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par les carrousels, sous l'armure, chevauchant des bêtes caparaçonnées de guirlandes, soit qu'il le rencontrât aux années, aux spectacles, à Versailles, en tout lieu, avec ses plumes, ses rubans, ses écharpes, ses pourpoints de satin ou de velours, et sa léonine chevelure flottante.
Cependant, Pie VII était captif à Savone. Joseph Bonaparte proclamé roi d'Espagne, Napoléon avait battu les Autrichiens à Essling, Wagram, dicté le traité devienne, épousé Marie-Louise; le roi de Rome naquit; la France comptait 138 départements, les sept provinces Illyriennes; mais, sortant de leur stupéfaction lourde, les peuples opprimés, bousculés, cédés ou partagés comme des troupeaux, se prenaient à détester leur vainqueur ; les rois redressaient la tête, dans l'ombre ; et la guerre Ibérique s'éternisait, plaie crapuleuse, au flanc de la gloire impériale. — Arriva la campagne de Russie.
Robert de Cluses ne décolérait point. Il avait engraissé; sa peau s'était tannée à l'air rustique; il commençait à grisonner; l'âge aidant, et aussi une fidélité craintive au souvenir de la morte, du sang ignait en ses veines; et, sa femme n'étant plus là pour le retenir, il devenait une sorte de centaure, éreintant deux chevaux le jour, ne se jugeant satisfait qu'à table, lorsqu'il rentrait harassé de courses où il avait bien craché sur le t\'ran, longuement souhaité de le voir à bas.
Et chaque matin, cent cierges aromatisés brûlant par la petite église domaniale, le long du caveau de la marquise, l'abbé Robiquet, en chasuble de deuil, brodée de fleurs de lis, disait une messe où il implorait le retour des Bourbons, le succès de l'empereur Alexandre. Robert de Cluses et Agénor y assistaient, l'un, correct, vêtu d'habits gris d'épine, lapis, de pantalons de drap jaune, de Nankin, fendus à la cheville, de gilets rayés; l'autre fluet, rêveur, avec les yeux célestes de sa mère, une carnation délicate, blonde, et des costumes où déjà pointait l'approche de son adolescence.
Méthodique, très aflfectueux, rarement tapageur, Agénor raffolait de sa chambre, où, sur des ordres précis, les moindres objets ne changeaient guère de place. Au mur, que couvrait du simple papier à ramages violets, entre bordures hautes, l'équestre portrait de Louis XIV enfant. Le cheval, un gros cheval pie, à tête de bélier, était orné d'un frontal, d'une profusion de glands aux tempes, au poitrail, à la bride; ses crins, sa croupière et sa queue ruisselaient de rubans cerise; et, sur son tapis carré, bordé de franges longues, une triomphale évocation déjeune dieu se pavanait en selle, cuirasse au torse, cheveux crêpés, bottes molles et gants circonscrits de dentelles, éperons démesurés, tordus près des molettes.
C'était un cadeau du marquis Robert à son fils, et celui-ci en avait mal dormi, secoué de joie nerveuse, un soir d'anniversaire.
— Voulez-vous m'acheter quelques images, Monsieur? lui demandait, le lendemain, un colporteur en train de s'installer contre la grille du château. — J'en ai de toutes sortes, coloriées : des batailles, des revues, des figures.
Agénor courut à lui.
— Et d'abord, continua le colporteur, voici l'illustre, le grrrand Napoléon, entouré de...
Il n'eut pas le loisir d'achever sa réclame. Grevé, déchiqueté, ballonné, d'un coup de poing, le grand Napoléon mesurait le sol.
Agénor s'était sauvé; on avait indemnisé l'ambulant furieux; et, au dîner, sans doute mis en goût par une telle algarade, Robert de Cluses et l'abbé Robiquet ne finirent point de diatriber, de ressasser leurs mêmes haines.
D'habitude, l'entant les écoutait, en un demi-sommeil mélancolique où sa pensée vaguait, moutonnante, digérant des lectures continuelles, impito3'ablement choisies; mais, de ce relatif succès, énorme pour sa fierté gamine, il se connut plus homme, et s'intéressa aux éventualités quotidiennes.
