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Un caractère. Avec un portrait d'après Jeanniot

AJuvigny, dans l'Aisne, un soir d'automne où déjà s'endormaient les maisons frileuses, où le ciel charriait d'énormes et phosphorescents cumulo-stratus, vers les huit heures, un galopin déboucha tout à coup d'une ruelle sur la place de l'Eglise.

Pieds nus, la tête rase, enveloppé jusqu'aux chevilles d'une redingote minable, il commença par fouiller l'obscurité du regard, se mit à errer, appela diverses fois : Cacheux!... Cacheux!... la bouche fumante, en reniflant de temps à autre; mais, ne découvrant l'être qu'il cherchait, ni sous le porche, à son côté, ni derrière un gros tas de poutres rangées contre le mur du cimetière, il eut tôt fait de gagner un auvent et de ne plus bouger, le dos rond, l'œil sur une vitrine illuminée où, très pâle, très maigre, entre des pots de géranium, l'unique tailleur du lieu, un petit homme barbu, tirait de diminuantes aiguillées.

Quelqu'un ânonnait du bugle, par le bourg; plus loin que la grille du cimetière, fourmillait une blancheur éteinte : des chrysanthèmes ; la vieille église avait

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l'air pauvre ; et, dominant une profondeur subite, après des toits vernissés de lueurs, une ligne branchue de peupliers se balançait, émiettait ses dernières feuilles.

Le galopin, à son poste d'observation, devait rouler des pensées versatiles, car soudain refroidi, las d'immobilité, il se jeta sur les mains, jambes ballantes, et ainsi renversé, se plut à marcher au hasard, avec une habileté coutumière; tandis que lui glissaient des hanches les jupes trop larges de sa redingote.

Le bugle se taisant, un pas traînard étouffa les vibrations du silence.

Et un second enfant parut, s'arrêta, plongea un regard circulaire au travers des ténèbres.

Il était mal chaussé, de savates, mal habillé aussi, d'une culotte de toile, d'un gilet de laine; et quand il eut atteint son camarade, il demanda :

— Eh beni Amable, ça tient-y core?

Celui-ci fut aussitôt sur pieds :

— Hop! filons voir c'I'homme, leuarouî La bouche pointue, Cacheux déclara :

— D'autant qu' nous n' voulons mie lui choper ses légumes... C'est seul'ment pour dire...

Et, sans plus tardifs préambules, les deux drôles quittèrent le voisinage de l'église.

Ils côtoyèrent la mélancolique vitrine où le tailleur peinait, atteignirent la ligne branchue de peupliers, de traverse en traverse, le long de maisons pauvres, de clos, d'usines, furent conduits à un chemin carrossable.

et trottant ferme, et tout pensifs, l'âme préoccupée de l'aventure qu'ils couraient, et n'échangeant que d'inutiles monosyllabes, quelquefois, ils ne tardèrent pas à Joindre un pont, au delà duquel, muré contre la route, mais uniquement défendu par un spacieux ruisseau, sur sa droite, se dressait, aux trois quarts dépouillé, noir, houleux, immense, d'une épaisseur de citadelle, un ancien parc, bois aujourd'hui, où le vent du soir s'égayait.

Amable se troussa à mi-cuisses :

— C'est de c'bout-ci qu'faut entrer, min blond! Cacheux ne souffla mot, releva sa culotte. Il ôta ses

savates et en bourra les poches de son gilet de laine; mais, la mâchoire tremblotante, pris d'hésitations au moment de se mouiller les orteils, il balbutia :

— Pourvu qu'y ait pas d'chiens pour nous sauter d'ssus, t'a c't'hcure!

Amable haussant les épaules : « Y aurait des chiens, jVrais pas v'nu ! » Cacheux perçut le plongeon mat de rainettes effarées, le mystérieux gazouillis du courant, ses résonnances cristallines ; puis jetant le manche après la cognée, il s'engagea le premier dans l'eau, et le premier escalada la rive du parc.

