‹ Un bon patriote d'autrefois (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · LE DOCTEUR LABRIE, ET L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR LABRIE, ET L'ÉDUCATION

Influence de Labrie à Saint-Eustache. — Il se dévoue à rœuvrede réducation. — L'académie de Saint- Eustache. — L'école latine de M. Laviolette. — Le curé Pâquin.

Un médecin habile, honnête, dévoué à la pratique de sa profession ne peut manquer d'acquérir beaucoup d'influence dans le milieu oii il est appelé à vivre. Celle dont jouissait le Dodleur Labrie à Saint- Eustache et dans les environs était immense. Son jugement droit et ses connaissances inspiraient à tout le monde une confiance sans bornes ; son cœur était ouvert à toutes les infortunes, et l'on se sentait attiré vers lui par ses bons procédés et la douceur de son caractère.

" Sa grande probité, dit le Dodleur Tessier, l'avait rendu l'arbitre de tous les différends ; son extrême équité fut toujours un substitut à la justice des tribunaux.

Revêtu de pouvoirs judiciaires, un reproche de sa bouche était un amer châtiment ; en un mot, le Dodleur Labrie ne cessa jamais d'être, dans toute l'étendue de son comté, le protecteur des faibles, le consolateur des affligés, le père de tous.

" Qu'il me soit permis d'ajouter, continue-t-il, qu'à tant de vertus civiles, le Dodleur Labrie se fit toujours un noble orgueil de joindre la pratique de toutes les vertus religieuses et de tous les devoirs que l'Église prescrit à ses enfants."

" Il a toujours été en bon termes avec tous ses curés," m'écrivait l'abbé Guyon, curé de Saint-Eustache. Il fut leur bras droit, et les aida dans tout ce qui pouvait procurer l'avancement matériel et intellectuel du peuple.

A cette époque où tant de choses étaient à créer dans le Bas-Canada, ce qui man- 'qnaît, en beaucoup d^endroîts, c^était des chemins de colonisation. Fils du peuple, lui-même, élevé dans un humble village, le DoAeur Labrie comprenait les besoins du •peuple; aussi fit-il de grands sacrifices pour venir à son secours. " La plus sévère économie n'existait dans sa maison, dit le Doifteur Tessier, que pour en appliquer les épargnes à l'ouverture et à l'entretien de communications pour l'avantage du public, et au secours des pauvres."

Mais c'était surtout une bonne organisation scolaire qui faisait défaut aux Canadiens-Français. Ils ne voulaient point de l'Institution Royale, qui ne leur offrait aucune garantie pour leur langue et leur religion. Il fallait venir à leur secours, il fallait leur procurer cette éducation dont ils avaient besoin, et qu'ils ne demandaient pas mieux que de recevoir, pourvu qu'elle

fût conforme à leurs principes religieux,, comme Ta si bien dit le Dodleur Meilleur.

Aussi, de quelle générosité, de quel dévouement on fut alors témoin de la part de l'élite de la classe éclairée du paysl Ah ! le beau réveil de l'éducation, parmi les Canadiens-Français, dans le premier quart de ce dix-neuvième siècle ! Y eut-il jamais rien de comparable dans aucun pays du monde? Quand on songe que,, dans la période de 1804 à 1827, il ^'Y ^^t pas moins de cinq collèges classiques qui virent le jour parmi nous, des collèges parfaitement constitués, dont au moins quatre sont encore pleins de vie : le séminaire de Nicolet, le séminaire de Saint- Hyacintbe, le séminaire de Sainte-Thérèse,, le collège de Sainte- Anne !

Et remarquons que tout cela se fondait, s'élevait par la seule initiative privée,, celle du clergé, surtout; les secours de l'Etat ne vinrent que plus tard : c'était une:

éclosion pour ainsi dire spontanée de la riche nature du sol.

En même temps, on créait des bibliothèques dans un grand nombre de paroisses ; et dans les villes la génération de Pépoque n'avait presque rien à envier à celle d'aujourd'hui: à Montréal, Denis- Benjamin Viger donnait des leçons publiques sur le Droit ^'^ ; à Québec, Louis Plamondon avait ouvert un cours public et gratuit de procédure civile : il donnait ses leçons, tous les vendredis, dans la salle des séances de la cour d'appel. Le lendemain de sa première leçon, le rédacteur de la Gazette de Québec écrivait :

" Son discours a montré beaucoup de jugement et de recherches ; il a été prononcé avec cette grâce et cette facilité

(i) Dans son opuscule sur la Constitution hritannique, le Docteur I^abrie cite, en appendice, un assez long travail de M. Viger sur les Procès par jurés en matière criminelle.

d'élocution que M. Plamondon possède à un si haut degré."