Il pleura en apprenant les premières défaites russes : Ostrowno, Smolensk, Rorodino. A tout interrogatoire sur la source de ses larmes, timide, l'âme confuse, il n'eût peut-être pas fait de réponse judicieuse; — ainsi gestationnent, dans les limbes de la jeunesse, beaucoup de choses qui ne trouvent pas à s'exprimer; —
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néanmoins, il sentait que cette fusillade lointaine frappait son système d'éducation, les idées de son père, des projets d'avenir, un objectif possible; et cela, momentanément, le bouleversait.
Il apprit les incendies de Moscou; puis comme débutaient les gelées d'automne, les gazettes annoncèrent que la Grande Armée songeait à la retraite, malgré ses ordinaires succès. Alors, au travers des contrées slaves, sans verdure, boueuses, glacées, tandis que floconnaient ou poudroyaient des neiges, que ruisselaient des pluies torrentielles, que le vent sifflait à perdre haleine, quatre-vingt mille combattants, héroïques débris, mélange d'uniformes peu à peu décolorés, sabrés, maculés de crasse et de poudre, s'allongèrent, à chaque heure plus affamés, plus misérables, en une prodigieuse file que décima le Cosaque. Wellington battit Marmont aux environs de Salamanque; la conspiration de Malet éclata; l'Angleterre, la Russie, la Prusse, la Suède, l'Espagne, puis l'Autriche formèrent la sixième coalition. Napoléon ne courbait point la tête. Et la France envahie, après Leipzig, on vit ce spectacle étrange : une relative poignée de soldats, le plus souvent victorieux, forcés de reculer, de toujours reculer devant un cercle renaissant de fer, devant une marée montante de peuples. A quoi bon Saint-Dizier, Brienne, Champaubert, Montmirail, Château-Thierry, Vauchamps, Mornant, Nangis et Donnemarie, Soissons, Craonneet Reims, inutiles hécatombes, gloires d'étoiles
filantes! Trahi par les uns, mal secondé par d'autres, honni, sapé, déchu. Napoléon s'écroule.
Ce fut, en la seigneuriale maison de Juvign}»^, une allégresse plénière. On y chanta un Te Deum. Robert de Cluses se rendit à Calais, suivit Louis XVIII, se laissa nommer général, et, les subséquentes ivresses passées, aussitôt dans le nouvel hôtel qu'il s'élut, il appela son fils et l'abbé Robiquet. Agénor préparait sa première communion.
On la lui fit expédier, vaille que vaille, et on quitta Juvigny, en diligence postale, comme s'ouvraient les fleurs de Mai, à travers une campagne où, çà et là, aux approches de Paris, croupissaient des ruines empanachées d'arbres, bayaient des bourgs éventrés par la guerre. Des queues de renards voletaient aux tempes de l'attelage; ses colliers de grelots tintinnabulaient constamment; l'œil curieux d'Agénor n'abandonnait pas les portières du coupé; la voiture débarquait un voyageur, en rechargeait un autre; et, quand on atteignait les cités, le long des rues, à tous venants, le conducteur égrenait de stimulantes fanfares de trompette.
— Je vous ai priés de me rejoindre, leur dit Robert de Cluses, au débotté, — parce que le terrain politique me semble désormais sûr, et qu'Agénor a besoin de voir le monde, de se connaître des parents, des amis.
Et la vie continua pour l'adolescent, vie plus fiévreuse, vie de surprises, où, bientôt traité en homme, il eut
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ses appartements, un tilbury, deux chevaux, son valet de chambre. Il était d'ailleurs d'assez belle taille, promettait d'être joli garçon.
Levé de bon matin, il sortait à cheval jusqu'à huit heures, travaillait sous l'abbé Robiquet jusqu'à midi, déjeunait, flânait un instant, reprenait ses études, s'habillait, et, de quatre à sept heures, soit avec son père, certains jours, soit escorté de son précepteur, il se répandait en visites, courait les monuments, les musées, et ne rentrait pas sans une promenade au jardin à la mode.
