‹ Un cadet de Gascogne au XVIe siècle, Blaise de MonlucChapitre 28 sur 38 · DERNIERES ANNEES · texte numérisé non relu

DERNIERES ANNEES

chîe, de miscrcs lui avaient ouvert les yeux. Une seule politique lui ajiparaissait désormais comme possible : la lolérance. Ueprenanl le plan de CoU^ixy, il dénonçait éloquemment l'intérêt que le pape et le roi d'Espagne avaient à tenir la France « bas de poil », sous couleur de relifiion. 11 exposait tout un plan de réformes intérieures, déclarait cpi'il était temps de mettre fin à de misérables querelles confessionnelles, laissait entendre qu'au prix d'intelligentes libéralités il était possible de désarmer et de ramener les chefs huguenots, et, dans une belle page, évoquait l'image de la patrie réconciliée et unie de nouveau contre l'étranger. Aucun des écrits de Monluc n'a l'ampleur de ce testameiit politique. Du fond de sa retraite, le vieux lutteur des guerres cixiles a par avance tracé d'une main ferme le programme qu'exécutera Henri l\ . Ce n'est pas là une des moindres surprises qu'il réservait à ses biographes futurs.

En avril 157/i, il avait fait un voyage à Bordeaux; on ignore à quelle occasion. Le .'^o mai, Charles IX mourut. La reine-mère, qui ne l'oubliait pas, lui fit l'honneur de l'en informer. Le duc d'Anjou, roi de Pologne, montait sur le trône de France. Cette nouvelle réveilla en lui l'ambition, qui n'était, d'ailleurs, jamais morte. Il se dit qu'il avait chance de tirer parti du changement de règne et, malgré son âge et ses infirmités, il se mit en route pour aller saluer le nouveau soleil à son lever. En juillet, il quittait Agcn, s'embarquait à Marmande avec une escorte de douze arquebusiers, puis, par Limoges, gagnait Paris. Il en repartit le 8 août avec Catherine, et fut le f) septembre à l'entrée (lue fit à

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Lyon le nouveau roi de France. Il trouva le duc d'Anjou fort changé. Henri III fit pourtant fléchir pour lui l'étiquette sévère qu'il avait établie pour se défendre contre les importuns et accroître le prestige de la majesté royale. Il lui fit fort bonne chère et, le sixième état de maréchal de France étant vacant, il l'en honora, le 20 septembre. Il l'admit aussi dans son conseil. Monluc, fidèle aux idées qu'il avait exposées dans son discours à Charles IX, conseilla une paix générale. On ne l'écoutapas. L'échec des troupes royales envoyées en Dauphiné contre Damville lui prouva qu'il avait raison. A Lyon, il retrouva Brantôme ; ils resserrèrent les liens d'amitié qu'ils avaient noués devant La Rochelle, et il régala de nouveau le grand curieux de belles histoires.

Henri III le renvoya en Guienne avec des pouvoirs extraordinaires pour conduire la guerre. Le 7 octobre, Monluc était de retour à Estillac. Il y reçut les félicitations de la noblesse du pays et aussi les présents que les villes de l'Agenais lui offrirent à l'occasion de sa nouvelle dignité. Agen lui envoya du gibier, des oranges, des boîtes de dragées à l'écorce de citron pour madame de Monluc, des livrées de taffetas pour ses domestiques. Francescas, plus humble, le pria d'agréer trois paires de chapons et six de palombes. Puis il se mit en mesure d'aider le sénéchal Bajamont, aux prises avec un hardi partisan périgourdin, Geoffroy de Vivant, et avec les huguenots de Glairac et de Casteljaloux. Une tentative infructueuse fut faite, le 3i décembre, contre Frcspech. Quelques jouis après, il se niotlait lui-même en campagne cl venait assiéger le

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formidable château de Madaillaii. dôiil la j^-^aiiiisoii protcstanlo ne cessait de ravager le |)ays et de menacer Agen. Muni de poudres et de boulets que lui avaient envoyés les capitouls de Toulouse, (l(> deux canons et d'une coulevrine ({u'il avait pénil)lement obtenus des jurais de Bordeaux, il employa trois semaines à faire les approclies, battit en bièclie sans succès et dut se retirer le i" février, sur la nouvelle que Langoiran venait au secours des assiégés.