" Louis Plamondon était doué d'un esprit supérieur, dit M. Bibaud. Il avait acquis des connaissances étendues en littérature et dans sa profession, et se proposait de publier prochainement un ouvrage important sur les lois du pays."

Quant à l'enseignement primaire, voici ce qu'écrivait Bibaud en 1825 :

"L'instruction fait tous les jours des progrès parmi nous : il est présentement peu de paroisses un peu considérables, où il n'y ait une école tenue sur un pied plus ou moins respectable, sans parler de l'enseignement privé qui s'étend aussi de son côté, et peut-être dans une plus grande proportion encore que l'enseignement public."

Dans la même année, M. Bibaud prouvait, au moyen d'un tableau statistique, qu'il y avait plus de 13,000 Canadiens-

Français sachant lire, et près de 2,500 en état de souscrire à des journaux. Il avait^ pour sa part, près de quatre cents abonnés à sa revue, la Bibliothèque Canadienne.

Dans ce prodigieux mouvement de l'éducation, au Canada, où Ton vit à l'œuvre tant de citoyens distingués, entre autres M. Joseph-François Perreault et le Dodleur Blanchet, à Québec, M. Michel Bibaud, à Montréal, le Dodleur Labrie prit une part remarquable :

" Il fonda sur un grand pied à Saint- Eustache, dit Bibaud, des écoles-modèles ou académies pour les deux sexes, et il les surveilla sans cesse."

De son côté, Louis-Joseph Papineau disait en chambre :

" Le Dodleur Labrie a senti toute l'importance de l'éducation ; il l'a propagée tant que ses moyens le lui ont permis. Il

a fait d'énormes sacrifices pour l'éducation du peuple "

" Jacques Labrie, de Saînt-Eustache, dit le Dodeur Meilleur, avait établi deux écoles supérieures en cette paroisse, l'une pour les garçons, tenue par M. Paul Rochon, et l'autre pour les filles, tenue par plusieurs personnes du sexe. Il les dirigeait toutes deux et prenait part à l'enseignement avec autant de zèle et de talent que de succès.

" Son école de filles était une véritable école normale ; et les examens publics de ces deux écoles étaient regardés comme autant de fêtes littéraires et scientifiques auxquelles les amis de l'éducation de l'endroit, de tout le voisinage, et surtout de la ville de Montréal se rendaient en foule.

"J'ai rencontré, ajoute-t-il, dans le cours de mes visites en qualité de surintendant de l'éducation, quelques institutrices qui avaient été formées à l'école du DoAeur

Xabrie, et je puis dire qu'elles faisaient preuve de connaissances exactes et approfondies dans les branches d'instruction qui étaient de leur ressort, et d'un grand talent dans l'enseignement et la tenue de leurs écoles respectives."

Ceux qui ont visité le beau village de Saint-Eustache ont pu admirer la longue et large avenue bordée de tilleuls, qui conduit à la place de l'église. C'est " dans la partie qui avoisine l'église et qui a été consumée " dans l'affaire de 1837, ^^^ ^^ trouvait la résidence du DoAeur Labrie, *^ belle maison en pierre à deux étages, ornée d'un superbe portique."

" Sur une pointe parallèle à celle où l'église est construite, en face du jardin du presbytère, se trouvait la maison du Doâeur Chénier, autrefois le pensionnat de demoiselles, si célèbre, établi par le DoAeur Labrie. C'était une vaste construction en bois, environnée d'une galerie

couverte, et placée dans un site fort agréable ; le confluent des deux rivières est précisément à quelques pas de la porte " ^'^

On le voit, non seulement le DoAeur Labrie avait fait de son académie de filles à Saint-Eustache, une excellente école au point de vue des études, une véritable école normale où se formaient des institutrices de premier ordre, mais il en avait fait un séjour agréable et attrayant pour les élèves : il était vraiment un précurseur pour toutes les bonnes idées modernes en fait d'éducation. Ce que l'on réclame aujourd'hui, et avec raison, c'est que l'école soit irréprochable au point de vue hygiénique, qu'elle soit dans un beau paysage, dans un lieu aimable, où les enfants se sentent attirés de quelque manière, qu'ils y

(i) Journal des événements arrivés à Saint-Eustache pendant la rébellion du comté du Lac des Deux- Montagnes^ etCy par un témoin oculaire, Montréal 1838, p. 65.

aient de Tair, de l'espace, de beaux points de vue : tout cela se trouvait au pensionnat de Saint-Eustache, maison vaste, confortable et bien aérée, plantations, préaux, site agréable "au confluent de deux rivières."