Là, devant les Tuileries, quand le rouge soleil des fins d'après-midi descendait vers l'Arc de Triomphe, incendiant les jeunes marronniers, les ormes centenaires, s'attardant au gravier jonché d'ombre, se plaisant à irradier les parterres de ses derniers feux, Agénor, qu'émoustillaient déjà sourdement les grâces et les splendeurs de la femme, offrait un royal plaisir à ses yeux. C'était l'époque des chapeaux russes en satin noir plissé, doublés de soies claires, des chapeaux à la Paméla piqués d'une rose, des toiles bleues, vertes, graine de réséda, bronze, roseau, souris effrayée, gaiement imprimées de fleurs diverses, de bandes multicolores, l'époque des canezous, des robes d'Ecosse, des brodequins à l'anglaise. Et une cohue printanière errait parmi les arbres, était assise, jasait, s'exhibait, les très élégantes découvrant de leurs épaules, de leur gorge, beaucoup d'hommes ornés d'une cocarde
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blanche, et sanglés d'habits à longues basques, de gilets zébrés d'horizontales rayures.
— Il est tard, mon enfant... Dépêchons-nous, dépêchons-nous, ne cessait de répéter l'abbé Robiquet, qu'intimidaient les foules.
Les années ne l'avaient point vieilli; et il marchait, rougeaud, maigre, sa mobile pomme d'Adam à peu près au repos.
Sur l'entrefaite, Marie-Thérèse de France choisit le marquis de Cluses pour chevalier d'honneur, et celuici ne hanta plus les siens qu'à de rares intervalles.
Un soir néanmoins, son service terminé, il se hâta de gagner son hôtel, au meilleur trot de ses carrossiers, et, comme tintait minuit, se dirigea vers la chambre à coucher d'Agénor.
— Excusez-moi de vous déranger; mais Sa Majesté m'a fait l'honneur de me demander de vos nouvelles, de désirer que vous lui fussiez présenté... Voulez-vous que ce soit demain?
Tout tressaillant, les paupières gonflées de sommeil, Agénor, en un réveil interloqué, dit :
— Oui demain... le plus tôt possible.
Puis, son père le baisant au front, il eut un accès de satisfaction interne, parfaite, qui le cala sur ses oreillers, l'œil pensif.
— Etes- vous content, au moins? demanda le marquis.
« S'il était content! »
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Trois heures, il veilla, l'esprit en gésine, l'âme trouble, étayant mille folies, cherchant ce qu'il répondrait au roi, rêvant de l'étonner par la précocité d'un savoir viril, osant môme espérer, le sachant travailleur, de lui citer la phrase de Louis XIV : « que c'est par le travail qu'on règne; qu'il y a de l'ingratitude et de l'audace à l'égard de Dieu, de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des hommes, de vouloir l'un sans l'autre ; » et ainsi, de le complimenter d'adroite et indirecte manière, peut-être de le séduire, comme jadis le jeune Cinq-Mars avait séduit Louis XIIL
Entre ses nombreux costumes, d'avance, il préféra une veste de ratine, une culotte jaune liserée de bleu; et il s'endormit; cependant que, par la bibliothèque, croisées ouvertes, une matinale et grise lueur estompant le ciel nocturne, son père et l'abbé Robiquet s'attardaient à jaser politique : celui-là, heureux, confiant, gavé; celui-ci, tout aigre d'inquiétudes, jugeant mauvais l'irrespect de la Charte, mauvais les honneurs rendus à la mémoire de Cadoudal et de Moreau, grotesque Dupont, le nouv^eau ministre de la guerre, le capituleur de Baylen, dangereuse la morgue des émigrés, trop pourvus, et inutile, hélas! bien inutile, le renvoi en demi-solde, sous de fallacieux prétextes, de 12 à 15.000 officiers méritants, dont aucun acte de rébellion n'avait sali les épaulettes.
Le lendemain, comme s'apaisait la chaleur d'une orageuse après-midi, Agénor et son père descendaient
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de voiture aux Tuileries, Tun, en son habit de général à collet raide, tout chamarré de feuilles de chêne, l'autre, du sang aux pommettes, en la veste choisie d'abord.
Ils grimpèrent un escalier, dépassèrent une antichambre, enfilèrent une suite de salons où, ses tempes le martelant, ses précédentes méditations fuyant à la débandade, Agénor, éteint, spiritualisé, n'ayant plus d'3'eux pour voir, ne distinguait ni les plafonds peints, ni les flots de lumière déferlant par de hautes fenêtres, ni les boiseries chargées de clinquant, ni les gens de service; et on déboucha dans une vaste pièce que hantaient seuls trois officiers, de la garde, rouge et or.
— Audience particulière! dit Robert de Cluses.
Et, prenant la main de son fils, il se laissa précéder d'un lieutenant.