Au printemps de 1075, il se remit en campagne contre les huguenots du Périgoi-d. commandés par le vicomte de Turenne. Ce ne fut pas facile : les Agenais, invoquant leur pénurie linancièrc, lui refusèrent le magasin de vivres qu'il demandait. Les dix mille hommes qu'il avait levés, à peine réunis, se dispersèrent. En mai, il reprit ses préparatifs. Il fit cette fois appel tout ensemble aux consuls d'Agen et aux jurats de Bordeaux. Les premiers mirent sur pied cent ai(pi<busiers. Les seconds délibérèrent sur la demande de Moulue, mais n'accordèrent rien. Le nouveau maréchal de France était toujours en froid avec Bordeaux. Après de pénibles négociations, il consentit àaxoir une entrevue à La Réole avec une dépulalion du Parleuient et des jurats. On y décida d'aller mettre le siège devant Gensac. On emporta le laubourg et les barricades ; le 10 juillet, Monferrand lut tué d'une arquebusade ; la place capitula peu après. Monluc axait désigné, pour remplacer Monferrand, Jean de Duras, fils de Symphorien, le vaincu de Vergt. Les genlilsbonimes, se déliant peut-être de ce huguenot converti, refusèrent de l'aicepter pour chef. Le vieux Moiduc les réunit, le

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malin, a^ant le jour, aux flambeaux, les fit mettre en rond, puis, le chapeau au poing, leur adressa une belle harangue pour les prier de l'aider au moins à ramener le canon : « Quant à moi, leur dit-il. je m'en vais retirer aussi chez moi, car mon âge, mes maladies et mes plaies ne me peuvent plus permettre de porter les armes ni prendre la peine qui est requise à la guerre. Aimez-moi toujours, je \ous prie^ et souvenez-vous de moi. »

Après cet adieu solennel à la noblesse de Gascogne, il s'en revint chez lui. En septembre, il retourna aux eaux de Bagnères. C'est alors peut-être qu'il visita, dans la vallée d'Aure, le prieuré de Sarrancolin et qu'il eut un instant la fantaisie de s'y retirer pour vivre en ermite ses derniers jours. Au retour, il présida à Auch une assemblée des trois Etats du pays d'Armagnac. Au début de 157O, il fit coup sur coup deux voyages à Bordeaux : le premier, sur l'ordre du roi. pour pourvoir aux partialités et divisions qui y régnaient ; le second, en mai, pour y faire proclamer la paix de Monsieur. Le 28, il vint au Parlement, a un bâton en main », et y prononça une petite harangue. Le i5 juin, il était de retour à Estillac et y tomba gravement malade. Sa santé l'empêcha sans doute d'assister aux Etals qu'il avait convoqués à Agen. De ses fenêtres il pouvait voir, impuissant, les huguenots, malgré la paix, courir la campagne pour lever des impositions forcées sur le Bruilhois et au Passage. Il devait trouver I)assablcment ironiques les lettres que lui adressait le roi de Navarre pour le prier de faire cesser les exactions commises sur sa ville de Casiehneron d'Albret.

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En juillet, lin peu rclabli. il Aiiit ùA^-^on ol y lit drossor, le 23, son teslament, en forme mystique, par le notaire Quocy. Il demandait d'être enseveli en ré<,disc de Notre-Dame de Saint-Puy, au sépulcre de ses ancêtres. 11 instituait comme son hériliei" universel son petitfils Biaise, ])remier né du capitaine Peyrot et de Marguerite de(;aupène. et à son défaut, les deux fils de Fabien, \drian et Biaise. Il lui léguait la maison paternelle de Saint-Puy, avec ses métairies, vignes, prés et trois moulins. La terre d'Estillac était laissée en usufruit à Isabeau de Beauville et à ses filles. Par une sage prévision, il était stipulé (pie l'usufruit cesserait si la jeune veuve du vieux Monluc se remariait. Le testateur évaluait sa fortune à plus de aSo.ooo livres et énumérait avec la précision d'un homme soigneux de son bien les nombreuses créances qu'il laissait à toucher. Quelques jours après avoir signé cet acte, il put assister à l'entrée triomphale que le roi de Navarre fit dans Agen. Il l'y vit peut-être s'installer avec sa petite cour bruyante et bariolée. 11 secontiiina dans son idée que ce prince au pourpoint rapiécé cpii, eiilre deuv parties de paimie dans les fossés de la \ille, dictait de sages et habiles ordonnances, irait ])lus loin ([u'on no pensait.

