ÉCRITS POLITIQUES DU DOCTEUR LABRIE
Labrie élu député des Deux-Montagnes. — Opuscule sur la constitution britannique. — A propos de Walter Scott. — Quelques lignes de M. Thiers. — La constitution anglaise et Pacte impérial de
Médecin, juge de paix, instituteur, ou plutôt directeur de maisons d'éducation^ le Doéleur Labrie était encore " chirurgien du second bataillon de la milice d'élite et incorporée." ^'^
" Il était, dit le Dodleur Meilleur, pendant la guerre de 181 2 avec les Etats-
Ci) C'est ainsi qu'il est désigné dans Tacte de baptême de 1 *un de ses enfants. {Registres de Saint- Eustache pour 1813,)
— IIO —
Unis, le médecin du second bataillon de milice incorporée, et il remplissait les devoirs de sa charge toujours avec empressement, habileté et charité.''
La confiance de ses compatriotes lui imposa de nouvelles fonctions. On le pria, en 1827, ^^ s^ porter candidat pour représenter le comté des Deux-Montagnes (alors comté d'York) à la chambre d'assemblée.
Il céda aux instances de ses amis, et fut élu.
C'est l'année même de son entrée en parlement qu'il publia, à Montréal, son opuscule sur la constitution britannique, le seul ouvrage vraiment authentique que nous ayons de lui, et signé de son nom»
Parmi les articles du Courrier de Québec et de la Bibliothèque Canadienne^ il y en a sans doute un grand nombre qui sont sortis de sa plume ; mais comme ils n'ont pas de nom d'auteur, on ne peut les lui
attribuer que d'une manière plus ou moins probable.
Le titre de l'opuscule est très long, tel qu'on les écrivait généralement à cette époque : Les premiers rudiments de la Constitution britannique^ traduits de P anglais de M. Brooke ; précédés d*un Précis historique ; et suivis d^ Observations sur la Constitution du Bas-Canada^ pour en donner r histoire et en indiquer les principaux viceSy avec un aperçu de quelques-uns des moyens probables dy remédier. Ouvrage utile à toutes sortes de personnes^ et principalement destiné à r instruction politique de la jeunesse canadieftne^ par Jacques Labrie^ M. P. P. — Montréal^ chez James Lane^ 2Çy rue Saint-Paul^ i82y.
^instruction politique de la jeunesse canadienne! Comme le Dodleur Labrie comprenait bien les besoins de son temps 1 Comme cet homme était en avant de son siècle 1
L'esquisse de la constitution britannique, elle-même, n'est qu'une traduction de l'anglais de M. Brooke, mais une traduction bien faite, qui montre que l'auteur possédait parfaitement la langue anglaise :
il s'y était perfectionné, sans doute, durant son séjour à Edimbourg.
Du reste, l'anglais était enseigné, au Canada, dans les collèges et dans les écoles de tous les villages importants. Il y avait depuis longtemps une école anglaise à Québec,
On lit dans le Courrier de Québec :
" L'évêque Hubert (1788-97) a soutenu durant plusieurs années, à ses propres frais, une école anglaise, où les jeunes gens étaient instruits gratis."
Mgr Hubert parlait lui-même de son école dans un mémoire en date de 1794 :
*• L'évêque actuel, disait-il, entretient à ses frais dans la ville épiscopale une école
anglaise, où les enfants sont admis gratuitement et fournis de livres."
Chose singulière, l'esquisse politique de M. Brooke est tirée d'un roman ^'^ intitulé The Fool of Quality. " Dans cet ouvrage, où l'utile est joint à l'agréable, dit Labrie, le pinceau ferme et vigoureux du sensible Brooke, dont toutes les
(i) Que sont les romans de Walter Scott, sinon de magnifiques tableaux historiques ? Celui à'/vanhoey par exemple, nous présente d'une manière admirable le grand drame de la conquête de l'Angleterre par les Normands et ses terribles conséquences pour la race anglo-saxonne qu'ils subjuguèrent.
** Les amateurs d'études historiques, dit M. de Pontmartin, voyaient dans ce romancier le précurseur, le révélateur, l'initiateur d'une réforme radicale dans la façon d'écrire l'histoire, réforme qui se reflétait dans les œuvres d'Augustin Thierry ou de M. de Barante." (Mes Souvenirs^ t. II, p. 3.)