Une porte s'ouvrit; l'officier se rangea, disparut; on était devant Louis XVIII, simplement vêtu de drap bleu, le cou cerclé de satin noir, assis contre une table, dont le tapis grenat tombait jusqu'au parquet. Ainsi coupait ce roi, depuis longtemps, sa monstrueuse obésité en deux portions, afin d'en bien cacher la plus vilaine.
— Ah! c'est vous, marquis, s'écria-t-il, d'une voix aimable, de timbre sourd. — Et voici votre enfant!... Je suis heureux de le voir.
Agénor s'inclina sur la main pâle, charnue, qu'on lui tendait, et, d'un regard, il ne sut se retenir d'embrasser
l'homme que de si fréquentes et si respectueuses conversations lui avaient annoncé.
Il ne rappelait pas Louis XIV!
— Un gentil cavalier, ma foi! reprit l'ex-comte de Lille, — des yeux superbes! La marquise, sa mère, n'était-elle pas Anglaise?
— Sire, elle était fille de lord Gainsborough, que votre Majesté a, je crois, connu, répondit Robert de Cluses.
On parla un instant du défunt, de sa lignée, de Londres, des jours d'exil, de quelques autres choses, — Agénor silencieux, immobile, profondément remué, l'âme chaude; puis, un quart d'heure s'étant écoulé, le roi dit :
— Vous me donnerez cet enfant, n'est-ce pas, marquis? S'il a du goût pour les armes, nous en ferons un officier de ma garde; si l'uniforme lui déplaît, nous tâcherons d'en faire un diplomate... Je lui promets de ne point l'oublier.
Robert de Cluses allait remercier; mais, d'un signe de tête, Louis XVIII congédia ses deux visiteurs, et ils se retirèrent à bout de révérences.
Séduit, au comble de l'orgueil, de l'ivresse, Agénor quitta son père, s'éloigna des Tuileries, et, de la place du Carrousel à l'hôtel de Cluses, en d'intimes et jeunes élans, il demeura tout absorbé, se reconstituant le Roi, son profil de médaille, sa large face aux yeux si fins, à bouche si délicate, et ses cheveux, ses longs cheveux
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couleur de neige, qu'un mince ruban noir assemblait par derrière.
Et, revenant sur sa primitive impression, il s'acharnait à fondre Louis XIV et Louis XVIII, maintenant, avait comme un besoin de leur apercevoir une ressemblance physique, se força même à la trouver, très vague, très nuageuse, très superficielle, tant il la désirait, tant les écarts de son désir bouillonnaient inconsidérément.
— Eh bien? demanda l'abbé Robiquet, quand Agénor entra dans la mansarde où celui-ci gîtait, mansarde que, selon sa volonté formelle, une table, un lit de fer, un crucifix et une centaine de livres décoraient seuls, — pur habitacle de cénobite.
L'éphèbe rayonnait.
— Si vous saviez! fît-il. — Sa Majesté a été pour moi d'une grâce, d'une bonté!... J'ai dû lui sembler joliment gauche, par exemple! Je n'ai pas desserré les dents.
— Bah! mon ami, déclara l'abbé. A quoi vous eût servi de vous mieux montrer?... Est-ce qu'il est nécessaire de babiller pour plaire, à votre âge?... Plus on a de réserve, plus...
Mais Agénor l'interrompit :
— Voyons! Monsieur, que me conseillez-vous? Fautil que je sois diplomate, ou officier, dans la maison du roi?
— The ihing ask reflexion, scanda le prêtre, avec un sourire.
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— O yes, certainly, I believe I am.
Et la saison mourut, puis un automne, puis un hiver, durant lesquels, de l'île d'Elbe, Napoléon, aux aguets, voyait croître les fautes des Bourbons, s'étendre leur impopularité.
Agénor ne jouissait d'aucune liberté intégrale, le soir; mais il lui fut promis que, l'année suivante, il pourrait fréquenter les théâtres, user des mille invitations mondaines. •
En attendant, chaque matin, qu'il plût à verse, ou que des giboulées, les premières, les plus rudes, celles de février, cinglassent l'atmosphère, un maître d'armes tapait le lourd marteau de l'hôtel de Cluses.
Eclos de ses méticuleuses lectures, d'ailleurs, de fouilles par le siècle de Louis XIV, de nouveaux goûts, — que plaisantait le marquis Robert, — avaient envahi Agénor. Et il collectionnait; aux semblables monotonies de semaines identiques prenait souvent une quinzaine d'heures pour s'enquérir d'objets curieux.
