‹ Un capitaine de quinze ansChapitre 29 sur 52 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La traite! Personne n'ignore la signification de ce mot, qui n'aurait jamais dû trouver place dans le langage humain. Ce trafic abominable, longtemps pratique au profit des nations européennes qui possédaient des colonies d'outre-mer, a ei interdit depuis bien des années déjà. Cependant, il s'opère toujours sur une vaste échelle, et principalement dans l'Afrique centrale. En plein H^siècle, Il

signature de quelques États qui se disent chrétiens, manque encore à l'acte d'abolition de l'esclavage.

On pourrait croire que la traite ne se fait plus, que cet achat et cette vente de créatures humaines ont cessé! Il n'en est rien, et c'est là ce qu'il faut que le lecteur sache, s'il veut s'intéresser plus intimement à la seconde partie de cette histoire. Il faut qu'il apprenne ce que sont actuellement encore ces chasses à l'homme, qui menacent de dépeupler tout un continent pour l'entretien de quelques colonies à esclaves, où et comment s'exécutent ces razzias barbares, ce qu'elles coûtent de sang, ce qu'elles provoquent d'incendies et de pillages, enfin au profit de qui elles se font.

C'est au we siècle seulement que l'on voit s'exercer, pour la première fois, la traite des noirs, et voici dans quelles circonstances elle fut établie :

Les Musulmans, après avoir été chassés d'Espagne, s'étaient réfugiés au delà du détroit sur la côte d'Afrique. Les Portugais, qui occupaient alors cette partie du littoral , les poursuivirent avec acharnement. Un certain nombre de ces fugitifs furent faits prisonniers et ramenés en Portugal. Réduits en esclavage, ils constituèrent le premier noyau d'esclaves africains qui ait été formé dans l'Europe occidentale depuis l'ère chrétienne.

Mais ces Musulmans appartenaient pour la plupart à de riches familles, qui voulurent les racheter à prix d'or. Refus des Portugais d'accepter une rançon, quelque importante qu'elle fût. Ils n'avaient que faire de l'or étranger. Ce qui leur manquait, c'étaient les bras indispensables au travail des colonies naissantes, et, pour tout dire, les bras de l'esclave.

Les familles musulmanes, ne pouvant racheter leurs parents captifs, offrirent

alors de les échanger contre un plus grand nombre de noirs africains, dont il

n'était que trop facile de s'emparer. L'offre fut acceptée par les Portugais, qui

trouvaient leur avantage à cet échange, et c'est ainsi que la traite se fonda

en Europe.

Vers la fin du xvie siècle, cet odieux trafic était généralement admis, et les mœurs encore barbares n'y répugnaient pas. Tous les États le protégeaient, afin d'arriver plus rapidement et plus sûrement à coloniser les îles du Nouveau- Monde. En effet, les esclaves d'origine noire pouvaient résister, là oii les blancs, mal acclimatés, impropres encore à supporter la chaleur des climats intertropicaux, eussent péri par milliers. Le transport des nègres aux colonies d'Amérique se fit donc régulièrement par des bâtiments spéciaux, et cette branche du commerce transatlantique amena la création de comptoirs importants sur

divers points du littoral africain. La « marchandise » coûtait peu au pays de production, et les bénéfices étaient considérables.

Mais, si nécessaire que fût à tous les points de vue la fondation des colonies d'outre-mer, elle ne pouvait justifier ces marchés de chair humaine. Des voix généreuses se firent bientôt entendre, qui protestèrent contre la traite des noirs et demandèrent aux gouvernements européens d'en décréter l'abolition au nom des principes de l'humanité.

En 1751, les quakers se mirent à la tête du mouvement abolitionnisle, au sein même de cette Amérique du Nord, où, cent ans plus tard, allait éclater la guerre de sécession, à laquelle cette question de l'esclavagisme ne fut pas étrangère. Divers Etats du Nord, la Virginie, le Connecticut, le Massachussets, la Pensylvanie décrétèrent l'abolition de la traite et affranchirent les esclaves amenés à grands frais sur leurs territoires.