** Le cri de douleur des Saxons dépossédés, dit à son tour le duc de Broglie, est arrivé jusqu'à nous à travers les âges, et il a trouvé de nos jours un écho touchant et inattendu dans l'admirable roman Ivanhoe de Walter Scott, qui est un vrai poème ; et cet écho s'est prolongé dans les écrits immortels de notre Augustin Thierry, dont les récits, conformes
productions respirent la plus sublime moraie, le saint amour de la patrie, le dévouement à la cause sacrée de l'humanité et de la liberté, donne à la jeunesse une esquisse courte mais parfaite de la Constitution "
Brooke traite d'abord du Roi^ puis de y Aristocratie ou second état, ensuite du Tiers état ou branche démocratique, puis enfin des Trois états réunis en parlement.
Tout cela est renfermé dans une quinzaine de pages.
Mais cette esquisse est précédée d'un magnifique résumé de toute l'histoire politique de l'Angleterre depuis l'époque de la domination romaine jusqu'à Guillaume
à toute la sévérité de Thistoire, ont pourtant la grâce des plus touchantes fictions et le charme des plus beaux vers." (I^ Correspondant de 1869, t. I, p. 1103.)
*' Walter Scott, écrit Augustin Thierry lui-même, l 'homme que je regarde comme le plus grand maître qu'il y ait jamais eu en fait de divination historique." (Lettres sur V Histoire de France^ p. 295.)
de Hollande ; elle est suivie d'observations sur la constitution du Bas-Canada telle qu'établie par l'acte de 1791 : et ces deux parties de l'opuscule, sans compter l'introduction, qui est assez longue, sont l'œuvre du Doéleur Labrie lui-même.
Citons d'abord quelques passages de l'introduction : on y voit que l'auteur ne manquait pas de verve. Il vient de parler de l'époque où les Canadiens ne s'entendaient pas entre eux, parce qu'ils ne connaissaient pas les droits que leur assurait la constitution anglaise :
" Combien, à cette époque, dit-il, un ouvrage élémentaire sur la constitution fût venu à propos 1 Qu'il eût rendu de services ! Je le savais ; j'en avais tous les jours la preuve dans mes conversations avec ceux que les affaires, le hasard ou le goût me faisaient rencontrer. Je soupirais après le moment qui nous mettrait en possession d'un pareil ouvrage. . . , lorsque,
— ii6 —
l'hiver dernier, un monsieur nous l'annonça dans la Bibliothèque Canadienne.
" J'étais heureux ; je touchais au moment de voir mes vœux accomplis. Plein de cet espoir, j'attendais l'ouvrage avec impatience, lorsqu'enfin il arriva. Je l'ouvre avec hâte. . . je lis. . . Quelle ébauche informe ! Elle fut loin de répondre à mon attente. Je n'y trouvai rien de ce que je cherchais, mais, en revanche, beaucoup de notions étranges, nouvelles, erronées : tout, jusqu'au début, m'y parut extrêmement singulier.
"Je ne pus voir à quelle fin l'auteur introduit son sujet par nous apprendre, qu'avant la Révolution, la France avait une constitution ; et cela, sans le soupçonner, car les Français se trouvèrent bien embarrassés quand il leur fallut définir ce que c'était que leur constitution. Avoir une constitution, et ne pas le savoir, et
n'être pas en état d'en donner une définition, voilà quelque chose d'étrange ! "
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que le Docteur Labrie s'accorde ici parfaitement avec M. Thiers. Voici ce que dit le grand historien de la Révolution :
. " L'objet de la convocation de l'assemblée constituante était la réforme de l'Etat, c'est-à-dire, l'établissement d'une constitution, dont la France manquait, malgré tout ce que l'on a pu dire. Si l'on appelle ainsi toute espèce de rapports entre les gouvernés et le gouvernement, sans doute la France possédait une constitution ; un
roi avait commandé, et des sujets obéi
Mais il n'y avait aucune loi qui assurât la responsabilité des agents du pouvoir, la liberté de la presse, la liberté individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'état social, remplacent la fiction de la liberté naturelle." ^'^
(i) Histoire de la Révolution française y t. I, p. ^t.
— ii8 —
Le Docteur Labrie continue avec une fine ironie : ,
** Je ne fus pas moins surpris, scandalisé même, de voir un peu plus loin ce génie créateur de constitutions singulières avancer hardiment que la Grande Charte n^ offre aucune trace de la constitution britannique.
Jusqu'à lui, on avait toujours cru qu'elle en formait la base, et que, pour l'amener à perfection, on n'avait eu besoin que d'expliquer et de développer, en les étendant, dans des lois subséquentes, les grands principes qui y sont énoncés ; c'est au moins le jugement qu'en ont porté MM.