Quatre tapisseries des Gobelins, d'après Mignard, bordées d'ornements, de rinceaux, écoinçonnées à volutes, recouvraient déjà les murailles de sa chambre ; un paravent à quatre feuilles, de la Savonnerie, décoré de renards, d'oiseaux, de cornes d'abondance, de fruits, de fleurs, y coudoyait un meuble en bois sculpté, doré à entrejambes, au petit point dit des demoiselles de Saint-Cyr, à médaillons de personnages; et c'était une console, dont le fronton portait une tête de femme, don t
le marbre vert antique écrasait des feuillages; une commode de Boulle, marquetée de cuivre et d'écaillé; des torchères à oves, montés sur feuilles d'acanthe ; une pendule où deux génies soutenaient le médaillon du roi préféré, des flambeaux massifs, des vases du Japon et de la Chine fleuris de pivoines, de chr3'^santhèmes, blancs, violets et bleus, émergeant de pieds en bronze ciselé, avec des coquilles et des rameaux de corail.
Un pas qui se hâte, la porte de la bibliothèque brusquement ouverte, et le marquis de Cluses apparaît, un matin, fiévreux, acerbe, décontenancé.
— Cette canaille de Napoléon a débarqué au golfe Juan... Des troupes vont partir... Salutl j'ai des ordres à distribuer.
C'est tout; mais Agénor, l'abbé Robiquet se considèrent une minute, stupides; et ils en interrompent la leçon habituelle, réclament leurs chapeaux, se précipitent au dehors.
Rien dans les rues. Le désastreux avis n'a pas encore transpiré; seulement, vers l'église de la Madeleine, un régiment de hussards bruns, qui passent, indéchiffrables, au trot, en harnachement de campagne.
Des badauds les ont regardés s'éloigner; mais nul tapage, aucune acclamation.
Agénor et son précepteur continuent leur promenade, poussent à une caserne qu'ils ont remarquée. Là, au long d'une cour immense, des artilleurs bleus et rouges,
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le plumet au colback, se massent, à cheval, prêts à partir. Interrogée toutefois, une sentinelle, dont le poil grisonne, ignore la cause d'un tel remue-ménage.
L'abbé Robiquet parle de regagner l'hôtel de Cluses. On croise de la ligne, sac au dos, un peu plus loin des chasseurs. Il n'3' a point à douter! le roi prend des mesures coercitives. Kt, l'œil pensif, le ciel effilochant de maigres nuées, de seconde en seconde, on va découvrir le pignon du logis, quand soudain, au travers d'une ruelle déserte, — on l'a choisie pour s'abréger du chemin, — un cri exulte, s'abat jusqu'aux deux royalistes : « \'ive l'empereur, sacredieuî » C'est un solide gaillard qui vient de le jeter, en redingote pincée à la taille, botté, cambré, barbu, la mine d'un demisolde. 11 est sur le seuil d'un café.
— Tu sais! Pharoux, mon brave, dit une voix, si tu persévères à gueuler comme ça, gare la bombe! Napoléon est encore loin.
Pharoux hausse les épaules.
L'abbé presse le pas, suivi d'Agénor, dont une rougeur cramoisit le visage. Bientôt s'ouvre, puis se referme, avec un bruit épais, la porte de l'hôtel de Cluses. Agénor, penaud, de plus en plus songeur, vibrant de fatigue énervée, monte chez lui, s'assied; — et il revoit le demi-solde, sa face bronzée, sa formidable stature; et il entend le cri; et brusquement, il se rappelle le caractéristique ruban rouge, trop large, que celui-ci étalait à sa boutonnière.
Dix-sept jours après, le 20 mars, Napoléon couchait aux Tuileries, dans le lit de Louis XVIII.
Pas une goutte de sang! D'un cœur égal, le peuple et le soldat s'étaient redonnés à Bonaparte.
« Y a-t-il quelqu'un d'entre vous qui veuille tuer son Empereur? » avait- il dit aux troupes envoyées contre lui, près de Grenoble.
Il s'était tu, debout, bon à fusiller, à quelques mètres de sa chétive escorte.
Et en le revoyant, tous ceux des vieilles luttes, des communes souffrances, des grands triomphes, des catastrophes, tous ceux qu'avait frôlé sa gloire, tous ceux qu'avait illustré son génie, ses fautes, l'accueillirent par des clameurs de joie, piétinèrent leurs cocardes blanches.