Chaque été, vers la mi-août — c'était généralement la date où commençaient les vacances, à cette époque, — le village de Saint-Eustache revêtait un air de fête inaccoutumé, et l'on y voyait affluer des visiteurs des endroits les plus éloignés, même de Québec.

" Les examens de l'académie du DoAeur Labrie étaient, dit M. Meilleur, de véritables fêtes littéraires : chacun voulait y assister."

Quel triomphe pour la cause de l'éducation populaire I Comme cette cause avait fait du chemin dans le Bas-Canada !

Laissons parler ici un chroniqueur de l'époque, qui nous fait le récit d'un de ces

examens de Saint-Bustache, celui de 1826 :

^* Les exercices publics de l'école de demoiselles de la Rivière-du-Chêne, sous la direction du Dodeur Labrie, ont eu lieu en présence d'une assemblée nombreuse.

^^ Aux deux prerûières séances, les écolières furent examinées sur la grammaire française et la grammaire anglaise, sur l'aritlimétique, la mythologie, l'histoire, et la géographie. La seconde classe, principalement composée d'enfants au-dessous de douze ans, montra beaucoup de progrès dans l'étude des grammaires, pour le peu de temps qu'elle s'en était occupée ; mais la première classe fit l'application des règles avec une assurance étonnante.

C'est surtout en écrivant sans faute sous la dictée, que ces élèves montrèrent qu'elles savaient mettre en pratique ce qu'elles avaient appris. On admira pareillement la promptitude avec laquelle les calculs

arîtliniétiques s'exécutèrent, et l'exactitude avec laquelle se firent les réponses sur la géographie et les opérations sur les cartes des différents pays.

" Ces premiers exercices, entremêlés de quelques pièces de musique, et de quelques conversations dans les deux langues, furent terminés par la représentation de V Aveugle de Spa en anglais.

" Dans la dernière séance, après que les cahiers d'écriture, les ouvrages de dessin et de broderie, etc., eurent été examinés, on s'occupa principalement de l'usage des globes, de quelques éléments de physique, de la géographie et de l'histoire du Canada, ces deux dernières composées par le Dodeur Labrie. On vit avec plaisir mesdemoiselles Labrie, Dumouchel et Lantier parcourir cette vaste étendue de pays que comprend l'Amérique britannique du Nord, et entrer dans quelques détails au sujet du gouvernement, des lois, des pro-

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ductions et du commerce de cette partie de l'Amérique septentrionale. L'histoire du Canada commanda ensuite toute l'attention de l'auditoire pendant plus d'une lieure, et le récit n'en fut interrompu que pour donner place à des applaudissements mérités, qu'on ne pouvait plus contenir.

" Cette dernière séance fut terminée par un drame français, aussi composé par le directeur de l'établissement. La justesse de la composition et le jeu parfait des actrices excitèrent le plus vif intérêt parmi les spectateurs, et firent verser des larmes à plusieurs.

" La distribution des prix couronna ces exercices littéraires, et l'heureuse élève reçut la récompense qu'elle avait méritée, des mains de M. le juge Foucher, président de l'assemblée, qui, dans cette occasion, adressa au DoAeur Labrie, aux institutrices et aux écolières un compliment

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flatteur, que l'auditoire approuva par de longs applaudissements.

" Le soir, le DoAeur Labrie donna un excellent dîner à quarante personnes de ses amis. Dans le cours de la soirée, il fut prononcé plusieurs bons discours sur l'éducation dans cette province et sur les écoles de la Rivière-du-Chêne en particulier, par MM. le juge Foucher et Louis- Joseph Papineau, par M. Pâquin, curé de la paroisse, par MM. Neilson et Louis Plamondon, de Québec, et par le Dodeur Labrie." ^'^

En lisant ce récit, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, du programme d'études de cette académie, de la valeur des institutrices qui la dirigeaient, de la valeur des élèves elles-mêmes, ou du mérite du Dodleur Labrie, qui n'avait pas craint de viser à une telle hauteur en fon-

(i) Bibliothèque Canadienne^ t. III, p. 155.

dant cette école, et qui, pour atteindre son but, ne reculait devant aucun travail, jusqu'à préparer lui-même une Histoire et une Géographie à Tusage des élèves, jusqu'à composer des drames pour rendre ses examens plus attrayants.