En décembre, il fit .savoir à im marchand de Bordeaux de ses amis ((u'il se disposait à venir en celle ville ; on ignore pour quel mol if. La perspective de ce séjour déplut au marquis de Villars, qui trouvait sans doute que le vieux maréchal avait déjà en mai empiété sur son autorité. Le Parlement consulté fut d'avis que les jurais écrivissent à M. de Monluc u le plus douce-

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ment que faire se pourra » pour le prier de surseoir à son voyage. Il dut se rendre à leurs raisons. Le 5 février 1577. il se contentait de venir à Francescas pour y dîner. En août, il se transporta à Condom pour y voir son fils l'évèque. C'est là qu'il sentit venir sa fin. Le 18, il dicta un codicille à son testament, dans la maison de M. Duluc, par devant Quocy, son notaire, qu'il avait fait venir exprès d'Agen, et en présence de notables personnages : Raymond de Pontac, président au Parlement de Bordeaux, Saint-Orens, sénéchal de Bazadais, François de Durfort, général des finances, Guillaume Le Saige, conseiller au présidial de Condom et Bernard Dupuy, vicaire général de son lils. Huit jours après, le 26, il s'éteignait.

Mourant comme une lampe à qui l'huile défaut.

Ainsi s'exprimait un poète bordelais, Pierre de Brach, qui collabora au Tombeau poétique élevé, dès la même année, à sa mémoire par les soins de Jean Duchemin, vicaire général et ami de Jean de Monluc. Les humanistes de la province, invités par lui, célébrèrent en vers et en prose, en français, en latin et en grec, la bravoure, la prudence, l'éloquence, le bonheur de l'illustre capitaine. Son corps fut sans doute enterré dans le chœur de la cathédrale de Condom. Mais deux ans après, on songea à lui donner une sépulture plus notable et Jean de Monluc passa contrat avec le chapitre de Saint-André de Bordeaux pour que les restes de son père fussent déposés en un mausolée monumental, au fond de la nef de la primatiale, devant le

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pilier du milieu « des trois ([ui soulieiuieut les frrands orgues 1». Ce contrat ne reçut, d'ailleurs, jamais d'elTel. Monluc fut ^itc oublié des siens. Son légataire universel n'était qu'un enfant. Deux ans après, en 1579. Isabeaude Beauville se remaria ; elle épousa d'Escars. Enfin, l'évèque de Condoin mourut le 6 août lôSi. Le manuscrit des Conimciilniirs, oublié et négligé, moisit dans la poussière. Heureusement une copie en existait à Bordeaux, sans doute aux mains de Geoffroy de Alalvyn, conseiller au Parlement. Elle fut nuc j)ar André ïhevet, le cosmographe du roi, et par .lac(|ues Bongars. Tous deux furent d'avis ([ue l'œuvre méritait d'être publiée. C'est en iSga seulement qu'elle fut mise au jour par un docte conseiller au Parlement de Bordeaux, humaniste et érudit distingué, bibliophile et archéologue passionné, travailleur infatigable, Klorimond de Rœmond. Le volume sortit des presses de l'imprimeur bordelais Simon Millanges : c'était un élégant et majestueux in-folio. L'éditeur avait fait précéder le texte d'une brillante épître à la noblesse de Gascogne ; il avait à la fin imprimé le Tombeau, accru de pièces nouvelles. Le succès fut grand : la même année, l'imprimeur donna une seconde édition petit in-octavo ; deux réimpressions fiueiil faites à Lyon en 1093, à Paris en lôg/j. D'autres suivirent. La mémoire de Monluc était assurée de survivre. Ce nom, bref et sonore comme un appel de clairon, retentit désormais à travers les siècles. Quant à l'homme, on l'a jusqu'ici jugé surtout sur l'image trop simple qu'il a laissée de lui-même dans son livre. Il ne fut pas un héros ; il ne fut pas non plus un monstre. Il reste une des figures

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les plus curieuses de ce xvi' siècle qui en contient tant, et un exemplaire d'humanité digne d'inspirer les plus philosophiques réflexions.

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