On pénétra courageusement sous bois, au milieu d'un inextricable fouillis d'épines, de ronces, de buissons vierges.

Plus d'allées, plus de clairières; partout d'énormes troncs, des souches taciturnes, un hérissement confus

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(le branches, une pullulation de plantes mortes, d'arbustes : noisetiers, coudriers, fusains, boursaules, niâchurés d'ombres fluctuantes.

Le vent hochait les cimes du parc abandonné; des feuilles pleuraient sur les taillis; et cela produisait une sorte de murmure glacial.

On s'arrachait les mains, les pieds; on s'empêtrait; on culbutait de temps à autre.

— C'est->' qu'nous arriv'rons, pour ça! ne cessait de répéter Cacheux.

Amable ne répondait guère.

Et brusquement ils aperçurent une lueur. Blême, striée de brindilles, elle n'en crevait pas moins la nuit.

Les deux polissons se précipitèrent droit à elle.

Ils tombèrent en une sapinière, où ils se tinrent cois; et alors, suants, soufflants, ils purent examiner le dos d'une somptueuse bâtisse qui d'abord leur parut marcher au rebours des nuages.

Tout y dormait, sauf une fenêtre du rez-de-chaussée, fenêtre haute, à balustre, fenêtre paisible, d'homogène clarté, qu'une chauve-souris, à chaque instant, rayait d'un zigzag preste.

Les enfants distinguèrent un groupe de statues, quatre grands vases oblongs aux quatre coins d'une pelouse, des écuries, de remuantes barrières d'arbres; puis, rien de suspect ne les frappant, ils se glissèrent jusqu'à l'énigmatique fenêtre. Aucun bruit ne s'en dégageait.

Ils saisirent le balustre, et bien à leur curiosité, déjà ils s'enlevaient du sol, — quand éclata près d'eux une voix agressive :

— Ah! brigandeaux, mauvaise graine... Jean! Prosper! vite, sous la fenêtre de monsieur le marquis!

Cachcux se retourna d'un bond; Amable, lui, voulut déguerpir; mais un valet, un vieux valet en livrée jaune, galonnée d'argent, se tenait là, debout, les bras étendus, avec un bâton.

— Toi, si tu bouges...? prononça-t-il.

Ce fut Cacheux qui fondit en larmes :

— N'nous battez pon, m 'sieur... N'nous battez pon...

— Qu'est-ce que vous faites ici?

— Rien, m'sieur.

— Comment! rien.

— Non ! m'sieur.

— C'est trop f....

Le valet s' interrompant, levant les yeux vers la fenêtre, au-dessus des vagabonds, ceux-ci regardèrent à leur tour, et, dans un entre-bâillement qui grandit, par secousses maladroites, ils virent s'avancer peu à peu, aux lumières fumeuses d'un candélabre, dont les bobèches cliquetaient, dont les flammes se cabraient à l'air, une face maigre, branlante, ravagée, une face inerte, balafrée de rides, une face aux prunelles éteintes, bleuies, ornée de fines moustaches blanches, en croc, et d'une chevelure bouclée, blanche aussi, épaisse,

dont les ondes, pareilles à deux cascades, venaient mourir sur le velours grenat d'une robe de chambre magnifiquement chamarrée.

Et comme boulait le parc, en un tumultueux et passager désordre, un jardinier accourut, voûté, chauve, puis, sur ses talons, une sexagénaire, le nez coifie de lunettes, puis, clopin-clopant, recouvert d'un carrick, un dernier serviteur, dont la bouche involontairement mastiquait à vide.

— Monsieur le marquis... s'écria aussitôt le valet jaune.

Toutefois, comme on lui signifia de baisser le ton;

— Plus bas! Jérôme... plus bas.

Il reprit avec moins de l'eu :

— C'est une paire d'enfants. Monsieur le marquis, de maraudeurs, que je sors d'attraper.