Mais la campagne, commencée par les quakers, ne se limita pas aux provinces septentrionales du Nouveau-Monde. Les esclavagistes furent vivement attaqués jusqu'au delà de l'Atlantique. La France et l'Angleterre, plus particulièrement, recrutèrent des partisans à cette juste cause : ce Périssent les colonies plutôt qu'un principe! » tel fut le généreux mot d'ordre qui retentit dans tout l'ancien monde, et, malgré les grands intérêts politiques et commerciaux engagés dans la question, il se transmit efficacement à travers l'Europe.

L'élan était donné. En 1807, l'Angleterre abolit la traite des noirs dans ses colonies, et la France suivit son exemple en 181 i. Les deux puissantes nations échangèrent un traité à ce sujet, traité que confirma Napoléon pendant les Cent- Jours.

Toutefois, ce n'était là, encore, qu'une déclaration purement théorique. Les négriers ne cessaient pas de courir les mers et allaient se vider dans les ports coloniaux de leur « cargaison d'ébène ».

Des mesures plus pratiques durent être prises pour mettre fin à ce commerce. Les États-Unis en 1820, l'Angleterre en 18-2i déclarèrent la traite acte de piraterie, et pirates ceux qui l'exerçaient. Comme tels, ils encouraient la peine de mort, et ils furent poursuivis à outrance. La France adhéra bientôt au nouveau traité. Mais les États du Sud de l'Amérique, les colonies espagnoles et portugaises n'intervinrent pas à l'acte d'abolition, et l'exportation des noirs se continua à leur profit, malgré le droit de visite généralement reconnu, qui se bornait à la vérification de pavillon des navires suspects.

Cependant, la nouvelle loi d'abolition n'avait pas eu d'effet rétroactif. On ne

faisait plus de nouveaux esclaves, mais les anciens n'avaient pas encore recouvré leur liberté.

Ce fut dans ces circonstances que l'Angleterre donna l'exemple. Le 14 mai 1833, une déclaration générale émancipa tous les noirs des colonies de la Grande- Bretagne, et en août 1838, six cent soixante-dix mille esclaves furent déclarés libres.

Dix ans plus tard, en 1848, la République émancipait les esclaves des colonies françaises, soit deux cent soixante mille noirs.

En 1859, la guerre qui éclata entre les fédéraux et les confédérés des États- Unis, achevant l'œuvre d'émancipation, l'étendit à toute l'Amérique du Nord.

Les trois grandes puissances avaient donc accompli cette œuvre d'humanité. A l'heure qu'il est, la traite ne s'exerce plus qu'au profit des colonies espagnoles ou portugaises, et pour satisfaire aux besoins des populations de l'Orient, turques ou arabes. Le Brésil, s'il n'a pas encore rendu à la liberté ses anciens esclaves, n'en reçoit plus de nouveaux, du moins, et les enfants des noirs y naissent libres.

C'est dans l'intérieur de l'Afrique, à la suite de ces guerres sanglantes que les chefs africains se font pour cette chasse à l'homme, que des tribus entières sont réduites en esclavage. Deux directions opposées sont alors imprimées aux caravanes : l'une à l'ouest, vers la colonie portugaise de l'Angola; l'autre à l'est, sur le Mozambique. De ces malheureux, dont une faible partie seulement arrivent à destination, les uns sont expédiés soit à Cuba, soit à Madagascar; les autres, dans les provinces arabes ou turques de l'Asie, à la Mecque ou à Mascate. Les croisières anglaises et françaises ne peuvent empêcher ce trafic que dans une faible mesure, tant une surveillance efficace de côtes aussi étendues est difficile à obtenir.

Mais le chiffre de ces odieuses exportations est-il donc considérable encore?

