L'ÉPAVE
certainement là un chien vivant, emprisonné peut-être, car il était possible que les panneaux fussent hermétiquement fermés. Mais on ne pouvait le voir, le pont du bâtiment chaviré n'étant pas encore visible.
« N'y eût-il là qu'un chien, monsieur Hull, dit Mrs. Weldon, nous le sauverons !
— Oui... oui !... s'écria le petit Jack... nous le sauverons!... Je lui donnerai à manger!... 11 nous aimera bien... Maman, je vais aller lui chercher un morceau de sucre ! . . .
— Reste, mon enfant, répondit Mrs. Weldon en souriant. Je crois que le pauvre animal doit mourir de faim et qu'il préférera une bonne pâtée à ton morceau de sucre!
— Eh bien, qu'on lui donne ma soupe ! s'écria le petit Jack. Je peux bien m'en passer ! »
A ce moment, les aboiements se faisaient plus distinctement entendre. Trois cents pieds au plus séparaient les deux navires. Presque aussitôt, un chien de grande taille apparut sur les bastingages de tribord et s'y cramponna, en aboyant plus désespérément que jamais.
« Howik, dit le capitaine Hull en se retournant vers le maître d'équipage du Pilgrim, mettez en panne, et qu'on amène le petit canot à la mer.
— Tiens bon, mon chien, tiens bon! » cria le petit Jack à l'animal, qui sembla lui répondre par un aboiement à demi étouffé.
La voilure du Pilgrim fut rapidement orientée de manière que le navire demeurât à peu près immobile, à moins d'une demi-encàblure de repave
Le canot fut amené, et le capitaine Hull, Dick Sand, deux matelots s'y embarquèrent aussitôt.
Le chien aboyait toujours. Il essayait de se retenir au bastingage, mais, à chaque instant, il retombait sur le pont. On eût dit que ses aboiements ne s'adressaient plus alors à ceux qui venaient à lui. S'adressaient-ils dune à des matelots ou passagers emprisonnés dans ce navire?
« Y aurait-il donc à bord quelque naufragé qui ait survécu? » se demanda Mrs. Weldon.
Le canot du Pilgrim allait en quelques coups d'avirons atteindre la coque chavirée.
Mais, tout à coup, les allures du chien se modifièrent. A ces premiers aboiements qui invitaient les sauveteurs à venir, succédèrent des aboiements furieux. La plus violente colère excitait le singulier animal.
« Que peut-il donc avoir, ce chien? » dit le capitaine Hull, pendant que le canot
tournait l'arrière du bâtiment, afin d'accoster la partie du pont engagée sous l'eau.
Ce que ne pouvait alors observer le capitaine Hull, ce qui ne put pas même être remarqué à bord du Piigrim, c'est que la fureur du chien se manifesta précisément au moment où Negoro, quittant sa cuisine, venait de se diriger vers le gaillard d'avant.
Le chien connaissait-il et reconnaissait-il donc le maître-coq? C'était bien invraisemblable.
Quoi qu'il en fût, après avoir regardé le chien, sans manifester aucune surprise, Negoro, dont les sourcils s'étaient toutefois froncés un instant, rentra dans le poste de l'équipage.
Cependant, le canot avait tourné l'arrière du bâtiment. Son tableau portait ce seul nom : Waldeck.
Waldeck, et pas de désignation de port d'attache. Mais aux formes de la coque, à certains détails qu'un marin saisit du premier coup d'œil, le capitaine Hull avait bien reconnu que ce bâtiment était de construction américaine. Son nom le confirmait d'ailleurs. Et, maintenant, cette coque, c'était tout ce qui restait d'un grand brick de cinq cents tonneaux.
A l'avant du Waldeck, une large ouverture indiquait la place où le choc s'était produit. Par suite du renversement de la coque, cette ouverture se trouvait alors à cinq ou six pieds au-dessus de l'eau, — ce qui expliquait pourquoi le brick n'avait pas encore sombré.