L'étrange vieillard chevrota :

— Des enfants!... des enfants!

Le cours de ses idées sembla dériver une minute, l'étreindre, subir une impulsion rétrograde, peut-être fluctuer vers quelque inoubliable souffrance d'âme; puis, de la froidure l'arrachant à lui-même, — tandis qu'évoluait toujours la chauve-souris, sédentairement, — il demanda :

— Eh bien! qu'est-ce que nous allons en faire? La question ne souleva point de difficultés.

— Menons-les tout de go à la gendarmerie, proposa le jardinier, sûr un timbre nasillard.

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— Moi, déclara le serviteur au carrick, — moi! je suis pour qu'on leur inflige une amende.

— Et moi pour qu'on leur flanque une bonne volée, glapit la grosse femme.

Et tous, ils regardaient leur maître, en des poses fatiguées. Lui, ne cessait de branler la tête.

— Allons! fît-il soudain, le mieux, je crois, est de reconduire ces enfants hors d'ici, n'est-ce pas?... sans les punir... Ils sont si jeunes, sijeunesauprèsdenous!... Quel âge ont-ils?

— Treize ans, répondit Amable.

— Douze ans, gémit Cacheux.

Le vieillard eut un petit rire aigrelet :

— Douze ans!... treize ans!... Est-ce Dieu possible!... Voyons?

Le candélabre émergea du balustre, chassa la nuit jusqu'au parc, incendia le groupe de statues, colora la pelouse de raj'onnantes traînées vertes.

Mais une acre bouffée de brise le soufflant, d'un seul coup, la scène changea d'aspect, et ce fut sur une atmosphère mollement éclaircie par les flammes d'un foyer, que, ténébreux et de plus en plus branlant, les splendeurs de sa robe éteintes, demeura l'homme, dont l'apparition s'était effectuée avec un luxe si bizarre.

— Jean, venez donc me rallumer des bougies, ordonna-t-il alors.

Et sans rien ajouter, il recula, eut toutes les peines du monde à clore sa fenêtre.

Louis-Euchariste-Agénor de Cluses était ne à Londres, le 4 novembre 1799, six jours avant le 18 brumaire, de Jenny Gainsborough, troisième fille de lord Gainsborough, earl de W'arder, et du marquis Robert de Cluses, ex-lieutenant-colonel du régiment de la Couronne, un des plus beaux hommes de l'émigration.

Doué d'une énergie à toute épreuve, d'esprit volontaire, sans peur, de race où, passionnément, la fidélité aux princes était considérée comme une vertu, celuici avait été de ce faisceau de gentilshommes : les Montmorency', Saint-Maurice, Pons, Marsan, Rochefort, Sombreuil, de la Guiche, qui, sous les ordres du baron de Batz, par dévouement et peut-être aussi par chevaleresque, platonique affection, voulurent sauver Marie- Antoinette.

La reine guillotinée, rien de plus que les voluptueuses affres du danger ne retenant personne, on s'était disjoint, pour mieux se rendre chacun où bon lui semblait, après avoir nargué une dernière fois les dénonciateurs du Comité de Surveillance.

Et un matin, longtemps traqué, les poches presque vides, lamentable, exténué, d'une maigreur sinistre.

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le marquis de Cluses était arrive à Londres, au bout d'un interminable mois de voyage.

Réduit à l'unique shilling de subside que le gouvernement anglais accordait aux émigrés par jour, d'abord, il avait beaucoup promené son oisiveté, ses rancœurs, un estomac besogneux, des tristesses latentes, de cercle en cercle, le long de certaines rues, au grand air de la Tamise, tout guilleret de n'avoir plus à feindre et à se cacher, tout stupéfait de sa misère paisible. Puis, dans la haute société de compatriotes qu'il s'était composée, d'amis qu'il avait retrouvés, des femmes s'instituant mercières, parfumeuses, dames de comptoir, demoiselles de boutique, sans vergogne, des hommes s'érigeant acteurs, limonadiers, tourneurs, allumeurs de quinquet, avec une gaîté sceptique, lui s'était souvenu qu'il tenait de Leclair quelques leçons de violon, et que, souvent, à la Cour, on l'avait félicité sur la souplesse de ses jarrets, sur la brillante manière dont il s'acquittait d'un menuet ou d'une chaconne.