Hume, Blackstone, DeLolme et plusieurs autres bons écrivains. Mais grâce aux grandes découvertes de M. C. D'E., tous ces hommes vont perdre leur réputation usurpée ; car, d'après lui, ce n'est qu'au détrônement de Jacques II qu'il faut rapporter l'origine de la constitution britannique. Quelle agréable nouvelle ! quelle
utile esquisse ! Combien en faudrait-il de semblables pour nous conduire à la connaissance de nos droits ? "
Vers la fin de l'introduction, la plume de l'auteur change d'allure, et devient presque lyrique. Il s'agit de la guerre de 1812 et de notre excellent gouverneur, sir Georges Prévost : ^'^
" La guerre avec les Etats-Unis, dit-il> vint réunir tous les esprits vers un même but, celui de la défense commune, à laquelle chacun se porta avec une ardeur qui confondit nos injustes calomniateurs.
Encore une fois la vérité l'emporta sur le mensonge; elle passa l'océan; et, mieux informé, le monarque nous remercia de lui avoir conservé ce pays, superbe et précieux joyau de sa triple couronne.
(i) Il était suisse d'origine, comme Haldimand, mais n'avait pas le même caractère. J'ai vu à Lausanne, une rue qui porte le nom de Haldimand ; j 'eu5se préféré y rencontrer quelque souvenir de sir George Prévost.
" Après ce glorieux témoignage il semblait juste d'espérer qu'aucun nuage n'obscurcirait de nouveau notre horizon politique. L'estime mutuelle et l'harmonie parfaite devaient naturellement faire le partage de toutes les classes des sujets de Sa Majesté en cette province.
" Mais, ô fragilité des calculs humains !
A peine la paix avait-elle réconcilié les deux nations, à peine nos guerriers avaientils revu leurs foyers domestiques, que la calomnie renaissant de ses défaites, vint répandre son poison subtil sur les discours et les intentions de ces mêmes patriotes dont le sang venait de couler pour le monarque et pour la patrie !
" Pour mieux assurer son succès, elle osa même attaquer le général qui avait dirigé les coups de leur bonne volonté et de leur bravoure ; et, ce qu'il y a de plus étrange, ce que la postérité pourra difficilement croire, c'est que celui qui avait
conservé cette terre à l'empire, celui auquel tous les Canadiens décernaient une couronne civique, se vit réduit, comme un vil coupable, à supporter les fatigues d'une route longue et pénible, pour aller se justifier de méconduite, quand, dans nos cœurs, nous lui dressions des arcs de triomphe."
Le Précis historique de la constitution anglaise débute par une page magistrale, vraiment digne d'Augustin Thierry :
. ^ ^ Peu de royaumes, dit le Doéleur Labrie, ont éprouvé les commotions fréquentes et terribles qui ont agité l'Angleterre, depuis qu'abandonnée à elle-même par les Romains, elle devint la proie des hordes guerrières que vomirent contre elle les parties septentrionales de l'Europe. Presque toujours en lutte avec la France, contre laquelle elle éprouva des fortunes diverses, elle eut encore le malheur de se voir déchirer le sein, d'abord par la rivalité
des maisons d'York et de Lancastre, pour la possession de la couronne, puis par les dissensions qu'enfantèrent, sous les Tudors, la réforme religieuse, et, sous les Stuarts, le besoin et la recherclie de la liberté par le tiers état.
" On s'étonne qu'après tant de massa-^ cres et tant de sang répandu, qu'après les revers essuyés tant au dehors qu'au dedans des limites que lui a assignées la
nature ,elle ait pu guérir ses plaies, et
renaître, pour ainsi dire, de ses ruines^ plus fraîche et plus puissante qu'elle n'était avant ses malheurs. A quoi fautil attribuer ce phénomène singulier ?
Serait-ce à la plus grande perfection de ses habitants ? La Providence les a-t-elle doués de plus de prudence, de sagesse et de raison que n'en ont les peuples qui les avoisinent ? C'est un compliment que nous n'oserions hasarder: et tout avantageuse que soit l'opinion que nous de-
vrions avoir des Anglais, comme nation^ il n'en faut pas moins admettre que l'histoire nous les montre sujets, comme les autres peuples, aux infirmités et aux passions humaines qui tendent continuellement à saper les institutions politiques, même celles qui nous semblent reposer sur les bases les plus solides.
" Nous préférons donc, avec plusieurs écrivains illustres, regarder la grande puissance de l'Angleterre comme le résultat de l'influence qu'a eue sur ses destinées la nature particulière de sa constitution, de cette belle fabrique politique, où tout, jusqu'à son origine, a de quoi nourrir la curiosité et commander le respect et l'admiration de l'observateur " ^'^
(i) ** Ces institutions, si défectueuses, mais si vivantes, ont suffi pour faire du peuple anglais, malgré sa faiblesse naturelle, le peuple le plus heureux et le plus puissant du monde.** {L'Europe en lySç^ par Léonce de Lavergne).