Épouvanté, sitôt cette dangereuse défection, dare dare le marquis de Cluses expédiait son fils et l'abbé Robiquet sur Juvigny.
Et c'est de ce château, en un pays de glèbe amie, qu'Agénor vit flamber les Cent-Jours, éclater Waterloo, Sainte-Hélène surgir, par l'Atlantique, et, tout à coup, se restaurer encore, une monarchie qu'un vent hostile, naguère, avait si vite bala^'^ée.
Robert de Cluses, qui s'était jeté en Vendée, rejoignait à nouveau Louis XVIII; mais, cette fois, — tout aux galanteries d'un mariage probable, qu'il désirait secrètes, paisibles, — craignant son fils, il le laissait à Juvign}'.
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Cent cinquante mille étrangers, derrière le traité de Paris, furent, pour trois ans, chargés de sillonner la France tumultueuse, d'occuper son sol démembré, haïssable ; et Agénor eut à loger de l'infanterie danoise, prussienne, des uhlans russes, des carabiniers autrichiens, des Écossais, coup sur coup.
Il les recevait de son mieux, comme des libérateurs, s'amusait de leurs costumes, promenait les officiers, montait de leurs chevaux; mais il aima les Ecossais, presque des compatriotes, dont il savait le langage, l'histoire, dont les mœurs l'avaient intéressé.
On se débarrassa du maréchal Ney par les armes, des généraux Fauchet, de Labédoyère, Mouton-Duvernet, Bonnaire, Chartran. Et le marquis de Cluses tomba au château de Juvigny, une nuit, en chaise de poste, sans avoir prévenu de son arrivée.
Pensif, les yeux moroses, il eut vite fait de gagner sa chambre. Seulement, lorsque les coqs, au loin, saluèrent le jour, lorsque crut peu à peu le mélancolique brouhaha des maisons qui s'éveillent, il réclama son fils, fut ému de le revoir si changé, puis, à brûlepourpoint, s'écria :
— J'ai une grosse nouvelle à vous apprendre... Je vais jne remarier... J'espère que cela ne vous contrarie point.
On se trouvait dans le salon où, jadis, la marquise de Cluses avait été exposée, pièce sainte, pièce mémorable. Agénor n'y pénétrait qu'avec tristesse.
Une pluie terne brouillassait les vitres; on marchait gras, au dehors, sur un terrain aqueux; de la bise culbutait la feuillée jaunie des arbres; et, tandis que le regard immobilisé, rembruni de gêne, son père jacassait interminablement, peut-être afin de s'étourdir, d'étoufifer une conscience valétudinaire, Agénor, l'ouïe bourdonnante, se sentait fondre en impressions hostiles.
Le marquis finissant par se taire, par sortir de sa poche une miniature, l'adolescent la prit, et fut tout stupéfait d'}^ observer une très jeune fille châtaine, rieuse, quelconque. Le rire l'exaspéra. Il ne dit mot; mais blême, tremblant, d'un œil glacé il compara la petite chose qu'il tenait à la main au grand portrait de sa défunte mère, portrait sis entre deux fenêtres, près de lui, portrait qui la montrait charmante, coiffée de nattes, parée d'une tunique en mousseline, sur jupe rose, de souliers crème. Et il rendit la miniature, quitta aussitôt le salon.
— Vous n'êtes qu'un drôle! clama Robert de Cluses.
Agénor ne devait point le revoir.
Deux semaines plus tard, et comme approchait le ferme de son v^euvage, le marquis tombait si malheureusement de cheval aux Champs-Elysées, qu'il se fendait le crâne et trépassait en une heure de plate agonie.
Le contre-coup d'une pareille mort fut rude, à Juvigny. Agénor pleura, se désola, — il s'en voulait de sa
révolte, se reprochait de n'avoir pas subi les fourches paternelles; — puis, les funérailles terminées, le cher cadavre enfin rendu dans le caveau familial, toutes les affaires de succession bâclées, du temps se dispersa, qui réconforte, persuade l'oubli. Et Agénor, — qu'un tuteur, son cousin, laissait à peu près maître de cinq cent mille francs de revenu, sous la gérance de l'abbé Robiquet, — reprit ses habitudes, ses manies, de l'entrain, et le déraisonnable, le casanier plaisir de vivre.