Très vite alors, il avait acheté une pochette; sa chambre, une large chambre de rez-de-chaussée, fut transformée en salle d'étude; et, sur sa porte, crânement, un écriteau annonça : marquis de Cluses, professeur de danse; tandis que se vendaient ses biens, de l'autre côté du détroit.

Les élèves ne lui manquèrent point. Danses basses, danses terre à terre, danses nobles, danses par en haut,

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il enseigna les moindres comme les plus difficiles entrechats, avec un succès croissant peu à peu, avec une gravité imperturbable, depuis la passacaille et le rigodon, jusqu'aux bourrées d'Auvergne et aux branles du Poitou.

Son titre d'ailleurs, plusieurs aventures, la belle mine qu'il avait reconquise, les satisfactions qu'il offrit à ses appétits d'élégance, eurent tôt fait de lui concilier la mode, et cette sorte d'engouement qui s'attache aux gens de vraie beauté physique, aux êtres dont le passé a une histoire.

Des bruits se répandant toutefois, un jour, bruits d'aventure plus consistante, bruits d'un inespéré coup de foudre tombant pour lui entre deux contre-danses, interrogé, tâté, pressé, il s'était mis à rire; mais on sut bientôt, à n'en pas douter, que lord Gainsborough lui avait fiancé une de ses filles, et que, de simple professeur, il allait passer maître d'une des plus nobles et des plus riches héritières de Londres.

C'était là le moins trouble des souvenirs d'avant sa naissance, choses racontées, choses stagnantes, que se rappelait l'attardé rejeton de l'ex-colonel, le nouveau marquis de Cluses, à cette heure où de si cruels événements l'avaient pétri, où la vieillesse l'avait jalonné de trous d'ombre, où, en son âme, s'étaient accumulés tant de souvenirs exclusivement personnels.

Ne balbutiant que d'inintelligibles paroles, conduit en France, à Paris, vers la fin de Juillet 1802, après

l'amnistie, aussitôt, il avait habité un vieil hôtel du quartier Saint-Germain. Du matin au soir, autour de ses parents, commença de grouiller un nombreux domestique vêtu de livrées jaunes, galonné d'argentures.

Puis, du temps s'écoulant, lord Gainsborough était mort; on avait fusillé le duc d'Enghien; Napoléon, l'ennemi, l'homme dont rabâchait l'Europe, s'était fait couronner empereur; et, en 1805, tandis que se signait la paix de Presbourg, lorsque retentissaient partout les acclamations d'Austerlitz, le marquis Robert, sa femme, son fils avaient quitté leur hôtel pour s'installer à Juvigny, dans le château patrimonial de la famille, château encore meublé, château superbe, ceint de son ancien fonds, château que, brusquement, les hasards d'une vente venaient de restituer à ses possesseurs légitimes.

Agénor de Cluses se remémorait fort bien sa mère, telle que la vit l'an treize ; une grande femme au teint de rose et de lait, à l'accent doux, charmeur, au sourire de lèvres exquises, de dents un peu longues, une jolie femme presque rousse, du roux métallique. Elle embaumait la crème d'albâtre, avait des robes toujours blanches, les cheveux tondus par derrière, frisés sur le front, portait des douillettes garnies de cygne, des manches-mitaine, des souliers bouton d'or, azur, des boucles d'oreilles à anses de panier, des chapeauxcasquette, sparterie ou velours pomponnés de rubans; et, de ses épaules, magnifiques épaules dont la chair

nuançait les fichus de gaze fine, des schalls de Cachemire pendaient, schalls rouges, verts, lie de vin, que contournaient de hauts ramages multicolores.