Un examen semblable à celui dont nous venons de parler avait eu lieu l'année précédente (1825), ^t le clironiqueur qui en avait fait le récit, terminait ainsi son compte-rendu : "L'examen a été suivi d'un dîner donné par le DoAeur Labrie à un grand nombre de ses amis, parmi lesquels se trouvaient plusieurs des parents des Geôlières ; et la fête s'est terminée par un feu d'artifice, et l'ascension d'un ballon qui s'est élevé à plusieurs centaines de pieds ; le tout par les soins et sous la direction de M. J. Genevay ^'\ "

Outre l'académie du Dodleur Labrie, il

(i) Ibid, 1. 1, p. 123.

y avait encore à Saint-Bustache l'école pour les garçons, tenue par M. Rochon ; je l'ai déjà mentionnée : il y avait aussi une Ecole latine^ une espèce de collège classique, dirigé par M. Laviolette. ^'^ On voit que cette grande et magnifique paroisse n'était pas mal partagée sous le rapport de l'éducation.

L'examen de l'école latine eut lieu peu de jours après celui de l'institution du DoAeur Labrie, et le même chroniqueur en fit le récit dans la Bibliothèque canadienne. Je ne puis résister au plaisir de citer ici son compte-rendu, où se trouve inséré un passage d'une composition du curé Pâquin. Ce passage nous donne une idée du style un peu ampoulé de l'époque :

M. Pâquin se piquait de littérature :

" Les exercices littéraires de l'école latine de Saint-Eustache ont eu lieu le 5

(i) Il y avait une autre école latine à Boucherville ; elle était tenue par M. Bardy.

septembre dernier, en présence d'un auditoire nombreux, composé des principaux habitants du village et des paroisses environnantes. Les élèves y ont répondu avec avantage sur les différentes brandies de l'éducation classique, principalement sur les belles-lettres et la rhétorique, et ont prouvé par la facilité avec laquelie ils ont traduit plusieurs auteurs latins, l'application qu'ils avaient apportée à l'étude, ainsi que les soins qui leur avaient été donnés par leur digne instituteur. L'élégance des pièces qui ont été représentées, et surtout le naturel et la morale d'un entretien sur l'éducation, font honneur aux talents reconnus de M. Laviolette. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur mettant sous les yeux le passage suivant d'un entretien entre plusieurs élèves, composé pour l'occasion par M. Pâquin, curé de la paroisse :

" Si un habile jardinier fait d'une terre

sans culture et hérissée d'épines un jardin délicieux, où règne une étemelle fraîcheur, sous l'ombre des arbres plantés par ses soins, oii les fleurs naissent et se reproduisent sous mille formes différentes, sur un fond artistement préparé, où enfin les fruits de l'automne enchérissent sur ceux des autres saisons, mérite l'estime et la récompense de son maître; si le statuaire qui sait tirer par son art, d'un bloc de marbre, les traits, les formes et l'image d'un homme célèbre, d'un ami, d'un bienfaiteur, est digne d'estime et de récompense : que ne mérite pas le précepteur de la jeunesse, qui travaille sur un fond autrement riche et fertile, et capable, comme dit Rollin, de productions immortelles, et dignes de l'attention du Roi de la nature ! "

M. Pâquin était un ami zélé de l'éducation. Il encourageait de toutes ses forces l'académie de filles fondée dans sa paroisse. Mais il avait prévu le jour où cette insti-

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tution s'éteindrait nécessairement avec celui qui l'avait établie ; et lorsque le Docteur Labrie mourut, un magnifique couvent s'élevait à Saint-Eustache pour la remplacer. ^'^

Le curé et le docteur, rapprochés par le même zèle pour l'instruction du peuple, étaient aussi liés par le même goût pour les travaux littéraires et les recherclies historiques.

" Le premier, dit le DoAeur Meilleur, écrivit une Histoire de l'église de notre pays ; l'autre, comme nous l'avons vu, composa une histoire complète du Canada : et malheureusement tous les deux moururent avant d'avoir publié leur travail. Par une

(i) * • La pierre nécessaire pour la bâtisse de cette maison d'éducation, dit le Dodleur Meilleur, fut amenée par corvée sur les lieux, en décembre de Tannée 1828, et j'ai eu le plaisir d'y prendre part, pendant toute une semaine, en conduisant ma propre voiture. Les principaux habitants du village de Saint-Eustache en firent autant, ayant à leur tête leur digne curé. " {Mémorial de l^ Education y 1^. 196.)

coïncidence encore plus fâcheuse, les manuscrits de l'un et de l'autre devinrent la proie des flammes : celui du DoAeur Labrie, durant les troubles de 1838 ; celui de M. Pâquin, en 1852, lors de l'incendie de révêché de Montréal, où ce travail avait été déposé après la mort de l'auteur."

M. Jacques Pâquin, né à Deschambault en 1791, et ordonné prêtre en 1814, était décédé à Saint-Eustache en 1847 à l'âge de cinquante-six ans.

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