie tout, n'avait pas encore été créée. On admirait sans doute le génie incomparable du guer-
rier, du stratégiste; maison jugeait sévèrement rhomme d'Etat, qui ne sut jamais mettre un frein à son ambition, qui, pour l'assouvir, abusa de la générosité de la France pour lui demander durant des années le sacrifice héroïque de ses enfants, ordonna le blocus continental, mit tout à feu et à sang dans l'Europe entière, fit des milliers d'hétacombes humaines, et osa mettre une main sacrilège sur le chef vénéré de la chrétienté.
Citons ici quelques lignes de l'écrivain du Courrier de Québec: on croirait lire une page de M. lung ou du colonel Charras :
" Jamais, dit-il, le plus absolu des rois de France n'exerça une autorité aussi arbitraire que celle qu'exerce le parvenu corse. Sujets, alliés, amis même, personne ne peut se flatter de pouvoir s'y soustraire. Sa funeste influence se fait sentir du centre de sa capitale jusqu'aux extrémités du
monde. Ses désirs, qui sont immenses, égalent son ambition, qui voudrait tout asservir. Les maux de ses semblables font peu d'impression sur son cœur endurci:
qu'il atteigne son but, et il est content, quelle que soit la nature des moyens qui l'y conduisent. La vie, les biens de ses sujets sont tous des articles dont il dispose suivant son bon plaisir ; et cela, sans qu'il soit permis de se récrier. On l'a vu, et on le voit encore tous les jours, arracher du sein de leurs familles les fils chéris qui en devraient faire la consolation, les forcer de se ranger sous ses drapeaux, pour remplacer les malheureuses victimes de son ambition folle et immodérée, et en faire par là les soutiens de l'esclavage dans lequel il voudrait plonger toutes les nations "
Je ne puis aflSrmer absolument que cet écrit est de Jacques Labrie ; j'ai lieu de le croire, cependant, car c'est bien le style de
ses articles sur Phistoire du Canada. Le Courrier n'était pas, en efiFet, un journal exclusivement politique, c'était plutôt une espèce de revue bi-hebdomadaire, dans laquelle on publiait des morceaux litté-^ raires, des pièces de poésie, des articles sur l'agriculture et les différentes industries.
Il y avait surtout une série d'articles sur l'histoire du Canada, dont l'auteur était Jacques Labrie lui-même.
Encouragé par le nombre d'abonnés qui recevaient son journal, le jeune Labrie, toujours pour donner de la lecture au peuple, conçut un nouveau projet, celui de publier une édition de Berquin ^'^ : il paraît que Berquin était alors à la mode. Il annonça son projet dans le Courrier :
" Le soussigné, dit-il, se propose de publier, par souscription, une édition des.
(i) Arnaud Berquin, poète et prosateur français, né vers 1749 à Langoiran, dans la Gironde, mort le fil décembre 1791.
meilleures pièces de Berquin, avec des notes.
" Il en sortira un volume de cent pages par mois. La collection comprendra dixhuit volumes Le prix de la souscrip-
tion pour chaque volume broché est de trente sous, payable lors de la livraison.
"Le succès qu'ont eu en Europe les ouvrages de Berquin, le vif intérêt qu'ils y ont excité font espérer qu'une édition de ce qu'il y a de mieux sera reçue avec empressement par ceux à qui elle est respectueusement adressée."
Quelque temps après, il annonçait ce que contiendrait le premier volume : le Contre-Temps utile ; le Service intéressé y et quelques autres petites pièces ; le Page^ drame en un acte.
Bientôt cependant le jeune Labrie dut se préparer à partir pour Edimbourg, où on l'envoyait compléter ses études médicales ; et il ne fut plus question de l'édition de
Berquîn. Le Courrier de Québec luimême suspendit sa publication et fit ses adieux à ses lecteurs, le 27 juin 1807, c'est-à-dire, vers l'époque du départ de Jacques Labrie pour l'Europe: ce qui confirme l'opinion que c'est bien lui qui en était l'âme et le principal directeur.
Il reparut cependant le 30 janvier suivant, et continua sa publication jusqu'à la fin de 1808, cessant alors définitivement de vivre. On a trois volumes du Courrier de Québec^ d'environ chacun deux cents pages. Les éditeurs donnèrent en appendice, à la fin du dernier volume, le Voyage en Canada^ par le R. P. Emmanuel Crespely rêcollety et son naujrage sur Pîle d^Anticosti en 1736,^^
On le voit, ce n'est pas d'aujourd'hui •que l'on s'occupe de nos archives, et de leur impression. Sachons rendre justice aux précurseurs qui, avec tant de mérite, nous ont précédés dans cette noble voie.