Chaque quinzaine, un courrier toupillait de son mieux entre Paris et Juvign3% pour les toilettes de la marquise. Le marquis Robert, très amoureux, se prêtait galamment à tout luxe. Presque sans cesse en habit de drap bleu ou mauve, en gilets jaune-mandarine, liserés de rose, en pantalons de Casimir noir, gris-clair, en petits souliers, il ne la délaissait qu'afin de courir ses domaines, botté alors, culotté de peau, casaque de hambourg, sur un des chevaux de sa pétulante écurie, soit accompagné d'une paire de lévriers, soit avec des chiens couchants, le fusil aux mains. Il ne se poudrait plus, et soignait de courts favoris, selon le goût de l'époque.

Quand son fils eut atteint sa septième année, il lui donna un précepteur, l'abbé Robiquet, prêtre libre, qu'il avait connu à Londres, puis retrouvé à Paris, debout contre le Concordat, immuable. C'était une sorte d'ascète, un minuscule homme rougeaud, maigre, instruit, d'une seule pièce, dont une volumineuse et roulante pomme d'Adam soulignait la physionomie aux traits longs, aux yeux perçants comme des vrilles, couronnés de broussailles. L'enfant l'aima tout de suite.

Et Napoléon montait de plus en plus, laborieux, fier, brutal, sur l'horizon de l'Europe mécontente.

On l'avait proclamé roi d'Italie, protecteur de la

confédération du Rhin; puis, de ses ambitieuses largesses, Joseph Bonaparte tint la royauté de Naples et de Sicile; Louis, celle de Hollande; Elisa, le duché de Lucques; Pauline Borghèse, celui de Guastalla. Murât fut fait grand-duc de Bergh; Berthier, prince-souverain de Neuchâtel ; Bernadotte, prince de Ponte-Corvo ; et, des champs de massacre où fumait un sang triste, des antres de la diplomatie, de la police, émergea une noblesse nouvelle, dont les t^tats Vénitiens, particulièrement, dorèrent les coutures; tandis que se coalisaient la Prusse, la Russie, l'Angleterre, la Suède, contre cette ascension d'un homme qui menaçait de tout dévorer. La guerre éclata.

— Cette fois, l'usurpateur est perdu, dit à Robert de Cluses l'abbé Robiquet, un soir de fin septembre où, dans le parc de Juvigny, l'atmosphère n'épandait point d'haleines, où les statues alignaient des blancheurs ombreuses, où les arbres, immobiles, semblaient de fer et de cuivre, aux ultimes lueurs du crépuscule.

Les bras ballants, le regard à la scintillation d'une étoile qu'il voyait, cherchait, et revoyait parmi les futaies, le marquis murmura :

— Je le souhaite... Je n'ose l'espérer...

Puis, comme s'éleva du château la voix joN^euse d'un clavecin, ils s'arrêtèrent pour bientôt écouter Agénor qui, sur un timbre grêle, chantait et s'amusait près de sa mère.

Schleitz, Saafeld, léna et Awerstaedt, retentissantes

victoires, se chargèrent de répondre aux deux hommes. Napoléon matait le continent.

Ce fut au milieu de son calme raffiné, le blocus existant déjà, ce fut derrière Eylau, Friedland, le traité de Tilsitt, à l'époque où, de par la volonté de l'Empereur, se bâtissait l'instable trône de Westphalie, que la marquise de Cluses ressentit les prodromes du mal qui devait la tuer.

Elle toussait de temps à autre; sa fraîcheur pâlit; ses gaîtés s'en allèrent; et, de la phtisie se déclarant, on manda de Paris un praticien célèbre. Il arriva, mangea comme un terrassier, dormit comme une bête, signa une ordonnance quelconque, partit, la bouche close; mais, de ce jour, le marquis Robert ne vaqua plus aux chasses coutumières; et le château, prématurément, devint une sorte d'énorme et silencieux sépulcre que, seule, troublait l'inconscience d'un enfant.