Un cocher, un laquais, un palefrenier-valet de chiens, deux valets de chambre, un cuisinier, une fille de cuisine, une femme de charge, les quatre jardiniers composaient seuls, à présent, la maison du nouveau marquis de Cluses. Des chevaux avaient été vendus. L'hôtel de Paris sous-loué, on en transférait les meubles à Juvigny; et le jeune homme récupérait tous ses achats, les contemplait et les touchait, le regard ivre, faisait quérir des tapissiers, pour brusquement se renfermer, de colère fiévreuse, un demi-jour, au bris soudain d'une potiche.
Et des combles du château à ses resserres, des communs à certains pavillons du parc, les mains grises de poudre, Agénor et l'abbé Robiquet opéraient un triage habile, saccageant les armoires, labourant les placards, sondant les moindres commodes, en quête de l'objet-phénix, dix-septième siècle. Ils ne le découvrirent point, tellement vague, splendide, que leur imagination s'}' perdait; mais, au grenier, d'un cofire
escaladé de chaises boiteuses, d'antiques fauteuils vermoulus, cassés, ils exhumèrent des tapisseries flamandes, une armure damasquinée d'or, avec une touffe de plumes fripées, déchiquetées, au casque, jaunes et blanches, couleurs de la famille de Cluses, et par les chambres, les salons, la bibliothèque, un pastel de Monsieur, frère de Louis XIV, signé Nanteuil, un miroir de Venise, en un cadre de filigrane d'argent, plusieurs tableaux, un prie-Dieu incrusté d'ivoire, une canne semée de pierreries, un cabinet d'émail de Catalogne, des sphinx de marbre rouge, des vases chinois, japonais, encore, un collier du Saint-Esprit, un autre de Saint-Michel, et des livres armoriés, et des bijoux, des dentelles, et un monceau d'étoffes, de costumes : soies de l'Inde, velours génois, basanes fleuries, damas à reflets satinés, justaucorps à brevet, justaucorps simples, robes, écharpes, vestes, habits, gilets, culottes, pêle-mêle, de formes différentes, de plusieurs dates.
Leur âme irradiant, leur goût se connaissant chaque heure davantage, des choses les frappaient, dont la suggestion avait dormi pour eux, tant l'habitude étriqué l'œil.
— Hein? ces boiseries... ces caissons... Est-ce beau!
Et le prêtre de dresser le cou, sa pomme d'Adam pointue, sensible comme le mercure d'un thermomètre.
Revenait-on du parc où, cependant, vers les crépuscules bleus, verts, gris, roses, baignés d'ocre, voilés d'ombre, jouait, broutait, se dispersait un peuple de
lapins, c'était la massiveté du château, bâti en pierre de taille, c'étaient ses toits énormes, salis de mousse, son escalier bas et larj^e, ses longs bossages vermiculés, ses fenêtres à petits carreaux, qu'Agénor ne se lassait point de contempler, de face, de profil, de trois quarts, avec le feu sacré, la pataude insatiabilité de la jeunesse.
Il écrivit à Paris et lança des marchands sur de hasardeuses pistes.
On lui procura un buste de Marie-Thérèse, sur socle de trophées, une horloge astronomique en marqueterie de bois de rose et de violette, plaquée de bronzes, ouvrée de lambrequins, de cartouches aux armes de France, fournie d'un cadran de cuivre estampé, d'un mouvement, forme temple, où juchaient un amour, un aigle, un coq, et une statue de Louis XIV, couronné par la Victoire; mais, là se bornant les premières découvertes, il fallut courir les ventes provinciales, aux alentours de Juvigny.
Le verbe méprisant, beaucoup d'individus gaussaient de voir leur seigneur et son prêtre braver le froid, la pluie, les ornières des routes, pour un tas d'antiquailles, dont la forme jurait avec l'ordinaire grecquerie, dont avait triomphé l'acajou, désormais indéracinable. Très vite néanmoins, il ne se passa plus de semaines où, des uns, des autres, Agénor ne reçût l'annonce de quelque marchandise : épave de la révolution, de ses pillages, de son chaos.
Aussitôt réparée, nettoyée, toute acquisition était
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mise en place; — et, peu à peu, l'intérieur du château sembla renaître.