Oui ! On n'estime pas à moins de quatre-vingt mille le nombre des esclaves qui arrivent au littoral, et ce nombre, parait-il, ne représente que le dixième des indigènes massacrés. Après ces boucheries épouvantables, les champs dévastés sont déserts, les bourgades incendiées sont vides d'habitants, les fleuves roulent des cadavres, les bêtes fauves occupent le pays. Livingstone, au lendemain de ces chasses à l'homme, ne reconnaissait plus les provinces qu'il avait visitées quelques mois auparavant. Tous les autres voyageurs, Grant, Speke, Burton, Cameron, Stanley, ne parlent pas autrement de ce plateau boisé de l'Afrique centrale, principal théâtre des guerres de chefs à chefs. Dans la région des

grands lacs, sur toute cette vaste contrée qui alimente le marché de Zanzibar, dans le Bornou et le Fezzan, plus au sud, sur les rives du Nyassa et du Zambèse, plus à l'ouest, dans les districts du haut Zaire que l'audacieux Stanley vient de traverser, même spectacle, ruines, massacres, dépopulation. L'esclavage ne finira-t-il donc en Afrique qu'avec la disparition de la race noire, et en serat-il de cette race comme il en est de la race australienne dans" la Nouvelle - Hollande !

Mais le marché des colonies espagnoles et portugaises se fermera un jour, ce débouché fera défaut; des peuples civilisés ne peuvent plus longtemps tolérer la traite !

Oui, sans doute, et cette année même, 1878, doit voir l'affranchissement de tous les esclaves possédés encore par les États chrétiens. Toutefois, pendant de longues années encore , les nations musulmanes maintiendront ce trafic qui dépeuple le continent africain. C'est vers elles en effet que se fait la plus importante émigration de noirs, puisque le chiffre des indigènes, arrachés à leurs provinces et dirigés vers la côte orientale, dépasse annuellement quarante mille. Bien avant l'expédition d'Egypte, les nègres du Sennaar étaient vendus par milliers aux nègres du Darfour, et réciproquement. Le général Bonaparte put même acheter un assez grand nombre de ces noirs dont il fit des soldats organisés à la façon des mameluks. Depuis lors, pendant ce siècle dont les

quatre cinquièmes sont maintenant écoulés, le commerce des esclaves n'a pas

* diminué en Afrique. Au contraire.

Et, en effet, l'islamisme est favorable à la traite. Il a fallu que l'esclave noir vînt remplacer, dans les provinces musulmanes, l'esclave blanc d'autrefois. Aussi, des traitants de toute origine font-ils en grand cet exécrable trafic. Ils apportent ainsi un supplément de population à ces races qui s'éteignent et disparaîtront un jour, puisqu'elles ne se régénèrent pas par le travail. Ces esclaves, comme au temps de Bonaparte, deviennent souvent des soldats. Chez certains peuples du haut Niger, ils composent pour moitié les armées des chefs africains. Dans ces conditions, leur sort n'est pas sensiblement inférieur à celui des hommes libres. D'ailleurs, quand l'esclave n'est pas un soldat, il est une monnaie qui a cours, même en Egypte, et au Bornou, officiers et fonctionnaires sont payés en cette monnaie-là. Guillaume Lejean l'a vu et l'a dit.

Tel est donc l'état actuel de la traite.

Faut-il ajouter que nombre d'agents des grandes puissances européennes n'ont pas honte de montrer pour ce commerce une indulgence regrettable ?

Rien n'est plus vrai pourtant, et tandis que les croisières surveillent les côtes de l'Atlantique et de l'océan Indien, le trafic s'opère régulièrement à l'intérieur, les caravanes cheminent sous les yeux de certains fonctionnaires, les massacres où dix noirs périssent pour fournir un esclave s'exécutent à des époques déterminées!

Aussi comprendra-t-on, maintenant, ce qu'avaient de terrible ces paroles que Dick Sand venait de prononcer :

« L'Afrique! L'Afrique équatoriale! L'Afrique des traitants et des esclaves ! »

Et il ne se trompait pas : C'était l'Afrique avec tous ses dangers, pour ses compagnons et pour lui.

Mais sur quelle partie du continent africain une inexplicable fatalité l'avaitelle fait atterrir? A la côte ouest évidemment, et, circonstance aggravante, le jeune novice devait penser que le Pilgrim s'était précisément jeté sur le littoral de l'Angola, où arrivent les caravanes qui desservent toute cette portion de l'Afrique.

C'était là, en effet. C'était ce pays que Cameron au sud, Stanley au nord, allaient traverser quelques années plus tard, et au prix de quels efforts! De ce vaste territoire qui se compose de trois provinces, le Benguela, le Congo et l'Angola, on ne connaissait guère alors que le* littoral. Il s'étend depuis la Nourse, au sud, jusqu'au Zaïre, au nord, et deux villes principales y forment deux ports, Benguela et Saint-Paul de Loanda, capitale de la colonie, qui relève du royaume de Portugal.