Les mois d'août, de septembre 1807 s'écoulèrent, magnifiques : pas une goutte de pluie. Juvigny ressemblait à ces pays où brille un éternel et capiteux soleil.

Nonobstant, dès la première quinzaine d'octobre, une froidure acre s'éparpillait en vingt-quatre heures, dont ne tarda guère à pâtir la marquise.

Elle ne quittait plus sa chaise longue, toujours parée, jolie encore, malgré sa pâleur mortelle, ses cheveux d'or fauve glissant hors du tulle de ses bonnets; et fatiguée, les mains inertes ou occupées d'un collier

d'ambre, sous sa bouffante, elle se plaisait à évoquer Londres, ses deux sœurs, un tas de menus faits, de folles remembrances, avec un accent mièvre, si dolent et si creux, que son mari en fuyait leur chambre, quelquefois, pour déjà la pleurer.

De pénibles scènes avaient lieu aussi, de temps à autre. Elle s'accrochait au malheureux homme, les veux vagues, mouillés, le caressait de ses mains tremblantes, bavardant, bavardant avec une volubilité en délire; et elle l'obligeait à jurer de respecter ses mânes, plus tard, de ne pas se remarier.

L'abbé Robiquet se présentait, chaque matinée, vers la même heure, pour prendre de ses nouvelles, pour la disposer graduellement aux immatériels soins de son ministère; mais elle le recevait, l'air affable, taisant la crue de sa faiblesse, évitant de lui livrer ses désespoirs, par honte spéciale, par égoïste impression d'amante qui, là, n'aurait point fait tressaillir un cœur à l'unisson du sien.

Elle s'éteignit un soir d'hiver hostile aux arbres, à la chaux des murailles, épuisée, sans une plainte. Son fils, le petit Agénor, dressait des maisons de cartes, et à la lumière d'un quinquet, le marquis Robert lisait le Moniteur.

— Tiens ! dit-il, brusquement, — la campagne de Portugal n'aura pas été longue... Voici Junot à Lisbonne.

Et quêtant une parole, ne se doutant de rien, il regarda le lit où venait de s'endormir sa femme.

mâchoires bées, prunelles fixes, d'un dernier sommeil si tranquille. D'un bond, il fut près d'elle :

— Jenny!

Agénor se retourna, ne comprenant point.

— Jenny! répéta le marquis, d'une voix suffoquée. Il se précipita vers la funèbre couche, tomba sur les

genoux, en un râle sanglotant que dominaient d'incohérentes syllabes.

Agénor était pétrifié. Toutefois, son père se relevant, baisant le front de la morte, hagard, la face ravagée, il fut pris de terreur, et subitement, poussa des cris aigus.

On accourut à la hâte : les filles de chambre, l'abbé Robiquet; puis, au bout de quelques minutes, les autres gens du château se tassèrent en un coin de la pièce. Les cris d'Agénor n'avaient pas discontinué.

— Vite!... qu'on l'emmène, bégaya le marquis. L'enfant dehors, — sa plainte éperdue cessa peu à

peu, — l'abbé se mit à prier haut. Une seule servante lui répondait.

Une calèche partit chercher des religieuses au bourg de Juvign}'; et il fallut procéder à la toilette de la marquise.

Déjà plus maître de lui, Robert de Cluses décida qu'elle serait exposée dans un des salons du château.

Et maintenant, lorsque, du creux de son fauteuil, l'intellect à des choses vues, l'œil à la fusarolle d'un cadre ou aux lueurs variables d'une pièce d'orfèvrerie,

Agénor remontait le cours des années qu'il avait franchies, le lit de parade où sa mère s'était émaciée durant deux nuits et deux jours lui apparaissait fréquemment, avec un éclat néfaste.