On s'y livrait bataille au quinola, le soir, en savourant de Teau de cannelle; un sifflet d'or mandait les serviteurs; ceux-ci grattaient aux portes; et, n'eussent été Tabbé, de moderne tournure, et ce jeune homme à cheveux courts, à pantalon cerclé de guêtres, en habitredingote, une authentique résurrection Louis XIV se fût agitée là.
Deux ans s'accumulèrent ainsi, doucement monotones, durant lesquels, un matin gai, réapparurent les livrées jaunes de la maison de Cluses. Plus trace de deuil! Le marquis Robert avait-il existé?
Il se survivait bien, de fois à autre, en l'âme de son fils, du précepteur, mais indistinct, presque aveuli déjà, — Dieu sait pourquoi! plus oublié que le malheureux être, sa compagne, dont la mort avait précédé la sienne.
Un duvet soyeux commença de tacher les lèvres d'Agénor, son menton, ses joues.
— Eh bien ! mon cher enfant, si nous nous occupions de votre avenir? répétait l'abbé Robiquet, aux heures oîi l'on raisonne. — Sa Majesté ferait beaucoup pour vous, j'en suis persuadé.
Mais, invariablement, le jeune homme demandait à réfléchir. Et rien ne lui souriait plus, pas même l'uniforme rouge et bleu des mousquetaires, depuis peu réorganisés.
Il avait beau se tenailler, se fouetter l'orgueil, s'énumérer la l'oule de ses aïeux qui, tous, avaient servi de près les rois, aucune vocation, aucun besoin de se juger nécessaire ou utile. Avec son horizon de bois, ses bassins, son peuple de statues, ses pelouses que blanchissait la neige, que les canicules brûlaient, que faisait verdover l'eau du ciel, avec ses quelques habitants, ses souvenirs, ses livres, ses grandes pièces où le soleil batifolait sur des trésors, Juvigny lui était suffisant, aimable; et son moral eût saigné de l'abandonner.
Certes! Agénor de Cluses n'avait jeté bas ni le respect, ni les croyances au prince; mais, fidèle à sa race, pas plus que l'abbé Robiquet d'ailleurs, maintenant, il n'acceptait la politique libérale dont se targuait Louis XVIII. Napoléon si loin de France, le pays prématurément délivré de l'occupation étrangère, grâce au duc de Richelieu, à l'empereur Alexandre, pourquoi ne point tenter la lutte contre les idées neuves? Pourquoi les tolérer? N'était-ce donc pas saper la royauté que de l'admettre moins absolue, moins traditionnelle, moins dogmatique?
Et d'une volonté ferme, Agénor décida de rester chez lui.
Conseils, discussions, plaintes subtiles, rien ne parvint à l'ébranler. Tels s'affirment, le plus souvent d'un seul coup, les rares individus qui, le long de leur existence, n'écouteront qu'eux-mêmes.
Août 1819. — Une silencieuse pièce, où une cheminée a pour chambranles quatre colonnes corinthiennes de marbre brocatelle. Les bases et les chapiteaux sont pers. Contre une porte entre-bâillée, dont la tenture s'agite au moindre souffle, un paravent de velours nacarat, galonné de soie éteinte, mauve et noire. Aux murs, du satin de Bruges vert. Une bibliothèque de noyer sculpté, large, haute, garnie de livres, fait face à trois fenêtres que le soleil n'éclaire point. Portières et rideaux, de gros de Tours, vert aussi, brodés d'un écu de gueules, à la masse d'or en pal, tombent, avec des franges rouges. Sur le parquet, de multicolores tapis turcs. Deux consoles de lapis, ornées d'étain ciselé, supportent une pendule de Thurel, un coffret d'argent de Venise, à fermoirs de rubis. Une lourde table, recouverte de damas rose, à reflets feu. Au-dessus d'un clavecin, de bois violet de Calembourg, incrusté d'ébène, une nativité du Carrache. Et des bronzes, un peu partout, des magots de porcelaine, dont la tête grimace, dont les nuances rient, d'exotiques vases, des figurines précieuses, des portraits de Mignard, de Lély, de Beaubrun; tandis que d'un caisson doré, que flanquent de petits médaillons en camaïeu, pend au bout de son câble, comme une monstrueuse araignée, un lustre de cristal de roche, superbe, étincelant, tout irisé de clartés changeantes.
C'est ici que, d'habitude, se tiennent Agénor et l'abbé Robiquet.