Puis il fait l'historique de cette constitution ; et, dans le cours de son récit, caractérise par quelques mots bien frappés chacun des règnes des différents souverains anglais, entre autres ceux d'Edouard I, de Charles I, de Charles II ^t de Jacques II :
" Edouard I, dit-il, fut celui des rois d'Angleterre qui le premier chercha à s'étayer de l'influence que pourraient lui donner, dans la grande assemblée de la nation, les lumières et les richesses du peuple. Il chargea les shérifs des bourgs et des villes des différents comtés, de les prier de se choisir des représentants et de les envoyer prendre place au parlement, en 1295. C'est à cette date qu'il faut reporter l'origine légale de la Chambre des Communes
" Charles I finit par recevoir sur l'échafaud la punition de l'aveugle entêtement qui l'empêcha de se mettre au niveau des
temps et de se conformer aux désirs de ses peuples
"Gâté par les appâts et par l'usage immodéré des plaisirs, Charles II négligea les affaires, ou y apporta des prétentions qui lui aliénèrent ses peuples et préparèrent la chute entière de sa race dans la personne de Jacques II.
" Ne pouvant se résoudre à se contenter des pouvoirs constitutionnels auxquels on voulait le restreindre, ce monarque, plus dévot qu'habile, prit le parti peu glorieux de laisser furtivement ses états, et de se retirer sur le continent, où il ne tarda pas à apprendre que, prenant sa fuite pour une abdication volontaire du trône, ses sujets lui avaient donné un successeur dans la personne de Guillaume de Hollande."
Je ne veux pas abuser des citations, et ne ferai qu'un court extrait des Observattons du DoAeur Labrie sur la constitution du Bas-Canada telle que créée par
Pacte impérial de 1791. L'auteur met en regard cette constitution et la constitution anglaise, et trouve que le principal défaut de la nôtre est dans la composition vicieuse de notre conseil législatif :
" Qu'attendre, dit-il, d'un corps anormal et antipathique aux principes de la constitution britannique, dans lequel le roi appelle à vie qui bon lui semble, sans exiger souvent d'autre qualification que celle d'avoir su plaire à un gouverneur en le flattant? Qu'attendre d'une chambre que l'on peut remplir d'hommes qui ne tiennent au pays ni par l'étendue de leurs propriétés, ni par l'éclat de services rendus, encore moins par l'illustration d'un nom ancien ou par aucun autre genre d'influence personnelle ? "
Puis il ajoute :
^^ Nous n'avons donc point une constitution modelée sur celle de l'Angleterre.
Elle n'est point propre à faire notre bon-
heur, comme celle d'Angleterre fait celui des Anglais : ce n'est, au contraire, qu'un simulacre de constitution, où deux des colonnes agissant dans le même sens deviennent trop fortes et trop pesantes pour la troisième. L'édifice doit donc s'écrouler tôt ou tard, à moins qu'alarmée du malheur qui nous menace, la métropole, à laquelle nous devons demander le remède à nos maux, ne vienne à notre secours, et ne rétablisse l'équilibre, en corrigeant ce que le second état a de défectueux dans
sa composition De toutes manières,
elle devra prohiber, sous les peines les plus rigoureuses, l'alliance inconstitutionnelle des conseils exécutif et législatif."
Le Doéleur Labrie nous montre ensuite la constitution du Bas-Canada fonctionnant d'une manière plus ou moins heureuse pour les Canadiens, suivant le caractère des différents gouverneurs :
^^ Quand le bien se fait, dit-il, c'est par-
ce que les gouverneurs le veulent ; et pour l'effectuer, ils n'ont besoin que de se ranger du côté de la constitution. Le contraire arrive-t-il ? La marche des affaires est-elle interrompue ? C'est qu'ils se sont unis au conseil contre la chambre, c'est que la constitution est lésée : et elle n'est lésée que parce qu'elle porte dans son sein les éléments de cette lésion, savoir, la composition vicieuse de l'une de ses parties constituantes ....
^^ Pliable au désir des gouverneurs, qui le composent et l'entretiennent pour être l'organe de leurs volontés, le conseil suit leur dictée et se porte au bien avec la chambre, lorsque le gouverneur y est luimême enclin ; et alors, les trois branches étant d'accord, la constitution a son plein effet.
" Mais le gouverneur est-il méchant, peu instruit ? ou, homme faible, prête-t*il une oreille docile aux conseils des ambi-
tieux et de calomniateurs, il en est tout de suite obsédé, il tombe dans leurs vues, et avec lui l'officieux conseil : tous deux alors s'unissent contre la chambre, qui, forte et vigoureusement constituée, oppose une noble résistance, garantit ses constituants de mauvaises lois, mais ne peut:
faire le bien ni apporter de remède effi-.
cace aux nombreux abus qui résultent de l'union des deux autres branches "