Sur le pont, que le capitaine Hull voyait dans toute son étendue, il n'y avait personne.
Le chien, ayant quitté le bastingage, venait de se laisser glisser jusqu'au panneau central qui était ouvert, et il aboyait tantôt à l'intérieur, tantôt à l'extérieur.
« Cet animal n'est très-certainement pas seul à bord! fit observer Dick Sand.
— Non, en vérité! » répondit le capitaine Hull.
Le canot longea alors le bastingage de bâbord, qui était à demi engagé. Avec une houle un peu forte, le ~\Valdeck eût été certainement submergé en quelques instants.
Le pont du brick avait été balayé d'un bout à l'autre. Il ne restait plus que les tronçons du grand mât et du mât de misaine, tous deux brisés à deux pieds audessus de l'étambrai, et qui avaient dû tomber au choc, entraînant haubans, galhaubans et manœuvres. Cependant, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, aucune
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épave ne se montrait autour du Waldeck, — ce qui semblait indiquer que la catastrophe remontait déjà à plusieurs jours.
« Si quelques malheureux ont survécu à la collision, dit le capitaine Hull, il est probable que la faim ou la soif les auront achevés, car l'eau a dû gagner la cambuse. Il ne doit plus y avoir à bord que des cadavres!
— Non, s'écria Dick Sand. non! Le chien n'aboierait pas ainsi! Il y a là des êtres vivants ! »
En ce moment, l'animal, répondant à l'appel du novice, se laissa glisser à la mer et nagea péniblement vers le canot, car il semblait être épuisé.
On le recueillit, et il se précipita ardemment, non sur un morceau de pain que Dick Sand lui présenta d'abord, mais vers une baille qui contenait un peu d'eau douce.
« Ce pauvre animal meurt de soif! » s'écria Dick Sand.
Le canot chercha alors une place favorable pour accoster plus aisément le Waldeck, et, dans ce but, il s'éloigna de quelques brasses. Le chien dut évidemment croire que ses sauveurs ne voulaient pas monter à bord, car il saisit Dick Sand par sa jaquette, et ses lamentables aboiements recommencèrent avec une nouvelle force.
On le comprit. Sa pantomime, son langage étaient aussi clairs qu'eût pu l'être le langage d'un homme. Le canot s'avança aussitôt jusqu'au bossoir de bâbord. Là, les deux matelots l'amarrèrent solidement, pendant que le capitaine Hull et Dick Sand, prenant pied sur le pont en même temps que le chien , se hissaient, non sans peine, jusqu'au panneau qui s'ouvrait entre les tronçons des deux mâts.
Par ce panneau^ tous deux s'introduisirent dans la cale. La cale du Waldeck, à demi pleine d'eau, ne renfermait aucune marchandise. Le brick naviguait sur lest, — un lest de sable qui avait glissé à bâbord et qui contribuait à maintenir le navire sur le côté. De ce chef, il n'y avait donc aucun sauvetage à opérer.
« Personne ici ! dit le capitaine Hull.
— Personne, » répondit le novice, après s'être avancé jusqu'à la partie antérieure de la cale.
Mais le chien, qui était sur le pont, aboyait toujours et semblait appeler plus impérieusement l'attention du capitaine.
« Remontons, » dit le capitaine Hull au novice.
Tous deux reparurent sur le pont.
Le chien, courant à eux, chercha à les entraîner vers la dunette.
L'animal nagea péniblement vers le canot. (Page 23.)
Ils le suivirent.
Là, dans le carré, cinq corps, — cinq cadavres sans doute, — étaient couchés sur le plancher.
A la lumière du jour qui pénétrait à Ilots par la claire-voie, le capitaine Hull reconnut les corps de cinq nègres.
Dick Sand, allant de l'un à l'autre, crut sentir que les infortunés respiraient encore.
<( A bord! à bord! » s'écria le capitaine Hull.
Les deux matelots qui gardaient l'embarcation furent appelés et aidèrent à transporter les naufragés hors de la dunette.