On l'avait couronnée de violettes; des boucles de palmier agathisé ornaient ses oreilles ; et blême, la robe blanche, ses minces chevilles cerclées de bas de soie, — tandis que hennissaient les écuries, pleines de chevaux, et que, malencontreusement survenus de la veille, s'agitaient par la cour d'honneur les casques échevelés de noir, les uniformes verts et rouges d'un passage de dragons, — elle gisait, chaussée de souliers prune, un chapelet aux mains, une croix sur la poitrine, allongée en la fourrure grise d'une pompeuse vitchoura. — Agénor branlait la tête.

Solitaire, glacé par l'âge, toujours au coin du feu, en robe de chambre à l'arménienne, Louis XIV, le soir, même durant les canicules, l'âme battante aux mille vents de sa précédente existence, l'esprit songeur, d'une belle coulée d'éducation, la volonté nette, inflexible comme la masse d'or de ses armes, il se montrait l'homme d'un double passé : de celui où il avait aimé, soutTert, vécu, et de celui, prodigieusement admiré, fastueux, brillant, solaire, où naquirent les lourds trésors d'art et de patience dont il continuait à s'entourer.

L'abbé Robiquet se fût trouvé fier de son élève, car en âme et conscience, — quoique jeté soudain hors des voies catholiques, — il était bien, à peu près, ainsi

qu'on avait désiré le façonner : d'un royalisme aveugle, et littérairement, pétri de Bossuet.

Agénor croit entendre le prêtre, lorsqu'il déclamait, la gorge sèche : (f Jetez les yeux de toutes parts : voilà ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros; des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus, des figures qui semblent pleurer autour d*un tombeau, et de fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec le reste; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant, et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui à qui on les rend. » Il appu3'ait sur chaque mot, et de ses bras menus tentait des gestes larges, trop émotionné, certaines après-midi, pour achever de lire, fermant les Oraisons funèbres d'un geste bref, et balbutiant :

— Ça, c'est d'un évêque! Ça, c'est grandi Ça, c'est de l'histoire!

La pomme d'Adam boulait comme une épave.

Pour l'abbé Robiquet, Louis XIV, seul, avait été le véritable représentant de la majesté terrestre, l'être que la divine puissance avait gratifié de ses plus purs dons, le formant aux rudes préceptes du malheur, l'ordonnant au point de le rendre impassible spectateur de sa propre apothéose, l'entourant de satellites aussi dignes de lui qu'il était capable de les inspirer. « Des récits de

son faste et de sa splendeur, l'histoire craquait, splendeur originale, faste ecclésiastique. Ses générosités tombaient comme les pluies d'orage; tous ses droits de souverain, il les avait compris. Les protestants chassés, afin que la religion fût une, heureuse, indiscutable, les finances relevées, les pillards du denier public abattus, la France agrandie, victorieuse, des hôpitaux se dressant au gré d'une bonté parfaite, une police mise en état de servir, le commerce et l'industrie protégés, la marine forte et nombreuse, des colonies susceptibles de florir, l'incessante création d'entrepôts, de manufactures, d'académies, l'art d'attirer le mérite à soi, sans distinction de nationalité, quels titres à la reconnaissance! Qui donc, plus que Louis XIV, toujours roi, toujours sublime, avait mieux employé les idées d'honneur, d'émulation, de patriotisme, à fouetter ce que l'humaine ambition conserve de noblesse? Prenant modèle sur la galanterie sérieuse de sa mère Anne d'Autriche, n'avait-il pas transformé sa cour, introduit de la décence à la surface des mœurs? Fêtes, journées d'enchantements, nuits d'artifices, de flammes, éphémères plaisirs ne lui faisaient jamais oublier ses devoirs de chrétien. Napoléon n'était qu'un singe, un reflet, un prosaïque imitateur. »

Et le petit Agénor buvait les paroles de son maître, admirait, pénétrait le grand siècle, en arrivait très vite à se frapper l'imagination, soit qu'il vît le prince-soleil resplendissant, théâtral, dans les ballets mythologiques,

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