A l'intérieur, cette contrée était alors presque inconnue. Peu de voyageurs avaient osé s'y aventurer. Un climat pernicieux, des terrains chauds et humides qui engendrent les fièvres, des indigènes barbares dont quelques-uns sont encore cannibales, la guerre à l'état permanent de tribus à tribus, la défiance des traitants contre tout étranger qui cherche à pénétrer les secrets de leur infâme commerce, telles sont les difficultés à surmonter, les dangers à vaincre dans cette province de l'Angola, l'une des plus dangereuses de l'Afrique équatoriale.

Tuckey, en 1816, avait remonté le Congo jusqu'audelà des chutes de Yellala, mais sur un parcours de deux cents milles au plus. Cette simple étape ne pouvait donner une sérieuse connaissance du pays, et pourtant elle avait causé la mort de la plupart des savants et des officiers qui composaient l'expédition.

Trente-sept ans plus tard, le docteur Livingstono s'était avancé depuis le

cap de Bonne-Espérance jusque sur le haut Zambèse. De là, au mois de novembre 1853, avec une hardiesse qui n'a jamais été surpassée, il traversait l'Afrique du sud au nord-ouest, franchissait le Coango, l'un des affluents du Congo, et arrivait le 31 mai 1854 à Saint-Paul de Loanda. C'était la première percée faite dans l'inconnu de la grande colonie portugaise.

Dix-huit ans après, deux audacieux découvreurs allaient traverser l'Afrique de l'est à l'ouest, et ressortir, l'un au sud, l'autre au nord de l'Angola, au prix de difficultés inouïes.

Le premier en date, c'est le lieutenant de la marine anglaise Yerney-Howet Cameron. En 1872, on avait lieu de penser que l'expédition de l'Américain Stanley, envoyée à la recherche de Livingstone dans la région des grands lacs, était fort compromise. Le lieutenant Cameron offrit d'aller retrouver ses traces. L'offre fut acceptée. Cameron, accompagné du docteur Dillon, du lieutenant Cecil Murphy et de Robert Moffat, neveu de Livingstone, partit de Zanzibar. Après avoir traversé l'Ougogo, il rencontra le corps de Livingstone que ses fidèles serviteurs ramenaient à la côte orientale. Continuant alors sa route à l'ouest avec l'inébranlable volonté de passer d'un littoral à l'autre, traversant l'Ounyanyembé, l'Ougounda, Kahouélé où il recueillit les papiers du grand voyageur, franchissant le Tanganyika, les montagnes du Bambarré, le Loualâba dont il ne put redescendre le cours, après avoir visité toutes ces provinces dévastées par la guerre, dépeuplées par la traite, le Kilemmba, l'Ouroua, les sources du Lomané, l'Oulouda, le Lovalé, après avoir franchi la Coanza et ces immenses forêts dans lesquelles Harris venait d'égarer Dick Sand et ses compagnons, l'énergique Cameron apercevait enfin l'océan Atlantique et arrivait à Saint-Philippe de Benguela. Ce voyage de trois ans et quatre mois avait coûté la vie à deux de ses compagnons, le docteur Dillon et Robert Moffat.

A l'Anglais Cameron allait presque aussitôt succéder l'Américain Henry Moreland Stanley dans cette voie des découvertes. On sait que cet intrépide correspondant du New-York Herald, envoyé à la recherche de Livingstone, l'avait retrouvé le 30 octobre 1871 à Oujiji sur les bords du lac Tanganyika. Mais ce qu'il venait de faire si heureusement au point de vue de l'humanité, Stanley voulut le recommencer dans l'intérêt delà science géographique. Son objectif fut alors la complète reconnaissance du Loualâba qu'il n'avait fait qu'entrevoir. Cameron était encore perdu dans les provinces de l'Afrique centrale, lorsque Stanley, en novembre 1874, quittait Bagamoyo sur la côte orientale, abandonnait, vingl ei un mois après, le 24 août 1S7G, Oujiji, décimée par une épidémie île variole,

Côte Ouest

de

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